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                                                   Notes de lectures historiques

Tuesday 8 May 2012

Les armes à énergie dirigée, de Bernard Fontaine - la vue d'ensemble

Les armes à énergie dirigée est l’occasion de se mettre dans la peau de l’auteur. A un stade précoce de son travail, il se pose la question de ce qu’il cherche à faire. Faisons le tour des possibles.

L’ambition peut être de faire "un guide des armes à énergie dirigées", un "dictionnaire" si on veut, un ouvrage de référence que l’on consulte en fonction du besoin.

On peut aussi vouloir écrire un "manuel technique" sur les armes à énergie dirigées, manuel destiné aux étudiants voire aux professionnels, ne négligeant aucun aspect technique et entrant dans le détail de la recherche la plus contemporaine.

Une autre ambition, fort différente, peut être d’écrire "l’histoire des armes à énergie dirigées", d’en faire un récit, avec toutes sortes de péripéties, de succès, d’échecs, de hasards. Et ce récit peut aussi bien être technique que diplomatique ou économique, même si mélanger les différents aspects est difficile.

Ou encore, l’auteur peut vouloir faire une analyse, détailler comment ces armes ont bouleversé ou vont bouleverser l’art militaire, la diplomatie, les doctrines opérationnelles, c’est-à-dire prendre prétexte d’un changement (de nouvelles armes) pour aborder un thème plus vaste.[1]

Mais ce qui est certain, c’est qu’il faut décider entre ces objectifs. On se rend bien compte que, suivant les cas, la méthode de recherche et la structure du livre seront différents. Un "guide" voudra être exhaustif et descriptif, tandis qu’une "analyse" mettra des priorités et voudra être réfléchie. Un "manuel" prendra la peine de détailler chaque pas, chaque hypothèse, chaque démonstration, tandis qu’une "histoire" aura le ton d’un récit et n’hésitera pas à intégrer des anecdotes.

La seule chose qui n’est pas possible est de vouloir tout faire d’un coup, tout mélanger. Par exemple, décrire un à un les différents types de laser (chap 3 et chap 4), ou les sources, accumulateurs et transformateurs d’énergie (chap 2), voire toutes les applications civiles (chap 11 et 12), c’est faire un "guide". Mais aborder l’histoire des différents programmes d’armement c’est justement écrire une "histoire" (chap 5-6), et entrer dans le détail de la physique des laser (chap 1), c’est faire un "cours technique". Décrire un à un les armements eux-mêmes (chap 7 et 9), c’est du "guide" mais aborder - fort mal, nous le verrons - la défense contre les armes à énergie dirigée (chap 10), ou se projeter sur l’évolution à venir des armes (chap 16) c’est de "l’analyse".

Et il faut revenir sur terre: on comprend vite que ce que Bernard Fontaine aurait dû faire, c’est un dictionnaire des armes à énergie dirigée. Le texte est si souvent une juxtaposition de courtes sections sans lien entre elles qu’on se demande pourquoi l’auteur a ajouté des passages narratifs. Dans un guide, le lecteur aurait butiné en fonction de son envie sans espérer que passer au travers de x méthodes de transformation d’énergie et de n acronymes de programmes le mène quelque part. Le lecteur n’aurait pas été frustré, après avoir subi la description de 10 types de laser (chap 4), de l’absence complète de synthèse, du fait qu’il n’y ait même pas un embryon de réponse à la question "au bout du compte, là-dedans, c’est quoi les trucs utiles?".[2]

Ensuite, le périmètre de l’étude doit être explicité, sinon pour le lecteur, du moins dans l’esprit de l’auteur. Il faut qu’il y ait une limite au champ d’investigation, même si cette limite a toujours un côté arbitraire. Si le propos, par exemple, est de parler des "armes", à "énergie dirigée", on écartera évidemment les "applications civiles du laser" (chap 11-12-13-14), les "satellites militaires" qui ne sont pas liés aux armements (p.176-184), les "techniques de production d’électricité" (chap 2), et de façon générale tout ce qui aurait plutôt sa place dans "le guide du laser pour les petits et les grands".

Oh, on se doute que Bernard Fontaine, qui a visiblement consacré sa vie au laser, soit tenté de parler de tout ce qu’un laser peut faire. Mais se serait-il concentré sur un thème précis qu’il aurait évité une erreur plus douloureuse: la superficialité dans les sujets annexes. A la limite, si on tient absolument à faire une digression sur les satellites militaires, très bien! mais plus qu’une énumération des engins en orbite, plantée là sans lien avec ce qui précède ou ce qui suit. Et si veut absolument évoquer les applications civiles des laser de puissance - par exemple pour découpe, soudage, usinage de métaux -, ou bien on en fait juste une note de bas de page, ou bien on traite le sujet proprement. Un chapitre de généralités enfilées les unes derrière les autres sans avoir interrogé le moindre professionnel est justement ce qu’il ne faut pas faire.

Dans la construction d’un texte, l’étape suivante consiste à organiser sa pensée. Comment aborder "les armes" à "énergie dirigée"? Par ordre chronologique? Par technologie (échelle de puissance, coût etc.)? Par application (armes anti-missiles, anti-personnel etc.)? Par faisabilité (technique, coût...)? Le choix n’est pas toujours évident, mais, de nouveau, il faut qu’il y en ait un. Commencer par décrire les technologies de laser, puis, un à un, les programmes d’armement, puis enfin les applications, c’est être certain de perdre le lecteur qui, s’il veut se refaire le film, doit tenter de lier des informations éparpillées dans 3 chapitres[3].

On se rend compte que, sans doute, le mieux aurait été d’aborder le sujet par objectif des armes. Il aurait fallu traiter à fond des armes anti-personnel (laser aveuglants et autres joyeusetés) avant de passer aux destructeurs de mines, et finir, dans un crescendo de complexité, par les systèmes anti-missiles. On se rend compte surtout, en pensant à tout ça, qu’il n’y a guère eu de réflexion d’ensemble, et que l’auteur s’est lancé dans son texte sans trop réfléchir à ce qu’il voulait en faire.

Pour finir, si on tient à mettre encore plus d’intelligence dans son texte, on peut vouloir analyser[4]. Et pour cela, poser des questions, souligner les points obscurs, expliciter ses hypothèses, discuter ses conclusions.

Ici, sur les armes à énergie dirigée, il y avait un sujet en or: dans quelle mesure les systèmes anti-missiles, dont on parle depuis 40 ans, ont la moindre réalité. Difficile de rêver d’une discussion aussi intéressante! Si le texte touche, par hasard, au sujet - un passages rappelant la complexité de conception d’un système combinant détection de missile, pointage, et mise à feu d’un anti-missile - , l’analyse s’arrête net[5]. De l’état de la technique, et des coûts de réalisation, rien. L’existence de contre-mesures - de la saturation des défenses au simple fait de peindre de la peinture réfléchissante sur le missile - n’est qu’effleurée et n’est surtout pas mise en regard de l’efficacité des systèmes à énergie dirigée. En d’autres termes, il n’y a malheureusement aucune intelligence, aucune analyse, juste des bouts d’arguments lâchés au hasard dans la nature.

Bon, au moins Bernard Fontaine aura la satisfaction de se dire qu’on n’aura jamais autant parlé de son livre qu’ici.

Notes

[1] Il existe encore d’autres objectifs, que j’omets ici. Par exemple, l’auteur peut avoir besoin d’une publication pour sa carrière, cas dans lequel le lectorat visé n’est pas le public, même spécialisé, mais simplement le jury de l’instance qui lui donnera une promotion. L’auteur peut aussi publier pour son propre ego, pour se dire qu’il a réussi à écrire quelque chose dans sa vie, pour que l’objet posé sur sa cheminée lui apporte admiration de ses petits enfants et questions polies de ses invités à dîner. Je n’ai pas perçu ces objectifs dans le livre de Bernard Fontaine.

[2] En toute honnêteté, l’auteur finit, page 200 - chapitre 7, bien après la description des objets - par donner un tableau comparant les avantages et limites de 5 types de laser. Mais c’est juste un coup de chance: de résumé des faits, on n’en trouve jamais après les longs passages descriptifs.

[3] L’absence d’index n’aide pas non plus...

[4] L’exercice n’est pas indispensable dans un livre d’histoire, où la simple mise en évidence de faits inédits a déjà de la valeur

[5] Si bien qu’on prend conscience que l’auteur a juste recopié ce qu’il a lu quelque part ailleurs, et qu’il n’a en aucun cas réfléchi par lui-même

Tuesday 1 May 2012

Les armes à énergie dirigée, de Bernard Fontaine - le détail

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Cette fois, je vais faire différent. Au lieu d’une critique au vitriol assaisonnée de quelques métaphores bien senties - l’impression de traverser le Palais de la Découverte au pas de course sans rien comprendre - je vais décrire ce qui peut faire un bon livre, en prenant prétexte ce récent volume de Bernard Fontaine, qui en est tellement loin. Que ceux qui veulent juste savoir ce que ce texte vaut s’arrêtent ici: nul, et même si 10 fois moins cher que 36 euros, de l’argent gâché.

Je crois de plus en plus qu’il y a deux façons d’aborder un sujet. Une première est de partir des détails et des faits. Dans son expression la plus simple, cela donne des livres de pures descriptions, des dictionnaires ou des livres de références, comme les nombreux Osprey consacrés aux armes, véhicules, avions, uniformes. A l’opposé, on peut construire un livre à partir d’une intuition, d’une thèse, qui sert de boussole à l’auteur pour s’orienter dans la masse de faits, démêler l’utile du superflu. Évidemment, si on voit bien qu’un Glantz part du détail et qu’un van Creveld d’une thèse, la plupart des ouvrages combinent les deux approches, et les meilleurs parviennent à un équilibre convaincant - pour n’en citer que quelques uns parmi mes récentes lectures: Frieser, Tooze, Evans, Lopez.[1]

Je commencerai ici à revoir le livre de Bernard Fontaine par le détail, l’article suivant prenant une vue d’ensemble.

La première chose est tellement élémentaire qu’on a honte de la rappeler: un texte se doit d’avoir été relu, et d’être sans fautes d’orthographe, sans erreurs de mise en page, sans qu’on se cogne à des coquilles tous les paragraphes. Il paraît que c’est le boulot de l’éditeur. Que faut-il alors penser de l’Harmattan et de ses centaines d’ouvrages[2]? Ou du "directeur de collection"? Ont-ils jeté un oeil sur ce qui sortait des presses...?[3]

En plus de nuire au confort de lecture, un tel laisser-aller crie "amateurisme". Toute formule, tout chiffre en devient suspect[4]. D’autant - second conseil - que c’est sur les données chiffrées que les critiques les plus simples porteront. Par exemple, si on dit que 10% de 10 mégawatts font 100 kilowatts, on peut avoir des doutes. Ou encore, s’il est suggéré que multiplier des secondes par des joules donne des joules, c’est qu’on a dû confondre énergie et puissance[5].

On apprécie aussi que les données soient récentes, et d’autant plus si elles sont faciles d’accès. Ainsi, si seulement quelques lignes sont consacrées aux budgets militaires, il n’y a pas de raison que dans un livre paru en 2012 on ait choisi les chiffres américains de 2007 et les français de... 2003[6]. Sans parler qu’à moins de 2 milliards d’euros, le budget de recherche militaire de la France ne fait 1.1% du PIB (p.199), que s’il y a eu une erreur dans le calcul du pourcentage... Toutes ces approximations sur l’élémentaire contaminent les points plus techniques et on se demande, chaque fois qu’est citée la puissance d’un laser, s’il n’y a pas une faute de frappe dans le texte.

Les sources sont aussi un point d’attention, mais chausse-trappe celui-ci. Au moins Bernard Fontaine mentionne-t-il quasiment tout le temps ses sources. Et comme il s’agit pour l’essentiel de sites internet, j’ai pu en vérifier la pertinence facilement. Le piège est ailleurs: les sources révèlent la profondeur de la recherche: l’auteur apporte-t-il des éléments de sa propre recherche (expérimentations, témoignages etc.)? S’est-il plongé dans des archives, des articles scientifiques, complémentés par des entretiens? Utilise-t-il la littérature secondaire (mémoires, commentaires, interprétations, colloques etc.)? Ou est-ce qu’il recopie juste des articles de magazines et des pages wikipedia? La sentence est cruelle: Les armes à énergie dirigée est largement basé sur une recherche web, certes poussée, mais collectant d’abord ce qui a été publié dans la presse, citant ici un article du Monde, là du Nouvel Observateur, plus loin de Science & Vie, d’Aviation Week ou d’un site web en déshérence. Il n’y a eu aucun effort pour contacter ces journalistes - même les français - afin de savoir d’où ils tiraient leurs propres informations et pour mettre en perspective leur propos. Est-ce que j’ai déjà parlé d’amateurisme?

Si on remonte un niveau un petit plus haut, on arrive à la pédagogie de l’écriture, à la façon dont les arguments sont présentés. Il faut à la fois être clair, et sur chaque petit sujet, complet. Sur les points techniques - nombreux dans le texte - on veut Boileau: Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Le lecteur, ayant fait quelques études d’ingénieur, s’il est loin d’être expert dans tous les domaines, a croisé suffisamment d’enseignants pour reconnaître ceux qui savent présenter un sujet. Bernard Fontaine n’est pas de ceux-là. Il explique avec maladresse ce qu’il devrait connaître sur le bout des doigts [7] [8]. Et il fait dans la facilité plutôt que dans la valeur ajoutée.

Je détaille un exemple: une limite au laser est que l’air absorbe certaines longueurs d’ondes, en particulier celle du laser CO2. Bernard Fontaine nous rappelle donc le spectre d’absorption optique de l’air. La courbe est banale pour tout ingénieur, mais le serait moins si Fontaine poussait l’effort jusqu’à positionner les longueurs d’onde des laser en face des zones d’absorption ou de transmission. Il est trop paresseux pour cela: aucune conclusion n’en sort. Mais, sur le même thème, une autre limite au laser, si on veut par exemple en faire une arme de destruction d’un missile en vol, est que les métaux ont tendance à réfléchir la lumière plutôt qu’à l’absorber. Il aurait donc été intéressant de nous montrer, en complément du problème de l’air-qui-absorbe, celui des métaux-qui-font-miroir. Il se trouve que les courbes correspondantes sont bien connues des industriels faisant de la découpe laser. Fontaine a été trop paresseux pour aller les chercher - ou peut-être, n’en a-t-il pas eu l’idée...

Remontons encore. En plus de la façon dont les arguments sont présentés, on apprécie qu’ils soient Mutuellement Exclusifs, Collectivement Exhaustifs (MECE). Par exemple si les limites d’un système sont son coût, son énergie et ses dimensions (p.34), on est dans la redondance: c’est parce qu’il nécessite beaucoup d’énergie et parce qu’il est énorme que le système est coûteux... En d’autres termes, il ne suffit pas d’étaler tous les points sur la table en désordre, mais il faut penser à les organiser.

Et ceci est valable aussi bien au niveau d’un paragraphe que de l’ouvrage entier, ce qui nous amène à quitter l’approche par détail pour prendre celle qui englobe le texte en entier. Car à quoi sert-il de tartiner des formules ou de faire la zoologie des appareillages de puissance? Quel est le but de cet ouvrage? J’en reparle dans une prochaine note.

Notes

[1] La distinction entre les deux approches est bien sûr celle de la 2nde dimension du MBTI

[2] La libraire qui partage ma vie me souffle que l’Harmattan, c’est "quasi du compte d’auteur, tu vois, à côté d’eux, les autres, là, que tu lis tout le temps, Economica, c’est Hachette"

[3] Petit florilège, très loin d’être exhaustif: Le laser à des caractéristiques (p.124), Le milieu actif et constitué d’ions de titane dans une matrice de saphir. (p.128), des bandes d’absorption et d’émission très large (p.128), le programme Star War (sic) (p.156 et ailleurs), leur histoire est beaucoup plus récents (p.156), une bonne partie de ces satellites, développée pour..., est munis (p.177), proposé par le résident (sic) des Etats-Unis (p.185), bas é dans l’espace (p.189), l’entreprise Lookheed (p.189 et ailleurs), missile SUD au lieu de SCUD (p.218), source OTA au lieu de OTAN (p.188), Al203 (au lieu de Al2O3 - p.109), d’on (sic) objectif militaire (p.234), les molécules Xe2, XeHg, XeAr, Ar2, Kr2, Xe2, KrF, XeF (cherchez le mot compte double, p.121), le système inclue (p.255), aibone laser (p.375). On voit aussi de nombreuses (note en bas de page) (p.84, par exemple) qui suggèrent qu’il y a eu un moment l’idée d’en avoir; des indentations oubliées (comme p.152, où le texte annonce quatre techniques pour seulement 3 puces, deux paragraphes ayant été regroupés involontairement); enfin beaucoup de créativité dans la mise en page des quelques tableaux, par exemple celui de la page 326, dans lequel les mots sont tantôt centrés, tantôt alignés à gauche, parfois alignés à droite ou bizarrement espacés; ou encore dans celui de la page 317, où certains mots ’trop longs’ dépassent des cases...

[4] j’ai repéré quelques exemples de formules fausses, que mon faible niveau en html ne me permet pas de recopier ici (mea culpa)

[5] Ces deux exemples sont page 51

[6] Le site de l’OCDE contient moult données économiques à la fois récentes et cohérentes entre elles. Celui du SIPRI est spécifiquement dédié aux dépenses militaires. Il a fallu à l’auteur de ces lignes 40 secondes pour identifier ces sites

[7] Deux exemples, dès le début du livre: la présentation de l’émission spontanée, la base du laser, est bien plus simple sur wikipedia. Un peu plus loin, on doit suivre plusieurs formules, saupoudrées de termes techniques tel que ’libre parcours moyen’, pour simplement énoncer que la convection est plus efficace que la diffusion...

[8] Certains universitaires ne se priveront pas de souligner que Bernard Fontaine est ’directeur de recherche’ et non ’professeur’, cad qu’il n’a pu développer de compétences pédagogiques adaptées, par exemple, à des élèves-ingénieurs. Il y a toutefois suffisamment de ’professeurs’ n’ayant su non plus développer ces compétences pédagogiques pour qu’on en tire une quelconque conclusion

Friday 27 April 2012

The Dogma of the Battle of Annihilation, by Jehuda Wallach

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Ce livre à la couverture austère est tiré d’une thèse de doctorat, soutenue dans les années 60, portant sur l’influence des idées théoriques, des doctrines, sur la conduite opérationnelle des armées allemandes pendant les deux guerres mondiales. L’examen de cette question élémentaire, dans un texte appliqué et pénétrant, convainc pour la période Schlieffen et la première guerre mondiale, mais est dépassé et obsolète pour la seconde guerre mondiale.

Une structure élégante conduit le livre: après un examen des points saillants des théories de Clausewitz et de Schlieffen, Wallach propose une dizaine de courtes études de cas montrant dans quelle mesure la doctrine et la réalité des opérations ont pu être liées. Des doctrines elle-mêmes, on retient chez Clausewitz la primauté du politique sur le militaire, la notion de centre de gravité (Schwerpunkt), et l’érosion des forces attaquantes à mesure qu’elles progressent.

Wallach passe en revue ce que Schlieffen ajoute et là où il se distingue de Clausewitz, parfois suite à de simples erreurs de lecture de son prédécesseur. Le fameux plan Schlieffen n’est pas un plan de guerre complet puisqu’il ne se consacre que sur ce qui est maintenant appelé le niveau opérationnel, en ignorant en particulier toute interaction avec la marine ou contre l’Angleterre. La violation planifiée de la neutralité belge subordonne la politique au militaire, exactement à l’opposé de Clausewitz. Surtout, Schlieffen, d’après Wallach, est obnubilé par la bataille de Cannes, cette victoire terrestre d’Hanibal qui n’empêcha nullement la défaite de Carthage. Se développe ainsi une sorte de "pensée unique" au sein du brillant état-major allemand: la guerre doit être offensive, son but est la destruction de l’adversaire (et non d’obtenir une paix favorable), la seule méthode est l’enveloppement, et le principe de concentration des forces au Schwerpunkt demande de ne rien laisser en réserve.

Suivent une dizaine de courts chapitres sur la mise en pratique, ou non, de ces doctrines pendant les deux guerres mondiales . La perspective de Wallach sur la première guerre mondiale est pertinente et réfléchie, n’hésitant pas à remettre en cause les points de vue d’autres historiens ou à rechercher des sources complémentaires. Il s’attache à montrer, dans les premières phases du conflit, là où la théorie de Schlieffen s’est révélée pertinente - d’ailleurs plus à Tannenberg qu’en France - et quelles ont été ses limites. Devant l’impasse stratégique de la guerre de position, un passage est consacré à l’essai d’une doctrine différente en 1916, basée sur l’attrition, et à son échec désastreux à Verdun. Enfin, revenant sur les offensives allemandes de 1918, Wallach soutient qu’elles ont été lancées en ordre dispersé, en dépit aussi bien des recommandations de Clausewitz que de celles de Schlieffen.

On s’attend à une pertinence équivalente sur le conflit suivant, mais la déception est rude. Dans les chapitres sur la deuxième guerre mondiale, l’auteur se base sur les sources secondaires disponibles à l’époque, à commencer par le calamiteux texte de Liddell-Hart. Wallach manque d’esprit critique, reprenant ce qui est la vulgate de l’époque sur la conduite de la guerre, à savoir que tous les échecs allemands sont d’abord le fait des erreurs d’Hitler. On est surpris qu’après avoir pris la peine de montrer combien "l’école Schlieffen" est restée influente pendant l’entre-deux-guerres, Wallach fasse comme si la décision, à l’été 1941 en URSS, de délaisser les objectifs politiques (Leningrad, Moscou) pour réussir un encerclement géant, n’était pas pile dans le schéma mental des généraux allemands. De même, on se demande pourquoi la bataille de Koursk, exemple type de tentative d’annihilation sans but politique ni économique, n’est pas même mentionné. Et si Wallach discute du siège de Leningrad, c’est pour totalement ignorer celui de Sébastopol. L’analyse de l’ordre "pas un pas en arrière" - contraire à toutes les doctrines - de l’hiver 1941, est complètement fausse, ne soulignant pas qu’il n’y avait, sur le moment, guère d’alternative sinon une retraite calamiteuse, puis mélangeant dans l’analyse des instructions de fin de guerre avec celles de 1941, et ignorant les multiples cas où les allemands ont, jusqu’en 1943, volontairement raccourci leur ligne de front. Enfin, une dimension reste singulièrement absente: dans quelle mesure l’évolution des méthodes ennemies a ou aurait dû influencer la doctrine allemande.

La valeur de Wallach est donc dans la description précise et accessible des doctrines allemandes et dans leur mise en oeuvre lors du premier conflit mondial. Si Wallach s’égare ensuite - et même s’il est sévère de le lui reprocher étant donné l’époque et l’endroit d’où il écrit - le lecteur, reprenant l’approche proposée, pourra de lui-même reconnaître là où Schlieffen semble toujours dicter la conduite des opérations allemandes.

Saturday 7 April 2012

The Culture of War, de Martin van Creveld

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L’historien est fameux, mais cet opus décousu, où une ou deux fines analyses ne rachètent pas nombre de défonçages de portes ouvertes ou de fausses provocations, est un texte mineur qui sera oublié comme le sont les propos de ces professeurs à la retraite, dont l’heure de gloire est loin derrière eux, et qu’on honore sans tenir compte de ce qu’ils radotent.

Le propos de van Creveld est de démontrer que la guerre ne se limite pas à l’action de s’entretuer, et que les sociétés humaines y ont ajouté toute une "culture". Le texte explore alors les différents aspects de cette "culture", dans des chapitres tous impeccablement structurés, revoyant un à un les aspects "non-utilitaires" des armées - décorer ses armes, donner des noms aux navires, soigner les uniformes, organiser la vie des casernes, déclarer une guerre....- et montrant continuités ou évolutions entre antiquité, temps médiévaux, et époque moderne, sans oublier d’intégrer des exemples venant d’Afrique, de Chine ou de l’Amérique pré-colombienne.

Mais cette première partie manque d’une quelconque thèse. On lit les petites monographies avec un léger ennui en se demandant où l’auteur veut en venir avant de prendre conscience qu’il n’a rien à dire au-delà de son inventaire à la Prévert. On attend en vain que Van Creveld cherche ce qui distinguerait la "culture de guerre" de la façon dont une quelconque autre activité humaine est organisée: il s’abstient justement de toute comparaison. Il n’explore pas si seuls les militaires donnent des surnoms à leurs outils ("la Grosse Bertha") ou si les musiciens ne font pas de même avec leurs instruments ou les ouvriers avec leurs hauts fourneaux; ce qu’ont de singulier les décorations des armes et armures par rapport, par exemple, à celles des chariots ou voitures; ce que la "culture" de la vie en caserne a de différent de celle d’une prison ou d’un monastère...

On perçoit deux raisons à cela: l’auteur n’a pas, pour un tel travail, la puissance du Foucault de Surveiller et punir; et il y aurait le risque de conclure que la "culture de guerre" est bien moins spéciale que ce que le livre aimerait montrer. Car tout le texte est imprégné d’une nostalgie pour l’époque où la culture de guerre était plus présente et plus "virile", quand les guerriers avaient plus de "ce que jusqu’en 1945 on n’avait pas honte de nommer ’caractère’" (p.60), quand il était banal de voir les troupes s’entrainer en musique (p.119), ou quand il y avait plus de rituels de fin de guerre, ce qui, pense van Creveld, éviterait le fort taux de PTSD ("post-traumatic stress disorder") (p.163)...

La seconde moitié du texte étend le champ d’investigation en perdant le peu de fil conducteur jusqu’ici présent. Van Creveld parle des arts militaires[1], de la façon dont on commémore la guerre, et touche enfin à quelques éléments de doctrine contemporaine. Il faut prendre ces chapitres comme un recueil d’articles, ne pas tenter de les relier entre eux, ne pas s’offusquer que certains thèmes soient abordés une fois ici une fois là.

Et comme dans un recueil d’articles, le niveau est inégal. Les passages sur l’écriture de l’histoire militaire sont une réussite [2]. La digression sur la disparition des guerres entre grandes puissances depuis l’ère nucléaire est une simple prolongation de son Transformation de la guerre de 1991.

A l’opposé, les chapitres sur la littérature ou la peinture sont ridiculement mauvais. Van Creveld veut montrer que la guerre a toujours été le sujet par excellence (p.228), mais n’a d’autre choix que de rester incantatoire. Il ne considère surtout pas la proportion des sujets guerriers parmi la production d’une époque (de Picasso, on ne retient que Guernica, de Zola on ne retient que La débacle...). Il reconnait que les tableaux sur la première guerre mondiale sont le plus souvent dans un style figuratif n’ayant rien intégré de l’avant-garde abstraite, mais l’excuse parce que "la guerre est un sujet trop sérieux pour l’expérimentation"... Il espère que sortiront de l’oubli des caves des musées les nombreuses peintures du 19ème siècle représentant des scènes batailles - Wilhelm Camphausen, Elizabeth Thompson... - sans reconnaître qu’elles manquent de quoi que ce soit de séminal pour jamais être revues avec intérêt. Le propos est d’ailleurs parsemé de mauvaise foi, citant par exemple Ernst ou Kirchner simplement pour noter qu’ils ne sont pas allé se battre, ou tentant de de donner à Klee une inspiration guerrière. Et sur la littérature, c’est encore pire.

Je dois enfin noter les provocations délibérées de cet ouvrage. Trois chapitres en particulier ne semblent avoir pour but que de créer un buzz, que de lancer une polémique. Le premier est le fort dérangeant passage sur la "joie de la guerre", rappelant l’excitation unique que peuvent vivre les combattants, et combien la guerre peut être un plaisir. Ici, van Creveld est en plein tabou. C’est intéressant.

Mais deux autres passages ne sont faits que pour faire parler de soi. Pour étudier ce à quoi ressemble un groupe humain qui n’aurait pas de "culture de guerre", seul un auteur israélien pouvait choisir de traiter les populations juives d’avant la création d’Israël, aux habitudes d’étude et de commerce, mais absolument pas militaires. Van Creveld base son étude à la fois sur certains écrits antisémites et sur l’extrême droite sioniste de Jabotinsky, comme s’il était désespéré de vouloir faire réagir le monde académique. Pareillement, le dernier chapitre du livre porte sur le féminisme, et avec un machisme assumé, conclut que le seul rôle utile de la femme est d’admirer le guerrier...

Les quelques analyses brillantes qui ressortent occasionnellement ne suffisent pas à recommander la lecture de ce livre. On a, en fait, l’impression que l’auteur, même s’il n’est pas si vieux, a sa carrière derrière soi. Après avoir eu en mains ce Culture of War de 2008, on se dit que van Creveld est un auteur fini.

Notes

[1] Confondant en fait deux sens du mot "culture": d’une part l’organisation d’un groupe humain ("la culture grecque"), d’autre part évoquant l’art ("être cultivé")

[2] Et pas seulement parce que je partage tout à fait le commentaire qui suit: The 1990s saw the emergence of a new type of history, probably best exemplified by the works of Antony Beevor about the battles of Stalingrad and Berlin. Like popular war literature of all times and places, it all but ignores analysis, sometimes to the point where one wonders what it is that the author really wants to say

Sunday 18 March 2012

L'occupation allemande en France, de Ahlrich Meyer

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Ce court texte venu d’Allemagne se concentre sur la politique de répression de la Résistance, vue de l’occupant, une perspective curieusement fort rare dans la littérature. Le livre, qui regroupe quelques cas sans nullement prétendre être complet, apporte plusieurs trouvailles: le lien mal connu entre lutte "anti-terroriste" et extermination antisémite; la façon dont l’armée allemande reproduit son comportement du Front de l’est au printemps 1944, avant le débarquement, et avant Oradour-sur-Glane. Ouvrant de nombreuses portes, Meyer montre l’étendue des terrains à défricher pour de futurs historiens.

Il y a des centaines de livres français sur Vichy ou l’occupation, mais comme on doit à un américain un grand bond en avant dans la compréhension de la période, je me suis toujours intéressé à la perspective des historiens qui ne sont pas, justement, français. Ahlrich Meyer, ici, ne raconte pas du tout l’histoire de la Résistance, et ne mentionne les attentats et sabotages qu’en passant. Son sujet est autre: quelle perception le commandement allemand a-t-il? Quelles mesures de répression met-il en oeuvre?

L’auteur souligne que l’historiographie n’a pas vraiment abordé ce thème, et lui-même, qui écrit après avoir traduit en allemand le Vichy-Auschwitz de Klarsfeld, présente simplement quelques cas entre 1941 et 1944. Il se concentre sur la répression des attentats puis des maquis, et principalement sur les choix du commandement militaire. Qu’on n’attende ni l’étude de la lutte contre les réseaux de renseignements, ni la politique de propagande, ni le détail des liens avec Vichy, ni les dimensions économiques de l’occupation.

Mais malgré l’étroitesse du sujet, le texte contient de vraies nouveautés. A l’été 1941, une première vague d’assassinats par des résistants communistes oblige la direction militaire allemande à définir une politique de répression: l’exécution d’otages, par dizaines, pour chaque victime allemande. Mais les occupants prennent rapidement conscience du peu d’impact de la mesure: vive émotion dans le pays, réprobation internationale, et raidissement de la résistance. Ils craignent en outre que la stratégie des résistants soit justement de les pousser à une répression sévère pour entrainer plus de résistance. Fin 1941 émerge une idée alternative: au lieu d’exécuter en France des otages, mieux vaut en déporter "vers l’est", cad commettre les mêmes assassinats, mais trop loin pour que le public réagisse émotionnellement. Les juifs sont les premiers visés, l’occupant - et à cette période, il s’agit d’abord de l’armée, pas du SD ou de la Gestapo - étant obsédé d’antisémitisme.

Meyer souligne ainsi que les déportations de juifs sont envisagées et commencent à se mettre en place avant la conférence de Wannsee. Elles sont donc aussi une réaction aux actions de la Résistance, et ne peuvent pas être vues comme un processus indépendant du reste de la politique de répression en France.

Meyer évoque la façon dont l’occupant traite la police française. Le changement de la direction allemande au premier semestre 1942, donnant plus de poids aux SS, est l’occasion d’une nouvelle politique, d’autant que le retour de Laval et la nomination de Bousquet à la direction de la police française entrainent Vichy dans une collaboration plus active. Au lieu de préconiser une "surveillance rapprochée" de la police, incluant des consignes opérationnelles parfois pointues, ils préfèrent à l’été 1942 déléguer largement l’organisation des rafles et l’infiltration des réseaux de résistants, ce qui, malheureusement, s’avère bien plus efficace pour eux...

Puis, Meyer fait le récit détaillé des opérations répressives dans l’Ain et la Dordogne au début de 1944. Il s’attache à 3 opérations de ratissage des campagnes (action Caporal, opération Printemps, action Brehmer) ayant lieu avant et après la réduction du plateau des Glières. La façon qu’ont les troupes allemandes de chercher les résistants n’a plus d’impact militaire: il s’agit de cerner les villages et d’exécuter les civils juifs ou quiconque désigné comme suspect par les habitants terrorisés, en incendiant quelques bâtiments pour faire bonne mesure. De contact avec les authentiques maquis, nullement. La méthode est étonnamment semblable à celle pratiquée à l’est depuis l’invasion de la Pologne, ce qui démontre qu’on ne peut considérer le massacre d’Oradour, quelques semaines plus tard, ni comme un acte isolé, ni comme le fait de la seule Waffen SS. Plus largement, la perception classique d’une occupation "occidentale" plus respectueuse des populations doit sans doute être ré-évaluée, en particulier à partir de fin 1943.

Après un chapitre complet sur la massacre d’Oradour, le livre s’achève sur une liste de tout ce qui n’est pas encore connu des historiens, sur les différents thèmes à travailler. Le simple bilan des victimes françaises (hors les déportés) n’est pas établi. Le dispositif d’occupation, en particulier ses relais régionaux et les relations de chaque organe avec Vichy, est mal connu. L’articulation des objectifs de l’occupation (aussi bien économiques que militaires), des actes de Résistance, et de la politique répressive, demande une réflexion approfondie. Les relations entre lutte contre Résistance et les mesures anti-juives - effleurées dans ce volume - doivent être creusées. Enfin, il faudrait une étude comparative des différents régimes d’occupation en Europe occidentale pour avoir un authentique recul sur les spécificités françaises. Mais de ce programme défini en 2000, bien peu a été travaillé depuis.

Thursday 8 March 2012

The Nature of the Operations of Modern Armies, par K.V. Triandafillov

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La généalogie des opérations en profondeur, cette doctrine guidant l’Armée Rouge dans sa victoire contre l’Allemagne nazie, passe par cet ouvrage publié en 1929 par un officier soviétique de 35 ans. Texte technique et sans fioritures, rempli de chiffres et de raisonnements, The Nature of the Operations of Modern Armies montre une compréhension complète du maniement des armées, accordant une égale importance à la puissance de feu et à la logistique permettant de la nourrir, et démontrant, chaque ligne, les ruptures par rapport aux pratiques de la Première Guerre Mondiale.

Le texte se découpe en 2 parties. Il commence par un état des lieux des armées de la fin des années 1920, qui, en parcourant l’armement mis en place par les principales nations militaires (France, USA, mais aucun chiffre sur l’URSS), montre que les moyens ont considérablement évolué depuis 1918. Les armes automatiques des fantassins, l’artillerie, évidemment l’aviation, les gaz de combat sont déjà si différents de ceux de la précédente guerre qu’il faut ré-inventer la doctrine. On sent quel est l’état d’esprit de l’auteur: jeune révolutionnaire ayant mené des troupes pendant la guerre civile puis pendant la guerre russo-polonaise de 1920, il n’éprouve aucun attachement à une quelconque tradition. Il peut se permettre des comparaisons froides et objectives, à coups de tableaux quantitatifs, et conclure au besoin de tout penser différemment.

La seconde partie du texte est la plus intéressante, mais aussi la plus difficile à suivre. Le style de Triandafillov n’est guère littéraire, et son livre est d’abord un texte de professionnel pour professionnels. A l’instar par exemple d’un traité de droit, ou d’un manuel de physique, on attend du lecteur une concentration à chaque ligne, une attention à chaque raisonnement. Malheureusement, là où des schémas auraient simplifié le propos (par exemple pour expliquer les différences de densité de forces entre les zones actives et défensives d’un front), le texte n’est que prose. Les références aux opérations des guerres récentes, qui indiquent d’où Triandafillov tire ses chiffres permettent parfois d’illustrer le propos, mais dans l’ensemble la structure en petites touches, qui fonctionnait dans la description de l’arsenal des armées, perd ici le propos principal. On ne comprend vraiment qu’à la seconde lecture.

Ceci dit, on perçoit bien la grande originalité et la rigueur de la démarche. Triandafillov explique comment manier des armées. Son exposé sur la puissance de feu ainsi que les campagnes de 1918 en France lui permettent d’estimer le rapport de forces nécessaire à une percée. Sa métrique initiale est la densité de divisions d’infanterie au km. Il en déduit de même la densité d’artillerie (prenant en compte les blindés comme de l’artillerie mobile). Il ajoute à cela la profondeur estimée du dispositif défensif ennemi - environ 8-10km - donc la progression nécessaire pour le percer. Il réalise alors que l’effort de percée ne peut se faire en moins de 2-3 jours, et que les troupes de première ligne subissant facilement 20% de pertes, ne pourront guère aller au-delà. Il convient donc de prévoir un second échelon, peut-être même un troisième. D’ailleurs, après la progression de l’infanterie, l’artillerie est trop loin, il faut la faire avancer (ou, peut-être, avoir des blindés) si on veut conserver la puissance de feu.

Tout ceci sommé lui permet d’estimer quel est le total de troupes à concentrer pour percer: non seulement les troupes de choc de la première vague, mais aussi les suivantes. Il en déduit naturellement le ravitaillement - en nombre de trains par jour - nécessaire à l’entretien de tout ce monde, et donc que la possibilité qu’a l’offensive de percer au-delà des premier jours dépend d’abord de la capacité de la voie ferrée la plus proche. D’autant qu’en face, en 2-3 jours, des divisions de réserve[1] sont intervenues pour colmater la brèche. Au final, l’objectif est, une fois le choc initial passé, de pouvoir assurer un soutien logistique suffisamment massif pour que le second échelon progresse plus vite que le rythme d’arrivée des réserves ennemies.

Et allant même plus loin, si l’on veut que l’offensive puisse se poursuivre, on doit anticiper que le défenseur détruise ses infrastructures (gares, ponts, tunnels, rails) alors qu’il se retire. Le rythme d’avance dépendant du ravitaillement, il en viendra à dépendre de la vitesse à laquelle les rails sont reconstruits, et donc du rythme d’acheminement de matériaux de construction et de main d’oeuvre. Cet effort logistique doit donc s’ajouter à celui mis en oeuvre pour lancer et maintenir la troupe. Et on voit au passage qu’en aucun cas une armée ne pourra se maintenir sans être motorisée, les chevaux demandant trop de ravitaillement eux-mêmes.

Au bout du bout, quel impact à tout cet effort ? Triandafillov l’estime: entre les divisions ennemies assaillies et les réserves envoyées sur place, on n’aura au mieux mis hors de combat 15 divisions ennemies. Ce n’est qu’une fraction de la puissance d’en face: il faudra donc plus d’une opération pour arriver à la victoire.

Je décris tout ceci longuement pour exprimer combien la perspective est différente de celle lue par ailleurs. Il n’y a juste aucune croyance dans la "bataille décisive". Pour l’auteur, imaginer qu’on puisse en un coup détruire l’adversaire est tout simplement absurde. On sait bien que les allemands y parviendront en France en 1940, mais il faut considérer cela comme une exception [2]. Dans la pensée de Triandafillov, il ne peut y avoir qu’une suite d’opérations, chacune s’étendant au mieux sur 100 ou 200km. Le plan magique, brillant, qui l’emporte en une fois, c’est une illusion.

Au début de son texte, Triandafillov cite avec mépris les théoriciens qui imaginent que la guerre du futur sera menée par une petite armée de professionnels qui fera la décision. Il nomme Fuller, un des premiers théoriciens anglais des chars, ou Seeckt, qui dirigeait la Reichsweer, et il aurait pu quelques années plus tard ajouter de Gaulle ou Guderian. Quand on referme le livre, on comprend combien les soviétiques avaient anticipé l’inverse, combien leur pensée, tant qu’elle pouvait se développer librement, les préparait à un conflit long. Ils avaient bien mieux compris la guerre moderne que leurs futurs adversaires.

Notes

[1] l’auteur calcule bien sûr combien

[2] A savoir, au minimum, l’opposition de deux plans parfaitement anti-symétriques et une prise de risque maximale de l’Allemagne, concentrant l’ensemble de ses moyens en un seul point sans conserver de réserve

Sunday 26 February 2012

Japan's Imperial Army, de Edward J. Drea

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Si on se plaint du provincialisme de l’édition historique en France, qui ne traduit qu’une fraction de ce qui est disponible en anglais ou en allemand, il apparaît que, même quand il est question de la guerre du Pacifique, le travail récent et sérieux des historiens japonais n’est pas plus traduit en anglais. Edward Drea propose une synthèse des travaux contemporains, et d’abord de toute la bibliographie en japonais, sur l’armée impériale japonaise, depuis sa création au début de l’ère Meiji jusqu’à sa dissolution sans gloire en 1945.

Drea commence par les origines de l’armée japonaise au sein des conflits de clans qui divisent le Japon des années 1860-1880. Graduellement émerge le besoin d’une force militaire stable dépendant du pouvoir central plutôt que de fiefs régionaux, si possible constituée au-delà de la classe des samurai, et suffisamment moderne pour intégrer les développements doctrinaux et matériels de l’occident. Plusieurs tentatives sont nécessaires, mais enfin, après l’écrasement d’une dernière révolte en 1877, la primauté de l’armée "régulière" est établie, et un système de conscription se met progressivement en oeuvre jusqu’à devenir établi en une vingtaine d’années.

Cette force armée est tellement importante dans l’établissement du pouvoir central qu’elle obtient naturellement une primauté administrative: elle rapporte directement et uniquement à l’empereur, devenant une composante à part dans l’organisation du pays. Cet état de fait se construit progressivement mais est clair dès la première guerre sino-japonaise en 1894. La victoire contre la Russie tsariste en 1905 assure ensuite à l’armée une large assiste populaire[1].

Une période de "marée basse" survient entre 1910 et (en gros) 1928, quand l’armée est à la fois divisée de conflits doctrinaux et que la modernisation de la société permettent à d’autres forces de s’affirmer dans le pays. Mais dès la fin des années 1920, les extrémistes ont suffisamment d’influence pour tenter de contrôler l’avenir du pays. Drea rappelle les uns après les autres les intrigues, complots, assassinats et tentatives de coup d’état qui rythment la période, depuis une première tentative d’étendre la mainmise japonaise sur la Mandchourie en 1928 jusqu’au début de la guerre en 1937. L’état d’esprit des militaires est que le pays doit se mettre au service de l’armée; pas que l’armée doit être au service du pays.

Le découpage chronologique, simple mais risqué, fonctionne correctement: Drea reprend par petites touches les aspects politiques et doctrinaux de chaque période et résume rapidement les campagnes, retenant quelques anecdotes mais ne se perdant pas dans les détails. Quelques cartes permettent à celui qui n’y connait rien de suivre, et Drea a l’idée, si simple mais tellement rare dans les livres d’histoire, de résumer en un tableau ce qui distingue les courants doctrinaires plutôt que de laisser le lecteur naviguer dans le texte. Il vaut mieux être familier des grands événements de l’époque pour suivre, mais il n’est besoin d’être expert: le texte se situe habilement entre un ouvrage technique pour spécialistes et une introduction destinée à des néophytes.

L’auteur a l’air, tout au long de l’ouvrage, de juste raconter des faits. On voit vite qu’il est en réalité tiré par la phase finale de son histoire. Il retient, tout au long des descriptions de 1880 à 1920, ce qui résonne dans l’histoire de la suite: l’attaque surprise contre la flotte russe à Port Arthur avant celle de Pearl Harbor; les atrocités perpétrées en Chine en 1895 avant celles des années 1937; l’empereur Meiji approuvant chaque déclaration de guerre tout en affirmant que c’est contre sa volonté avant la veulerie de Hiro-Hito; le concept de "balles humaines" lors du siège de Port Arthur avant les kamikazes de 1944; le mépris pour la logistique dès les premières campagnes avant le désastre de Birmanie; etc.

Mais deux éléments reviennent continument. Drea insiste à chaque période sur la croyance profonde dans la valeur morale, "l’élan", des combattants japonais comme compensation de l’infériorité matérielle. La doctrine militaire est ainsi uniquement offensive, se rendre est impensable, être fait prisonnier un déshonneur. Prendre conscience que ces aspects sont déjà forts au début du siècle permet de comprendre comment ils étaient profondément diffusés à toute la troupe pendant la seconde guerre mondiale. Drea souligne de plus que les retours d’expérience (par exemple après la sévère défaite à Nomohan, contre les soviétiques, en 1939) ne peuvent remettre en cause ce paradigme: si la victoire était absente, c’est que la troupe manquait de valeur morale...

L’autre dimension sans cesse rebattue par Drea est l’absence, après la guerre de 1905 et jusqu’en 1945, de cohérence stratégique au sommet de l’état. La feuille de route stratégique de 1917 désigne déjà à la fois la Russie et les USA comme adversaires, et fait comme si le Japon avait les moyens industriels et financiers de s’armer contre les deux. Cette incohérence reste irrésolue presque jusqu’au bout. En 1943 encore, l’armée japonaise s’arme contre l’URSS alors que les américains sont sur le point de débarquer aux Philippines. Tout aussi grave, l’ensemble de la pensée opérationnelle est basée sur une conquête rapide de bases avancées, en priant pour que l’adversaire décide alors de négocier une paix plutôt que de se battre. On découvre dans Drea que ces limites sont consubstantielles (et font l’objet de polémiques) à la pensée militaire japonaise bien avant la seconde guerre mondiale. Les termes du débat sont posés, certains dès 1910, et jamais résolus.

Connaissant mieux la période qui fait la fin du livre, j’ai régulièrement noté des éléments inédits, mais j’ai été troublé des choix en creux de l’auteur. Drea, et peut-être toute l’historiographie, est plus à l’aise dans la description des querelles politiques au sommet de l’état que dans des réflexions sur les ressources, l’armement, les politiques d’occupation. Les aspects économiques du conflit sont globalement absents, même lorsqu’ils semblent directement concerner l’armée (ainsi du trafic d’argent en Chine avant 1937, de l’établissement d’une base industrielle contrôlée par l’armée du Kwantung en Mandchourie, ou tout simplement des choix d’armement - des armes de poing à l’aviation). Et l’évolution de la doctrine tactique et opérationnelle, sensible après Guadacanal, quand les japonais renoncent enfin aux attaques banzaï, n’est pas vraiment mentionnée alors qu’elle suggère plus de flexibilité et d’intelligence que ce que l’ensemble de l’ouvrage semble porter.

Cet ouvrage sérieux, au style clair bien que froid, est un aperçu moderne sur l’armée japonaise. Basé sur une impressionnante bibliographie japonaise, il n’a pas d’équivalent, et en devient indispensable pour se mettre à jour sur le sujet.

Notes

[1] cette guerre est aussi le moment de l’émergence au premier plan de la marine impériale, couverte de gloire à Tsushima. Le propos de Drea est toutefois seulement l’armée, et il ne se concentre pas sur la marine sinon pour ses interactions avec l’armée

Sunday 5 February 2012

Guerres inutiles, de François Cailleteau

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Ce petit livre d’une centaine de pages propose quelques éléments pour décider a priori des chances de succès d’une contre-insurrection. Clair et bien écrit, il est une sorte d’article un peu musclé apportant une brique à l’édifice doctrinal des guerres asymétriques.

L’auteur examine une dizaine d’exemples de guérillas plus ou moins réussies, en ajoutant aux incontournables Indochine-Algérie-Vietnam des cas allant de la Vendée jusqu’à l’Afghanistan soviétique en passant par la guerre du Rif. Ces études de quelques pages sont claires, synthétiques, objectives et dépassionnées. Elles se lisent sans mal, comme un résumé très bien construits des faits essentiels.

Se basant là-dessus, et se mettant dans la position d’un décideur devant choisir entre y aller ou non, l’auteur retient en gros quatre paramètres pour assurer le succès d’une contre-insurrection: qu’il y ait une densité de troupes suffisante pour quadriller la population, un chiffre de 4% semblant minimum (pour l’Irak, cela ferait plus de 600,000 hommes, mais on peut y inclure des auxiliaires locaux); que les insurgés soient hermétiquement isolés de tout soutien d’une puissance externe, et ce dès le début du conflit; que la contre-insurrection ait la possibilité d’une violence comparable à celle des insurgés (donc que, d’une façon ou d’une autre, son opinion publique la tolère); que le conflit soit d’emblée pensé dans la durée, en années et non en mois.

Le tout est un texte limpide et facile d’accès, dont l’ambition est juste de proposer une grille d’analyse inédite, comme un élément pour nourrir des thèses plus complètes, ou simplement pour éviter des contre-sens.

Saturday 28 January 2012

Histoire des commandos (1939-1943 et 1944-1945), de Pierre Montagnon

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Cette Histoire des commandos est un exemple de pop history consistant en un patchwork de récits romancés au style pénible et sans le moindre recul, au sein desquels on cherchera en vain quoi que ce soit qui ne soit pas de la petite histoire.

Le titre du livre est trompeur, et explique en grande part ma surprise en découvrant ces pages. Dans ses deux volumes, Pierre Montagnon juxtapose simplement une quarantaine d’actions d’éclats de natures variées. Il se base exclusivement sur des sources secondaires et anciennes, les mémoires de quelques acteurs, d’autres livres de pop history (Carell, Cornelius Ryan...). Parler "d’histoire des commandos" est abusif. L’auteur tartine 700 pages mais n’évoque pas la genèse de ces troupes spéciales. Ni la construction de leur doctrine. Ni leur recrutement et leur formation. Ni leur équipement dans ce qu’il aurait de particulier. Ni la façon dont les opérations sont conçues. Ni comment elles sont décidées et sur quels critères (ou quelle absence de critères). Ni les interfaces avec les services de renseignement ou les troupes conventionnelles. Ni ce qui les différencie entre les pays. Ni les retours d’expérience. Ni...

En fait, il n’y a pas de définition, même vague, de l’objet considéré, si bien que sont abordés aussi bien l’attentat contre Hitler que l’interception de l’avion de l’amiral Yamamoto par des américains bien informés, aussi bien un sabotage mené par une quinzaine d’individus que la prise d’une position fortifiée par plusieurs centaines de troupes spéciales. Tout et n’importe quoi, en fonction des récits que Montagnon a lu ici ou là.

Ces anecdotes valent-elles quelque chose ? Si on lit en diagonale les pages d’introduction - mal faites, pleines d’idées reçues - , si on saute les conclusions tirées par les cheveux[1], si on est capable de pardonner à l’auteur les portraits série Harlequin de ses soldats et de tel ou tel officier, si on évite soigneusement de lire les notes de pages complètement ridicules, si on a la patience de se laisser aller aux dialogues inventés et au roman photo des histoires[2], si enfin on n’a pas vu Le jour le plus long et ses équivalents, alors il arrive qu’on se laisse emporter par le récit, quand par hasard il porte sur un point qu’on n’aurait pas lu ailleurs auparavant.

Il m’est maintenant rare de tomber sur des ouvrages de ce type. Saine piqûre de rappel, qui me permet d’apprécier d’autant plus tous ces auteurs qui utilisent leur cerveau pour réfléchir.

Notes

[1] Allez, quelques exemples. Manstein s’arrête 3 jours sur les rives de la Dvina vers le 30 Juin 1941 et c’est ça qui explique que Leningrad n’ait pas été capturée...; le raid de Doolitle sur Tokyo entraine le retrait de Chine de l’aviation japonaise et la décision d’attaquer Midway...; le raid de Dieppe pour "occuper les canadiens"...

[2] Un lapsus savoureux p.98 du 2nd tome - attaque de la Pointe du Hoc - un photographe présent aurait pu prendre un cliché exceptionnel. Accompagné d’une note en bas de page: Evidemment ce cliché n’a pu être pris eu égard aux conditions du moment. Un texte profond.

Sunday 15 January 2012

Wages of Destruction, de Adam Tooze

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On lit parfois qu’un livre rend obsolète, ou "déclasse" toute la littérature antérieure. Cette histoire économique du 3ème Reich en est un excellent exemple: ses trouvailles, son approche holistique et le nombre d’idées admises remises en cause en font une lecture indispensable, malgré des partis pris tranchés et une dernière partie moins convaincante.

Wages of Destruction reprend avec méthode, et année après année, ce qui fait la conduite économique d’un état. Plutôt que de se concentrer sur tel ou tel aspect de la production industrielle, Tooze embrasse d’abord la big picture. Il faut commencer par les aspects financiers, déterminer quelles sont les conditions générales permettant une activité économique saine: masse monétaire (inflation, taux de change); capacité de financement (emprunt, impôts, excédent commercial); dettes passées (intérêts, et, pour l’Allemagne, réparations dues aux alliés). Puis examiner les ressources disponibles, en commençant par le plus élémentaire: main d’oeuvre, nourriture, matières premières (et d’abord charbon et minerai de fer). Ensuite se poser la question de l’allocation de ces ressources entre les biens de consommation (du bâtiment aux vêtements) et le militaire. Enfin, à l’intérieur du militaire, étudier la répartition entre les 3 armes, et à l’intérieur de chacune, entre les armements, en n’oubliant pas la part considérable consacrée aux munitions.

Voilà qui a l’air d’une élémentaire logique, mais les lecteurs auront bien du mal à trouver un ouvrage embrassant de bout en bout la problématique économique. Le Tooze semble une première, et comporte une telle quantité de trouvailles qu’on y plonge dans une lecture attentive avec délectation.

La description des enjeux financiers, technique mais passionnante, donne un éclairage nouveau sur la dynamique économique de l’Allemagne. L’Allemagne dépend d’importations pour sa nourriture et son industrie, donc a besoin de devises étrangères. Mais, suivant la France et l’Angleterre[1] [2], elle fait défaut sur sa dette en Juin 1933. Elle s’interdit pour longtemps de pouvoir emprunter. En même temps, USA et Angleterre, pour se sortir de la crise, ont dévalué leurs monnaies et abandonné l’étalon or[3]. L’Allemagne, traumatisée par tout ce qui pourrait déclencher une inflation, ne les suit pas: les exportations allemandes sont pénalisées et l’excédent commercial - l’autre moyen de gagner des devises - se réduit. Telle est donc l’équation initiale de la finance du 3ème Reich: pas d’emprunts, pas d’exportations.

Tooze montre comment cet aspect financier dicte et limite l’effort de guerre allemand. En 1933, l’Allemagne s’en sort en dépensant toutes ses réserves de devises et d’or. En 1934, un montage de finance créative permet d’exporter sans dévaluer[4] en faisant un dumping déguisé, qui n’abuse ses partenaires qu’un temps: les USA finissent par fermer leurs frontières. Ensuite, obligation est faite à la population de déposer en banque tout or ou toutes devises étrangères. En 1938, c’est la saisie de l’or de la Banque d’Autriche qui permet de tenir quelques mois de plus... En 1939, enfin, c’est le pacte germano-soviétique qui, a défaut de devises, apporte à l’Allemagne ses matières premières.

Et c’est donc cette contrainte financière qui pousse l’Etat à mettre en place dès 1934 un contrôle administratif des importations, qui préfigure la mainmise plus directe sur l’activité industrielle qui suivra vers 1938 et deviendra absolue pendant la guerre. Et c’est cette contrainte financière qui entraine aussi le développement d’ersatz, comme le pétrole tiré de charbon ou le Buna, le caoutchouc artificiel. Tooze décrit en détail les conséquences industrielles qui découlent des aspects financiers, faisant un sort, au passage, aux projets mégalomaniaques de l’IG Farben.

Mais tout ceci n’est que strictement technique si la dimension politique est oubliée. Le fait est que les nazis se lancent dès la prise du pouvoir par un ré-armement effréné. Si cela ne semble plus objet de débats, Tooze rappelle néanmoins la portée limitée des "grands travaux" ou des produits "populaires" ("Volk-"). A part une des premières applications, la "radio populaire", les autres sont mort-nés. Le fait est que l’Allemagne est un pays pauvre comparé même à ses grands voisins européens. Même en imaginant que la Volkswagen puissent être fabriquée pour 1000 marks, seule une toute petite minorité peut se la permettre.

Le ré-armement est bien sûr le coeur de l’étude. La volonté politique se traduit par des objectifs volontaristes, augmentés alternativement par l’armée et par le pouvoir politique. En 1938, c’est 20% du PIB allemand qui est consacré au militaire, un chiffre considérable. Mais la description pas à pas des vicissitudes du réarmement montre un système sans cesse au bord de la rupture. En 1937, la production stagne faute d’acier, et même l’intervention directe d’Hitler n’y peut rien - les industriels y perdent néanmoins le contrôle de leur production. En 1938, l’épuisement des réserves de change provoque une quasi-paralysie. Puis, ce sont le cuivre et la capacité de transport par rail qui deviennent goulets d’étranglement. Et, autant l’Allemagne de 1933 et ses 6 millions de chômeurs ne manquait pas de main d’oeuvre, autant la situation de plein emploi de 1938 crée-t-elle une autre limitation. On retient de tout ceci une impression de fragilité, et on est stupéfait de la capacité de l’Etat à improviser des mesures radicales pour s’en sortir: économie dirigée, mobilisation des femmes et des jeunesses hitlériennes, pillage institutionnel.

La situation de 1939 est singulière. Les différents expédients ont atteint leur limites. La production d’armements, qui semblait n’avoir pas de limite en 1938, se met à baisser. La masse monétaire en circulation a doublé en 2 ans, ce qui doit à terme se transformer en inflation. Alors que les alliés, alertés dès 1935 par la politique allemande, ont mis leur industrie en route, l’Allemagne n’a "plus rien à gagner à attendre". Il est cohérent pour elle de se lancer dans la guerre: ses adversaires se renforcent maintenant plus vite qu’elle. Cette crise de 1939 semble une authentique découverte de Tooze, et offre une interprétation nouvelle de la situation diplomatique.

De même, l’analyse détaillée de la répartition de l’effort militaire montre qu’avant la campagne de France, l’effort de guerre allemand est concentré sur les munitions et l’artillerie. Pas sur les blindés ! La guerre que prépare l’industrie allemande en 1940 n’est pas un blitzkrieg mais une longue guerre d’usure. Tooze souligne d’ailleurs que, même au sommet de leur production, les chars n’ont jamais fait que 7% du total des dépenses militaires. Il ne sert à rien d’étudier l’évolution de cette production en particulier - pour doubler la production de chars, il suffit de consacrer moins de moyens aux munitions. Seule la vision d’ensemble et l’examen de la répartition des ressources donnent les clés.

Je n’ai pas résisté à la tentation de synthétiser quelques-unes des conclusions de ce texte extrêmement riche. Il y a bien d’autres: la collaboration du secteur privé, qu’il n’est pas besoin de "nationaliser" une fois qu’approvisionnements, commandes et prix sont fixés par l’Etat; le rationnement des biens comme méthode de limitation de l’inflation; les investissements réalisés après la campagne de France, qu’il faut prendre en compte à côté de la production elle-même si on veut être sérieux; les conquêtes de 1940 comme étant paradoxalement un poids plus qu’un atout, la France en particulier ne pouvant se nourrir une fois les importations d’outre-mer bloquées; le "plan de la faim", horrible projet mis en oeuvre à partir de 1941-42, et prévoyant dans les territoires occupés famine délibérée et pillage systématique des vivres pour nourrir non seulement la population allemande mais tous les travailleurs qui ont été amenés en Allemagne dans une concordance souvent perdue de vue entre idéologie raciste et politique économique; les nombreux désastres industriels, de l’avion Me210 au sous-marin Mark XXI; l’impact radical des bombardements alliés concentrés sur la Ruhr en 1943, et l’erreur d’avoir détourné les aviateurs vers Berlin etc.

Si le texte est de très haute tenue, j’ai été sensiblement moins convaincu par l’étude des années de guerre. Le but de Tooze, de 1941 à 1945, est d’abord de décrédibiliser Speer, de démontrer que le "miracle de l’armement" est ou bien moins impressionnant que l’image que Speer en a donné après-guerre, ou bien pas de son fait. Tooze rappelle par exemple que de l’été 1940 à l’été 1941, l’investissement est important et explique un déplacement de masses depuis la production; que ces investissements, ainsi que certaines réorganisations décidées par Todt avant sa mort, portent naturellement leurs fruits début 1942; que donc pas grâce à un Speer venant d’être nommé. Des éléments du même ordre ou différents sont évoqués les années suivantes. Par exemple, le mythe d’une réduction drastique du temps de fabrication d’un sous-marin par application des techniques automobiles est mis en pièces par l’examen du temps de "rework": à l’assemblage, il y a un jeu de plusieurs centimètres à la jonction des tronçons, jeu qu’il faut corriger à la main... Ou encore, tout simplement, que l’augmentation de production d’avions ne peut être attribuée à Speer, puisque jusqu’à mi-1944, c’est Milch et la Luftwaffe qui en étaient responsables...

Tout ces éléments sont factuels et incontestés, mais Tooze y perd quelque peu la "big picture" qui le guidait jusqu’au début de la guerre. Alors qu’on comprend bien jusqu’où l’effort industriel est monté avant guerre, on manque singulièrement de chiffres globaux en 1942. On comprend bien que Speer était un politique fanatique faisant extrêmement attention à son image, et s’alliant ouvertement à Himmler en 1943, mais on perd de vue les aspects purement industriels. On ne comprend plus aussi bien comment sont réparties les grandes masses, où sont les goulets d’étranglement. Pour ne citer qu’un exemple, c’est une remarque isolée qui évoque l’apport industriel des territoires conquis à la puissance du Reich: moins de 10% du total (ou juste 15% pour la main d’oeuvre). On évoque ici ou là l’importance du bassin du Donetz sans jamais se demander ce qu’il en sort effectivement pour l’Allemagne. Presque rien n’est dit sur l’Italie ou les alliés est-européens du Reich. Il y a ainsi plusieurs points omis.

Car le propos essentiel de Tooze est que "l’Allemagne n’a jamais pu concurrencer la puissance industrielle des alliés". Au lieu de nous parler de ce qui se passe dans l’Europe nazie, l’auteur se contente volontiers de comparer avec ce qui sortait des usines américaines. Cela ne semble pourtant pas le coeur du sujet, d’autant que ces comparaisons sont superficielles (mettre en équivalence un "nombre d’avions produits", comme si l’effort pour fabriquer un intercepteur allemand était comparable à un bombardier stratégique américain; considérer l’ensemble de l’effort américain comme si rien n’était consacré à la guerre du Pacifique etc.), alors que Tooze montre partout ailleurs sa rigueur. C’est qu’il y a, parfois très explicitement, une autre obsession chez Tooze: mettre les USA au centre de la pensée stratégique d’Hitler, une thèse qui semble plaquée artificiellement sur le sujet.

Enfin, les très nombreuses notes de pas de pages sont l’occasion de règlements de compte entre historiens. Tooze a visiblement ses têtes de turc (Götz Aly, par exemple), mais on aurait préféré, plutôt que des remarques incidentes cachées en notes, des discussions propres et honnêtes des thèses critiquées.

Il n’empêche: s’il a inévitablement des limites, Wages of Destruction reste un livre d’une richesse stupéfiante. L’histoire économique du 3ème Reich ne peut se comprendre de la même façon après Tooze. Le texte est un plaisir à lire, une stimulation intellectuelle à chaque page. Indispensable.

Notes

[1] En 1932, les alliés annulent, unilatéralement..., les réparations dues par l’Allemagne ET les remboursements qu’ils doivent faire aux USA. Tooze revient en détail sur cette décision. La république de Weimar, avec Stresemann, son leader inspiré, avait emprunté un maximum aux USA, pour que le service de cette dette devienne comparable aux réparations alliées. Ainsi les réparations étaient devenues, d’un problème allemand, un problème américain (si les USA voulaient être remboursés par les allemands, ces derniers ne pouvaient payer les réparations, si bien que France et Angleterre ne pouvaient rembourser leurs dettes de guerre aux USA). L’ensemble était voué à disparaître

[2] Le sujet de la dette publique est d’actualité. Je pensais que le dernier défaut de paiement de la France datait de 1797 - la banqueroute du Directoire. En fait, il eut lieu en 1932. En même temps, il est vrai, que disparaissaient les réparations, une source de revenus majeure.

[3] auquel s’accrochent la France et quelques autres pays

[4] Le montage est le suivant. La dette allemande est cotée à New-York. Une obligation de valeur faciale 100 se monnaie plutôt à 50, cad qu’on considère la probabilité d’être remboursé fort faible. Un exportateur allemand vend quelque chose en dollars. Au lieu d’échanger ces dollars en marks, il achète des obligations à 50. Il se rend ensuite en Allemagne et revend son obligation à la Banque d’Allemagne. Comme il s’agit d’une transaction Allemagne-Allemagne, donc sans fuite de capitaux, la Reichsbank paie un montant juste légèrement inférieur à 100. En pratique, cela revient à faire du dumping, ou à avoir dévalué sa monnaie de 50%

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