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                                                   Notes de lectures historiques

Thursday 21 April 2016

La vie mondaine sous le nazisme, de Fabrice d'Almeida

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Aspect évident mais curieusement laissé inexploré de l’histoire du nazisme, la façon dont le pouvoir totalitaire s’assure du soutien des élites sans avoir à mener une dure répression fait ici l’objet d’une étude impeccable.

Contrairement à ce que son titre suggère, ce livre de n’a rien de frivole. Fabrice d’Almeida bâtit sa recherche sur l’exploration d’archives à l’apparence bénigne, comme les cartons d’invitation, l’ordonnancement des convois de voitures entre les résidences des ministres, les grilles de salaires consenties aux artistes, ou les listes d’anniversaire tenues par les Affaires Etrangères ou la SS. Il s’attache alors à cerner quelle population est régulièrement conviée aux mondanités, en quoi celles-ci consistent, et comment elles servent le régime.

Le texte présente ces aspects par touches successives, décrivant aussi bien les continuités que les ruptures dans les faits sociaux de l’élite. Certaines formes de mondanités s’éteignent - les "salons" tenus par les dames, les cercles qui ont une touche même vague d’universalisme (comme le Rotary) - quand d’autres perdurent ou se développent, comme l’opéra, la chasse, ou les courses de voitures. Le régime prête une attention soutenue à ces "mondanités", qui sont intégrées à l’effort général de propagande, en visant à être plus luxueuses, plus intenses, plus grandes que ce qui peut se faire à l’étranger. Il faut faire envie ou impressionner les alliés potentiels, qu’ils soient d’Allemagne ou d’ailleurs, et faire peur aux autres.

Ces nombreux faits "mondains" permettent progressivement d’habituer les élites au cadre de pensée nazi. En étant convié à ces événements prestigieux ou impressionnants, les individus s’imprègnent des références et idéologies, tout en étant amadoués par la sociabilité de leurs hôtes. Les multiples cadeaux symboliques comme financiers distribués par les plus hauts dirigeants, tout comme les régimes de faveur (exemptions fiscales, attribution de logements de prestige...), éloignent de plus ces élites de la réalité du nazisme. "L’opulence relative qui règne dans la plus haute société laisse dans l’ombre les difficultés rencontrées par les plus pauvres pour accéder aux produits de base, pourtant largement subventionnés". Comme l’explique d’Almeida, il ne s’agit pas exactement de corruption, mais plutôt d’obligations sociales envers ceux qui ont fait une invitation ou remis un cadeau qu’on ne pouvait se permettre de refuser. Le tout est un clientélisme à grande échelle.

Plusieurs passages s’intéressent particulièrement aux privilèges des hauts dignitaires, dont d’Almeida détaille les salaires, les résidences haut de gamme, les collections de tableaux "réunies" en un temps record, ou la domesticité. L’auteur porte une attention particulière aux adjudants d’Hitler, qui par leur accès quotidien au dictateur et leurs menues responsabilités détiennent une influence bien plus importante que ce que leur position dans l’organigramme de l’Etat suggère. Insister sur la réalité des avantages de ce petit cercle rappelle l’aspect fictif de la politique "vers le peuple" du régime.

La présentation de ces éléments est claire, facile à suivre, limpide, et jamais ennuyeuse. La bonne organisation du texte en sujets séparés lui permet de ne pas se répéter et de ne pas lasser le lecteur. Et l’’écriture, directe et précise, s’efface efficacement pour mettre le contenu en avant.

Une limite est peut-être qu’on ne discerne pas en quoi cette politique mondaine est différente de que ferait un autre régime autoritaire. L’aspect systématique ou le professionnalisme de l’approche sont notés ici ou là, mais sans qu’on puisse distinguer en quoi ce travail administratif efficace est spécifique à l’Allemagne des années 1930. On pardonne toutefois à l’auteur de n’avoir pu mener de comparaison détaillée avec d’autres pays tellement sa Vie mondaine sous le nazisme est originale et parfaitement présentée.

Friday 8 April 2016

Les Français sous les bombes alliées, de Andrew Knapp

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Malgré un gros effort de recherche, Andrew Knapp peine à intéresser à ce sujet secondaire de la Seconde Guerre mondiale que sont les bombardements alliés touchant la France. Son texte, pourtant bien structuré, reste d’un certain ennui et souffre d’erreurs de style le rendant pénible.

Entre les attaques contre les industries collaborationnistes et la destruction systématique des ouvrages d’art et des transports ferroviaires avant le débarquement en Normandie, les bombardements alliés font environ 47 000 victimes civiles en France. Bien que les dégâts touchent des centaines de villes, le phénomène est largement absent de la mémoire collective, à part dans des localités extrêmement atteintes telles Le Havre ou Caen. Knapp décortique ce phénomène en suivant une approche thématique bienvenue tellement une chronologie bombardement par bombardement aurait été soporifique. Il rappelle la doctrine et la pratique des bombardiers stratégiques alliés, notant, contrairement aux attaques contre l’Allemagne, que les Britanniques ont tendance à être plus précis que les Américains. Il décrit la mise en place des protections des populations, en distinguant le préventif du curatif, et en détaillant la politique de défense passive telle qu’elle est définie bien avant guerre. Et il rappelle l’évolution de l’opinion de la population, qui passe de bienveillance jusqu’en 1943 ("bombardement = mal nécessaire") à manifeste hostilité quand les attaques s’intensifient les semaines précédant le débarquement.

L’auteur s’appuie sur une recherche qui est un des intérêts du livre. Il décortique non seulement les archives de la RAF mais explore aussi beaucoup d’archives françaises départementales ou municipales, ce qui est peu commun. Il manque juste les sources allemandes, qui donneraient le point de vue de l’occupant en particulier sur certains efforts de Vichy - Knapp ne lit probablement pas l’allemand. Cette recherche ne compense toutefois pas certaines lacunes d’analyses. Trop souvent le texte ne fait que présenter un exemple et un contre exemple de comportement (telle ville prépare des abris, telle autre ne fait rien ; tel bombardement est précis, tel autre arrose très loin de sa cible etc.) sans qu’un effort de quantification permette d’aller au-delà de ces illustrations. Il y a pourtant moins de 1000 missions de bombardement contre la France, et chacune laisse des archives précises, si bien que Knapp avait tout pour construire une base d’analyse détaillée d’où, avec un poil de savoir faire statistique, il aurait tiré des enseignements plus profonds.

Le style du texte est problématique au point de susciter une vraie gêne au lecteur. Le problème est tout simple: l’auteur abuse du futur simple, ce qui casse sans arrêt le rythme de sa prose. L’incapacité à se tenir à une conjugaison stable donne des paragraphes où on voit 4 temps en 3 phrases, et malheureusement ceci est la règle et non l’exception. Rarement un tel irritant a autant handicapé un livre. On ne retrouve un minimum de confort de lecture que dans les deux derniers chapitres, car ceux-ci sont faits de témoignages qui, eux, sont bien écrits.

Le louable travail de Knapp ne rend malheureusement pas son texte fluide et profond au point d’en faire plus qu’un livre anecdotique.

Monday 28 March 2016

Nouvelle histoire du Premier Empire, tome 4: Les Cent-Jours

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Thierry Lentz termine sa tétralogie par un volume fouillé dans lequel il met en évidence combien quelques mois d’absence suffisent à ce que l’Empereur, de retour d’Elbe, soit en complet décalage avec la société. Il rend les Cent-Jours un épisode sans mystique ni geste héroïque, et dont l’histoire du pays se serait bien passé.

De nouveau, Lentz préfère à raison une structure thématique à une stricte chronologie. Le Congrès de Vienne est par exemple intégralement expliqué sans que le retour de Napoléon interrompe le texte par un quelconque effet de manche. L’auteur reprend ensuite son texte au printemps 1814 pour décrire la première restauration, en en agençant parfaitement les différents éléments. Il excelle toujours dans la présentation des manœuvres diplomatiques et politiques, que ce soit à Vienne - les passes d’armes entre Metternich, Talleyrand et Alexandre sont superbement détaillées - ou dans les jeux de pouvoir entre les divers parlements et Napoléon ou Louis XVIII. La revue de l’évolution de la société française, qui accepte sans mal le retour du roi et vit comme une libération la suppression de toute censure sur la presse, est un autre réussite. Seul le chapitre sur la vie quotidienne de Bonaparte à Elbe détonne quelque peu tellement la méthode de l’auteur s’applique mal à un sujet si microscopique.

La thèse du texte est que malgré l’ineptie de la politique de Louis XVIII - ministres choisis à contresens, gestion fiscale technocratique, protocole risible, ambiguïtés contre-productives sur le clergé ou les biens nationaux, mise au ban des anciens militaires, stupéfiante lâcheté personnelle du roi et de son entourage etc. - personne ne souhaite le retour de Napoléon. Bonaparte reprend le pouvoir grâce au soutien des militaires qu’il croise sur son chemin (et d’eux seuls) et est sinon fraîchement accueilli par toutes les autres strates de la société. Les pages sur l’incapacité de Napoléon à imaginer d’autre légitimité que celle que lui donneraient d’hypothétiques victoires militaires sont parmi les plus fines du volume. Les 4 jours de la campagne de Waterloo sont parfaitement expliqués, en clarifiant quelques idées reçues et en ramenant bien la responsabilité des choses au chef plutôt qu’à un quelconque de ses subordonnés.

Dans ses conclusions, l’auteur s’appuie souvent sur les auteurs des deux siècles précédents : il donne à la fois l’impression de faire le tour de l’historiographe et d’avoir une certaine distance par rapport aux jugements, comme s’il ne s’appropriait jamais tout à fait ce qui était dit, tout en choisissant soigneusement les extraits présentés. Il s’agit là d’une façon élégante de modérer son propos, même si petit à petit on se demande qui se cache derrière le masque.

Ce volume final de la Nouvelle histoire du Premier Empire est tout aussi nécessaire que les deux premiers. Avec sa présentation impeccable, et son écriture fluide qui coule sans difficulté sur des centaines de pages, on ne peut que chaudement en recommander la lecture.

Thursday 17 September 2015

The Battle for the Ruhr, de Derek Zumbro

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Derek Zumbro livre, sur la phase finale des combats de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête du coeur de l’Allemagne par les armées américaines, un texte à l’apparence sérieuse et recherchée mais dont la lecture rend progressivement inconfortable jusqu’à ce que la thèse odieuse de l’auteur éclate dans le dernier chapitre.

Les opérations militaires sur le front occidental en 1945, passé la bataille des Ardennes, sont un sujet délaissé de l’historiographie. Derek Zumbro choisit de porter son livre sur cet aspect militaire, et spécifiquement sur les récits de témoins ou de soldats. La stratégie, l’état des forces, les alternatives et les choix de commandement sont à peine esquissés, au profit d’un bout à bout de petites histoires, tirées d’une quinzaine d’entretiens que l’auteur mène en 2002 et de la paraphrase de nombreux livres d’histoire régionale disponibles en allemand. Il est heureux d’avoir en un tome une vue de ces dernières sources, parfois difficiles à trouver et en général limitées à une région ou à une localité.

Cette accumulation d’anecdotes ôte néanmoins au livre tout rythme, d’autant que les récits sont mêlés dans une prose continue et couvrent typiquement 5 à 10 pages, riches en détails mais dont l’intérêt ne justifie que rarement l’ampleur - surtout quand il s’agit de témoignages où il ne se passe presque rien (ainsi du récit d’un général envoyé porter un message à Berlin et qui, une fois introduit dans la salle de conférence avec Hitler, reste muet). Malgré une certaine fluidité d’écriture et quelques réussites, comme ce bourg déclaré "ville ouverte" grâce à un officier médecin, la répétition des "derniers jours d’action à Paderborn avant d’être prisonnier" lasse et on se met à lire en diagonale.

Le lecteur critique se trouble de constater que si Zumbro rappelle systématiquement dates et lieux, il ne recoupe jamais ses récits avec d’autres sources, à commencer par l’exploration des documents des unités alliées faisant face aux témoins[1]. Il interroge par exemple le colonel Reichhelm en 2002, un membre de l’état-major de Model, et ne rapproche pas ses propos de ceux que le même livre aux Américains immédiatement après la fin de la guerre[2].

Le même lecteur critique en vient même à s’inquiéter quand il observe que du panorama des témoignages sont totalement absents les points de vue autres que soldats du rang et habitants locaux: pas de récit de travailleur forcé (polonais, russes, italiens, français), de rescapé de camps de prisonniers, de soldat américain ou de tout ce qui pourrait donner un ton moins "victimatoire". Le personnel politique nazi est perçu comme aussi étranger que les soldats alliés, et aucun cas de répression policière n’est développé sur plus d’une phrase alors que plusieurs pages détaillent le cas d’un prisonnier allemand sommairement abattu par un soldat américain. Chez Zumbro, population et dirigeants ne sont que toutes petites gens raisonnables et dénués de pouvoir.

Mais il n’est pas besoin au lecteur d’être critique pour comprendre, dans le dernier chapitre, la thèse de l’auteur. Evoquant l’immédiat après-guerre, Zumbro signale enfin qu’il y a des populations déplacées et des rescapés de camps: les premiers ne sont que des bandits, les seconds des... truqueurs et des privilégiés. La seule chose qu’il note est que les Juifs (enfin, les quelques survivants) reçoivent davantage de nourriture que la moyenne de la population allemande, et qu’il y en a qui choisissent de garder leur pyjama rayé pour pouvoir fréquenter les journalistes alliés - quels manipulateurs! En citant là-dessus un des passages les plus crassement antisémites du journal de Patton, Zumbro, après s’être retenu sur 390 pages, confirme dans ses dernières lignes que son projet tient d’une idéologie ignoble.

Notes

[1] Il n’y a qu’une exception: la mort d’un général de division américain dont la jeep, égarée sur la ligne de front, tombe nez à nez avec un char lourd allemand. Une commission d’enquête américaine détaille ensuite ce qui arrive exactement. Zumbro souligne qu’il ne fallait pas blâmer le soldat allemand ayant fait feu

[2] .Reichhelm rédige un manuscrit de 70 pages (qu’on trouvera ici). Les commentaires qu’il fait alors sur Model sont forts différents de ce qu’il raconte plus de 50 ans après à Zumbro...

Tuesday 12 May 2015

City Fights, de John Antal et Bradley Gericke

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Ce texte, conseillé par un concepteur de wargame, propose une douzaine de monographies couvrant toutes les situations de combats en ville d’une certaine envergure. Inégal comme tout recueil d’articles, le livre contient plusieurs cas fort originaux et trouve sa cohérence dans la diversité et l’exhaustivité des situations présentées.

Le combat urbain, est-il rappelé via Sun Tzu, doit d’abord être évité tellement il est problématique pour l’assaillant. L’ouvrage illustre le point par des récits et retours d’expérience impliquant aussi bien des forces régulières que des partisans ou insurgés: bataille urbaine choisie par deux armées régulières (Budapest 1945, Manille 1944), insurgés délogés par une armée (Varsovie 1944) ou armée délogée par des insurgés (Jaffa 1948), coup de main réussi (Troyes, 1944) ou dégénérant en bataille d’attrition (Seoul 1950), enfin bataille de rencontre (Hue, 1968). Les exemples vont chercher bien au-delà des cas les plus évidents pour proposer un panel d’une rare originalité: on n’avait guère vu d’analyse des 2 jours d’escarmouches dans Troyes, de la bataille d’Aschaffenburg en Avril 1945, ou de l’engagement de quelques centaines d’irréguliers pendant la guerre d’indépendance israélienne.

Incidemment, le texte provoque une réflexion sur comment présenter de façon vivante et stimulante un récit de combat. Chaque article se développe de la même façon: rappel du contexte, description des combats urbains, enseignements. La répétition lasse vite et on peut préférer lire un chapitre de temps à autre que tout vouloir avaler à la suite. Deux pièges d’écriture surviennent: entrer dans le détail des combats quartier par quartier, ce qui perd le lecteur sans apporter à la réflexion; décrire longuement le contexte pour tenter de masquer le peu de choses à dire sur les combats urbains eux-mêmes. Le meilleur choix reste d’appuyer la description sur les techniques tactiques dans ce qu’elles peuvent avoir de particulières au combat urbain (communication par les égouts, techniques d’assaut d’immeubles, impact des snipers etc.). Mettre en avant les choix de commandement s’ils sont structurants est également habile. La valeur des récits tient en fait aux conclusions qu’on peut en tirer plutôt qu’au résultat des batailles, et force est de constater que chaque article ne donne que deux ou trois points tellement les situations urbaines différent.

Si le chapitre de conclusion n’est qu’un fade résumé des précédents, la dernière partie du livre inclut un double récit de combats entre l’armée du Nord-Vietnam et les Marines américains à Hue en 1968. Le premier texte explique l’ensemble de la bataille, le second est le témoignage d’un tankiste américain. On attend du témoignage de simples anecdotes - la "personnalisation" du tank par les marines, le ravitaillement à une pompe à essence Shell... - mais on est saisit par la description du bref engagement du char dans une rue étroite de la ville, quand le véhicule de devant est touché par 2 RPG et bloque complètement le passage, et qu’en même temps la rue grouille de réfugiés. Le narrateur, dans deux pages intenses, raconte comment son instinct le pousse presque irrésistiblement à s’enfuir hors de son char et comment il vit un moment de temps ralenti jusqu’à ce qu’il déniche le soupirail d’où partent les roquettes - avant que son tank fasse piteusement marche arrière.

On trouvera dans ce recueil quelques articles d’intérêt, ne serait-ce que dans le traitement de cas jamais abordés ailleurs. On regrette qu’il manque une synthèse portant le sujet au-delà de la simple nécessité de pratiquer le combat combiné infanterie-blindés dans les zones urbaines.

Friday 10 April 2015

Invasion ! Le débarquement vu par les Allemands, de Benoît Rondeau

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Si se placer du point de vue allemand lors du débarquement en Normandie répond à un besoin tellement la perspective alliée est documentée, Benoît Rondeau rate complètement l’exercice dans un livre où confusion, clichés et incapacité d’analyse laissent le lecteur pantois.

La méthode de présentation qu’adopte en général l’auteur est le déballage de tous les éléments en désordre sur quelques pages, comme on viderait son panier de courses sur le tapis de caisse. Beaucoup de choses s’y trouvent, mais de niveaux différents, et sans qu’une structure permette d’assurer l’exhaustivité et la pertinence. Les chiffres côtoient les rumeurs, les points se contredisent volontiers d’une page sur l’autre, la chronologie défaille, et on ne voit qu’en tirer. Par exemple - et je peux en donner bien d’autres -, avant le débarquement, on construit des défenses pour maintenir le moral des troupes (p. 30) mais les hommes en font tellement qu’ils sont dans un état d’épuisement total (p.32); ce qui ne les empêche pas d’être bien entraînés (p.60) malgré la période indolente de garnison en France (p. 27). L’auteur juxtapose tout cela sans faire de lien, comme si chaque page était indépendante de celles qui précèdent et qui suivent.

De la même façon, le texte alterne entre essais de présentation réfléchie et clichés éculés. On tombe, quand les Allemands sont montrés défilant en chantant "Heidi, Heido, Heida", et sensibles aux "cidre, calva et jeunes femmes", au niveau de La Grande Vadrouille[1]. On prend petit à petit conscience que la valeur des paragraphes tient directement à la source que l’auteur utilise; il y a occasionnellement des points quantifiés sérieux, mais souvent de regrettables improvisations. Et on est désolé de voir que les pages wikipedia peuvent avoir davantage de recul que le texte[2]

Peut-être cette superficialité est-elle la plus gênante quand le texte cherche à prendre du recul. Les raisonnements ne se tiennent pas et les conclusions, aussi bien sur de petits points que sur la stratégie, sont si souvent à contre-sens qu’on finit par être impressionné de lire autant de sottises et de remarques simplistes en lieu d’analyses[3]. Un cas particulier est la discussion sur la stratégie allemande (positionner les blindés près des cotes ou au loin) et les réactions les premiers jours de l’invasion. Le sujet, classique de l’histoire de la campagne, est abordé comme le reste de façon décousue mais aussi pour faire de Rommel "l’homme providentiel" et de Rundstedt et Geyr von Schweppenburg les "idiots obtus", et non en prenant une attitude neutre et dépassionnée. La ficelle, lourdingue, n’est qu’un irritant de plus.

En fait, le texte ne se lit bien que quand il se place "au ras des trous d’homme". Les pages de témoignages et d’anecdotes donnent une ambiance intéressante et quand le texte parle des blindés, c’est en restant toujours dans le contexte du terrain normand et non en comparant des caractéristiques techniques. Ce sont en fait des sujets pour lesquels il n’est pas nécessaire de chercher à faire une synthèse, et où certaines des sources de l’auteur - comme sa pile de Militaria Magazine... - trouvent leur utilité. Les sources sont d’ailleurs à l’égal du reste du texte: décousues et superficielles. On peut avoir d’un coup 4 notes sur une page puis de longs passages sans aucune référence (ce qui signale d’habitude un problème dans la recherche). Si certains ouvrages modernes et analytiques sont cités dans la bibliographie, leurs propos ne semblent guère être intégrés au point qu’on se demande dans quelle mesure ils ont été lus. On ne s’interroge par exemple à aucun moment sur la pertinence des techniques de défense allemandes, que ce soit au niveau tactique (la contre-attaque systématique) ou au niveau opérationnel (la recherche de la poussée blindée), et encore moins si ou comment les Alliés anticipent, s’adaptent ou contrent ces réflexes.

Il ne serait pas honnête de recommander ce texte. Seuls les spécialistes de la campagne pourraient faire le tri et noter les remarques pertinentes surnageant ici ou là au sein de billevesées. Le bon livre en français sur la perspective allemande en Normandie reste à écrire.

Notes

[1] Et non, si vous aviez un doute, à celui d’Hiroshima mon amour.

[2] Petit exemple tant qu’à faire: sur l’impact de l’opération Fortitude (p.53). La recherche suggère maintenant que très peu des mesures d’intoxication ont en fait été perçues par les Allemands.La page wikipedia (celle en anglais) le note...

[3] Faire la liste serait vraiment cruel, n’allez pas me tenter...

Monday 8 December 2014

Sous le feu, de Michel Goya

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Sous le feu est un petit livre étrange et vaguement dérangeant sur le comportement émotionnel du soldat lors des brèves séquences du combat d’infanterie.

Une quinzaine de courts chapitres évoquent les conditions extrêmes vécues pendant le combat, l’exaltation et l’anesthésie pendant l’assaut, la peur viscérale qui le précède, l’angoisse de celui qui subit un bombardement ou risque un torpillage sans pouvoir répliquer, l’acte de tuer dans ce qu’il est plus rare qu’on ne l’imagine, la pression du groupe, ou encore l’importance de décider vite plutôt que bien. L’auteur, qui distingue d’emblée la minorité "d’acteurs" de la masse de "figurants", illustre l’ensemble de très nombreux exemples étalés sur un siècle, de la Grande Guerre à l’Afghanistan. Le tout se lit très facilement.

Le texte est une suite d’illustrations et n’inclut quasiment pas d’analyse. La méthode est toujours l’accumulation de points de vue uniformes. Des auteurs régulièrement convoqués par Goya ne sont retenues que les citations allant dans la ligne du propos présenté, et sans jamais qu’il y ait une présentation d’alternatives. Même, ces citations, ces témoignages, ou tout simplement l’expérience propre de l’auteur, ne font jamais l’objet d’une discussion. Le livre en vient à présenter sans aucun recul les témoignages d’Ernst Jünger comme les analyses - pourtant polémiques - de S.L.A. Marshall sur le "ratio de tir" du soldat, ou à reprendre comme si elle était totalement évidente la thèse du "groupe primaire"[1]. Petit à petit, on soupçonne que derrière l’étalage de références, le livre manque d’abord de profondeur.

Car aucune thèse n’émerge du texte. Les chapitres peuvent se lire dans le désordre, et il n’y pas de conclusion. Le lecteur prend progressivement conscience que sous un vernis analytique, ce Sous le feu n’est peut-être que... de la publicité. Les aspects cradingues du combat sont gommés pour n’en retenir que ce qui est présentable. L’angoisse et la peur sont décrites de façon très concrètes, mais pas jusqu’à mentionner que les combattants en sont à se faire dessus. L’exaltation du combat est fascinante (rapidité, anesthésie, vision comme étendue ou au contraire comme micro-focalisée etc.) mais on ne parle pas de la joie de puissance ni de la possibilité voire du plaisir à une violence gratuite. La cohésion de la troupe est un facteur clé de succès en omettant que cela puisse se faire en désignant un souffre-douleur. Le long développement sur les centaines de cartouches à tirer pour toucher une fois peut se lire comme une explication que les soldats, après tout, ne tuent pas souvent[2]. Et les quelques piques contre le pouvoir politique, quand il anéantit les efforts sur le terrain, se font en évitant une critique même feutrée de l’état-major des armées...

On comprend alors mieux le côté cinématographique des trois récits de combat qui encadrent le texte, au début, au milieu, à la fin du livre. Présentés à la première personne, efficacement racontés comme en camera subjective, montage haché ou plans séquences compris, ils ne sont pas là pour expliquer mais pour séduire. Un autre lecteur compare Sous le feu à Tom Clancy, John Keegan ou Jacques Benoist-Méchin: l’ouvrage tient en effet de la pop history, non de la recherche.

Notes

[1] Le "groupe primaire" est la réponse apportée à la question de la cohésion des armées allemandes jusqu’à la fin de la guerre. La thèse vient d’entretiens menés par les Américains avec des prisonniers allemands, et est d’autant plus populaire que d’autres auteurs américains ont souligné que le système de renforts de l’US Army, par exemple en affectant un soldat sorti d’hôpital là il y a un besoin plutôt que dans son unité d’origine, allait contre ces "groupes primaires". La thèse est néanmoins critiquée, et depuis longtemps: les prisonniers allemands interrogés étaient au Danemark et avaient peu ou pas combattu; l’analyse statistique d’Omer Bartov montre que les groupes primaires, si on peut imaginer qu’ils existaient en 1941, ont été complètement démantelés par les premiers mois de guerre contre l’URSS. Comme alternative au "groupe primaire" ont par exemple été mis en avant le lavage de cerveau créé par le bombardement de propagande, la répression hyper violente contre celui qui se défilerait, ou encore la simple pression sociale venant d’être observé par ses pairs.

[2] Un petit peu comme certains diraient que, vu le nombre d’excès de vitesse et la rareté, finalement, des accidents de la route, il n’y a pas de quoi réprimander les chauffards

Sunday 9 November 2014

Entre nonchalance et désespoir: les intellectuels japonais sinologues face à la guerre, de Samuel Guex

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Fort curieux titre pour spécialiste, cette thèse publiée par un éditeur suisse est étonnamment accessible et présente un point de vue totalement inédit en occident sur le Japon et la Chine en guerre.

Samuel Guex suit le parcours de deux intellectuels japonais qui décident, dans les années 1920, de consacrer leurs études à la Chine et au chinois, une discipline à l’époque à la fois délaissée et arriérée. Les deux hommes, Takeda Taijun et Takeuchi Yoshimi fondent un cercle d’études littéraires sinophile et cherchent à maintenir des liens d’amitié avec la Chine. La guerre les amène, comme soldat ou comme chargé de mission, à découvrir le pays par eux-mêmes: ils en reviennent en constatant qu’ils maîtrisent bien trop mal la langue vernaculaire et que leur statut d’envahisseur leur interdit de toutes les façons tout contact avec la civilisation chinoise. L’un s’enferme dans des études académiques au Japon quand l’autre rejoint une mission culturelle pour échapper à l’armée et vivre la dernière année de guerre de taverne en bordel. Après guerre, Takeda devient un romancier d’importance, centrant ses textes sur l’expérience chinoise ou sur Shanghai. Takeuchi, intellectuel intransigeant, n’hésite pas à aborder des sujets devenus tabous comme "l’asianisme" qui saisit le Japon militaire ou les idées sous-jacentes à la "Sphere de Co-Prospérité".

Bien que le texte soit la publication d’une thèse, l’absence d’une partie théorique et les citations appropriées des écrits des deux personnages rendent le tout lisible et simple d’accès. On découvre par petites touches des aspects sociologiques peu évoqués sur la période. Par exemple le sentiment de l’expatrié qui, bien qu’étant à Pekin, ne fréquente qu’un cercle social de japonais; la surprise de celui qui quitte le Japon pour Shanghai en 1944 et prend conscience de l’extrême rationnement sévissant au Japon ("de l’huile pour sauter les nouilles! on n’en trouve plus à Tokyo"); ou le passage soudain de conquérant à vaincu en août 1945 au coeur de la Chine.

Un des passages les plus intéressants, car touchant un point fort rarement rappelé, touche à la réaction juste après Pearl Harbor. Alors que les sinologues ne peuvent se défaire d’une certaine gêne - même bien enfouie en eux - quant au comportement japonais en Chine, ils vivent un profond soulagement et une grande joie à la déclaration de guerre aux USA: enfin la preuve que le Japon lutte contre l’impérialisme occidental et qu’il est davantage qu’un impérialiste écrasant plus faible que lui en Chine. Cet aspect psychologique, qui touche peut-être aussi une partie de la direction politique, est une piste de réflexion complémentaire au récit habituel de l’entrée en guerre.

L’auteur revient sur les détails des réflexions des cercles intellectuels, par exemple au travers un colloque de 1942, et d’abord pour en souligner le creux et la vacuité. On se rend petit à petit compte, à mesure que sont évoqués la littérature, les arts ou les religions (Takeuchi se passionnant un moment pour l’islam), que les raisonnement se réduisent rapidement à "supérieur vs. inférieur" ou de "grand frère vs. cadet", les Japonais projetant inconsciemment un des traits saillants de leur société, dans laquelle deux interlocuteurs ont toujours une position hiérarchique l’un vis-à-vis de l’autre.

Enfin suivre Takeda et Takeuchi, tous deux quasi inconnus en occident, permet au lecteur d’apercevoir par leurs pairs, leurs traductions ou leurs homologues chinois toute une littérature asiatique jamais traduite en français et qui est comme une promesse de découvertes à venir.

Saturday 20 September 2014

Forgotten Ally, China's World War II, by Rana Mitter

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Ce Forgotten Ally nous rappelle qu’il ne suffit pas d’être le seul ouvrage moderne et documenté sur un sujet donné pour être un bon livre.

Rana Mitter donne une histoire complète et non thématique de la Chine en guerre, de 1937 à 1945, en prenant exclusivement le point de vue chinois. Il n’y a pas, à ma connaissance, d’équivalent publié en anglais depuis 30 ans. La perspective chinoise est illustrée par de nombreux récits "d’en bas", comme ceux d’un journaliste engagé traversant le pays en 1937-1938 ou par les journaux de bords de certaines personnalités. Surtout, la Chine est personnifiée par le trajet de trois leaders: Tchang Kaï-chek le chef nationaliste, Mao Tsé-toung et les communistes, et, ce qui est original, Wang Jingwei et les collaborateurs avec les japonais.

Appuyer la trame narrative sur le destin de ces trois individus est une idée efficace et rafraichissante dans les chapitres qui décrivent l’évolution politique de la Chine jusqu’en 1937, puisque la période est généralement racontée du point de vue japonais. Mais l’auteur échoue à poursuivre sur la longueur du livre. Après 1938, il reste allusif quand il écrit sur les communistes, se contentant souvent de rappeler les principaux discours de Mao, y compris lors de la "rectification" de 1942, et sans donner plus d’éléments sur l’action concrète des communistes dans les zones sous leur contrôle ou dans leur guérilla. Le développement d’une collaboration d’état avec la défection de Wang Jingwei s’arrête à cela: son existence. Après le récit de sa mise en place, il n’est rien développé d’autre. Même si Rana Mitter donne en bibliographie à peu près toutes les sources publiées sur la Chine pendant la période, on constate qu’il fait nombre d’impasses et reste superficiel.

Le livre est au contraire empathique avec Tchang Kaï-chek, en voulant à tout prix en faire un homme exclusivement dédié à la grandeur de la Chine. Mitter estime qu’un fil rouge conduit la politique de Tchang: l’unification de la Chine et son émergence comme une puissance à part entière (et non un ensemble crypto-colonial) sur la scène internationale. Il est sur ce dernier point convaincant en revenant sur les visites diplomatiques de Tchang en Inde avec Ghandi et au Caire avec Churchill et Roosevelt: davantage que le contenu des discussions, c’est le fait d’être reçu à l’étranger qui établit la légitimité de la Chine et de son dirigeant.

Rana Mitter tient tellement à mettre Tchang en avant qu’il ne pointe jamais la moindre insuffisance du personnage, même contre l’évidence. Il va plusieurs fois jusqu’à le faire passer pour un leader désintéressé par le pouvoir. Impression singulière: le livre semble écrit par un historien de Taïwan en pleine guerre froide, par exemple quand de vagues intentions sociales qui ne se matérialisent pas par davantage qu’un compte rendu de réunion ministérielle sont assimilées à une mise en place effective, ou quand le texte se contorsionne pour déterminer les responsabilités dans la famine de 1942 (4 millions de morts!) et conclure que... ce n’était la faute de personne.

De même, l’auteur décrit en détails le comportement pusillanime et froussard de Wang Jingwei passant à l’ennemi, et n’oublie pas de décrire son passage par un bordel de Hanoi. De Stillwell, on entend d’abord les défaites et l’arrogance inouïe, à coup de citations des passages les plus outrageants de ses carnets. Mais si Mitter évoque la corruption de l’entourage de Chiang ou le comportement méprisant et aristocratique de Mme Chiang, il entoure ses propos de précautions oratoires et de conditionnels. Seuls les lecteurs les plus naïfs (ou les plus heureux de lire les éloges des nationalistes chinois) se feront prendre.

Le livre souffre d’une autre faiblesse structurelle: se tenant rigoureusement au point de vue chinois, il présente les actions des ennemis ou partenaires de la Chine comme des sortes de fatalités, survenant sans qu’il en soit jamais évoqué les motivations, et surtout pas si les causes tiennent, justement, à des faiblesses ou des erreurs des chinois. La guerre elle-même est une sorte d’événement extérieur qui touche le gouvernement nationaliste, qui semble n’y rien pouvoir faire, et qui perd ou gagne des batailles comme aléatoirement. En fait, le livre écrit une histoire personnelle de Tchang avec une toile de fond de la Chine en guerre sans jamais tenter d’aborder les dimensions intermédiaires - qui font toute la complexité. Pour souligner le plus évident: il n’est à aucun moment abordé l’impact de Tchang (s’il y en a jamais eu un) sur la stratégie militaire ou la préparation des armées.

Et la façon de tracer à grands traits les événements hors de Chine, à l’échelon de l’année plutôt que du mois, entraîne de singulières approximations. Les batailles frontalières entre Japon et URSS de 1939 sont présentées comme si Tchang pouvait en suivre le déroulement quotidien. En mars 1940, une manœuvre diplomatique entre Anglais et Japonais est expliquée par le fait que "la France est sur le point de tomber". Ou encore, en 1944, les USA sont exclusivement préoccupés par le débarquement en Normandie, ce qui explique que le Japon ait les mains libres en Chine pour battre les armées de Tchang à plate couture - le texte sous-entend que les opérations dans le Pacifique n’existent pas. Plus tard, on lit que les 30 000 militaires américains qui veulent manger du bœuf plutôt que du riz détournent une proportion considérable des ressources du pays. Bref, le texte de Rana Mitter montre un étrange amateurisme.

Forgotten Ally est un texte d’autant plus décevant qu’il est bien écrit et qu’il pourrait, s’il avait un minimum de rigueur, combler un large vide dans la recherche. C’est au contraire un livre qui met en avant des idées erronées ou biaisées qu’il faudra s’acharner à corriger: il fait reculer l’histoire.

Friday 29 August 2014

The Enigma of General Blaskowitz, par Richard Giziowski

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Le général allemand Johannes Blaskowitz, un personnage secondaire de la seconde guerre mondiale, est notable par un seul fait: devenu responsable militaire des troupes d’occupation en Pologne en 1939, il dénonce les atrocités commises par la SS et la police allemande contre la population. Il se plaint avec constance en remontant à sa hiérarchie berlinoise des memoranda sur les exactions, photos à l’appui, et fait en sorte que ses protestations atteignent Hitler. Quelle conséquences pour lui dans le régime de terreur du Troisième Reich? Blaskowitz est simplement mis au placard dans des postes de garnison en France. Il n’est pas arrêté, il n’est pas emprisonné, il n’est pas rétrogradé, il n’est même pas chassé de l’armée: il cesse simplement d’être promu[1]. Dénoncer, par écrit et de façon répétée les crimes nazis n’a donc pas d’autre conséquence - or aucun autre général de la Wehrmacht n’éprouve le besoin ou a le courage d’en faire autant.

Une difficulté inattendue de cette biographie est que l’auteur épouse naturellement le point de vue de son personnage, quand celui-ci souligne combien les soldats de la Wehrmacht sous ses ordres sont outrés du comportement des unités SS. Et comme Blaskowitz envoie aussi ses mémo à d’autres interlocuteurs que sa hiérarchie, évoquer leur réception revient à faire le tour des généraux réceptifs à la vision d’une armée "propre". Le biographe tombe à pieds joints dans le piège: son livre ne laisse aucune place à l’idée que les soldats de l’armée régulière sous les ordres de Blaskowitz aient pu également commettre des exactions, non seulement en Pologne mais plus tard en France occupée ou aux Pays-Bas. Blaskowitz, de 1941 à 1944, est responsable militaire de la moitié sud de la France et ses troupes participent à la réduction des maquis des Glières ou du Vercors[2] - ce qui est mentionné une ligne sans autre discussion. Et il finit la guerre en 1945 avec les troupes coincées aux Pays-Bas, où toutes sortes de crimes sont encore commis dans les derniers jours avant la reddition - un point tout simplement ignoré dans le texte.

Il n’en reste pas moins que Blaskowitz est l’unique général protestant contre la politique d’exactions systématiques des nazis. Blaskowitz est comme tant d’autres un pur produit des écoles militaires allemandes, partageant le même sens de l’honneur et les mêmes valeurs que ses pairs. Il est en plus profondément croyant. Droit et professionnel, il ne semble pas spécialement ambitieux, considérant que les promotions dérivent naturellement de la valeur. Il se trouve plusieurs fois en contact direct avec Hitler et ne fait aucun effort pour séduire ou flatter. Son dossier le décrit comme compétent, sans louanges appuyées, mais sans non plus pointer de limite explicite. Blaskowitz est en fait un traditionaliste, à l’égal de nombre de ses pairs. Ce qui le pousse à protester très vite contre les comportements qu’on lui rapporte en Pologne et ce qui choque son sens moral restent mystérieux. Il est un individu sans don particulier qui une fois dans sa vie est à un endroit et un moment où il se surpasse.

Plusieurs chapitres du livre de Richard Giziowski décrivent les campagnes actives de Blaskowitz, en particulier la retraite des troupes allemandes après le débarquement en Provence, puis la défense de la Rhénanie en février-mars 1945. Ces longs développements sont brouillons et sont dénués de réflexion: l’auteur paraphrase l’histoire officielle alliée, complémentée des quelques interrogatoires faits, juste après la guerre, des généraux emprisonnés[3]. Il n’est à aucun moment possible d’évaluer si Blaskowitz a un impact concret sur la campagne ou si les initiatives sont d’abord celles de ses subordonnés. Faute de source allemande (ou française), et en l’absence du moindre esprit analytique, on n’y apprend strictement rien. En fait, les clichés et les curieuses coquilles - des Anglais lors des combats à Montélimar, où il n’y a jamais eu que des Américains... - montrent que l’auteur ne comprend rien au sujet.

A l’image de Blaskowitz, cette biographie est un texte mineur qui a quelques rares passages intéressants au milieu d’un tout insipide.

Notes

[1] Parmi ceux à son grade en 1939, il est le seul à ne pas finir la guerre Feldmarschall

[2] La division SS qui commet le crime d’Ouradour sur Glane est géographiquement dans sa zone mais appartient à la réserve de l’OKW et ne dépend pas hiérarchiquement de Blaskowitz

[3] L’auteur prend soin de référencer chacune de ses assertions, avec presque une note par phrase. Mais cela s’avère bizarrement contre-productif. Le lecteur connaisseur reconnaît vite les références datées et l’exploitation des seules sources en anglais. Comme l’auteur, quand il recherche sur la jeunesse de Blaskowitz ou sur la campagne de Pologne, est capable d’exploiter des sources allemandes, on en conclut qu’il a délibérément fait preuve de dilettantisme sur d’autres sujets

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