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                                                   Notes de lectures historiques

mardi 29 avril 2014

La guerre germano-soviétique, de Nicolas Bernard

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Le livre de Nicolas Bernard est une somme impressionnante de documentation sur la guerre germano-soviétique de 1941 à 1945. Porté par une structure claire et une volonté de sérieux, le texte revient sur chaque dimension du conflit, en décrivant à la fois les opérations militaires et ce qui les entoure, de la diplomatie aux politiques d’occupation.

Cette Guerre germano-soviétique est sans doute la première monographie complète en français sur le Front de l’Est[1]. Nicolas Bernard veut être exhaustif et moderne et appuie sa recherche sur la consultation d’à peu près tout ce qui est disponible en français, en allemand, en russe et anglais[2]. Le travail abattu en impose d’autant plus que l’auteur ne se perd pas dans ses sources: pour chaque moment - une opération militaire, un coup de sonde diplomatique, la description des crimes nazis etc. - quelques pages synthétiques reprennent les grands faits et donnent un début de discussion sur les enjeux, les résultats et les conséquences. La structure rigoureuse, le choix de narration et la concentration du propos portent l’ambition du livre: exhaustif mais pas ennuyeux. On ajoutera que le style clair et descriptif, avec d’occasionnelles citations de témoignages, permet de garder de bout en bout un ton sérieux et une saine distance à son sujet.

Nicolas Bernard voulant d’abord synthétiser en français la recherche, son livre ne propose pas de grande thèse. Il est déjà content de rappeler les faits de façon organisée bien qu’occasionnellement il manque un petit peu d’analyse ou de réflexion. L’auteur rappelle efficacement les motivations et la psychologie des caractères de Staline et d’Hitler, en particulier leurs évolutions à mesure du conflit. ll discute volontiers de ce qui fait la combattivité de la troupe face à la guerre. Il développe l’effort industriel, en particulier du côté soviétique, où l’apport du lend-lease est approfondi. Mais les nombreuses descriptions des opérations militaires manquent un petit peu de recul. Les techniques militaires des deux camps, blitzkrieg et opérations en profondeur, sont rappelées au début du texte sans qu’il en soit fait un usage précis dans la suite, surtout à partir de Stalingrad: souvent, la conclusion des opérations militaires s’arrête au bilan des pertes réciproques sans regarder le rapport coût/efficacité ou l’éventuelle évolution des techniques de commandement. De la même façon, les passages sur l’armement sont plus un rappel des caractéristiques techniques des blindés ou des avions qu’une réflexion sur leur pertinence par rapport aux enjeux industriels et militaires. Certains autres enjeux économiques sont en filigrane - par exemple parmi leurs conquêtes agricoles ou minières ce que dont les Allemands pouvaient réellement profiter, et l’intérêt ou non à mener les opérations en fonction. Sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, le texte est par contre tout à fait réfléchi, rappelant non seulement les exactions mais aussi leur planification. Et les chapitres finaux sur la perception du conflit par les générations d’après-guerre, aussi bien en Allemagne qu’en URSS, sont une belle réussite. Cette Guerre germano-soviétique atteint bien par moments son ambition de présenter "l’état de l’art" de l’histoire de la guerre germano-soviétique.

Peut-être l’aspect de fond le plus curieux est-il la volonté de l’auteur de lier les décisions sur le Front de l’Est à tout ce qui passe ailleurs sur la planète, souvent de façon quelque peu artificielle, en particulier avant 1943 (par exemple, voir un impact concret de la bataille de Nomohan entre Soviétiques et Japonais sur les négociations du pacte Germano-soviétique de l’été 1939, penser que la crainte d’un débarquement Allié entraîne le changement d’orientation de la campagne de l’été 1942, suggérer que la conférence de Wannsee de janvier 1942 est provoquée par l’entrée en guerre des USA le mois précédent etc.).

Enfin, on regrette une syntaxe curieuse: un usage comme aléatoire de la conjugaison, les paragraphes ou les phrases sautant du présent de narration à l’imparfait ou au futur[3]; des ruptures de phrases entre virgules ou tirets souvent à contretemps; et un peu plus de coquilles que ce qu’on attend pour un éditeur sérieux. On a la sensation que le texte n’a pas bénéficié d’une dernière relecture ou que certains passages ont été terminés trop rapidement (curieusement, plutôt la période 1941-1942 que la fin de guerre)[4].

Cette Guerre germano-soviétique donne en un volume l’ensemble des éléments touchants au conflit, dans une version à jour, sérieuse et accessible. Tout lecteur y trouvera des éléments neufs, et pour qui n’est pas familier des textes en anglais, ce livre comble un trou béant dans la littérature historique en français.

Note: j’ai reçu un SP de cet ouvrage

Notes

[1] En anglais, on a par exemple Overy ou Glantz

[2] On pourrait reprocher à Nicolas Bernard de n’être pas retourné aux sources primaires; mais ce serait se tromper d’enjeu: le texte est une synthèse, donc ni l’exploration de sources inédites ni la remise en cause d’interprétations précédentes. En outre, nombre de ces sources secondaires sont en fait des compilations de sources primaires - à commencer par certains titres de Glantz

[3] Le défaut apparaît de bout en bout, au point que j’ai dû éduquer mon cerveau à tout transformer en présent de narration, pour supporter les moments comme alors qu’il effectue des recherches il ne découvrira, ou les il n’est pas niable que + indicatif. Cela m’a rappelé une autre lecture il y a quelques temps où je m’étais habitué à ne plus voir les points de suspension que l’auteur lâchait partout

[4] On me dit que l’ouvrage a bénéficié d’un second tirage qui a rattrapé nombre de ces coquilles

mardi 1 avril 2014

Monty's Men, de John Buckley

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Monty’s Men détaille les actions de l’armée britannique entre le débarquement en Normandie de juin 1944 et la reddition allemande de mai 1945. Sur ce thème éculé, John Buckley donne un texte moderne et facile d’accès mais quelque peu vain.

John Buckley, avec Stephen Hart ou David French, est un de ces historiens renouvellant la compréhension des contraintes et des performances des armées canado-britanniques pendant la seconde guerre mondiale. Buckley a publié en 2004 un texte influent sur les blindés britanniques. Il veut dans ce Monty’s Men donner le point de vue du soldat plutôt que celui du commandement, et son objectif est, en s’appuyant sur les recherches les plus récentes, d’écrire une histoire plus populaire de la campagne d’Europe du nord-ouest qui viendrait corriger la perception laissée par les textes d’origine américaine[1].

Le livre de John Buckley est ainsi un récit chronologique des opérations depuis le débarquement entrecoupé d’extraits de témoignages de soldats ou d’officiers subalternes choisis pour leur capacité à exprimer l’expérience de terrain des combattants. Le texte intègre des développements faciles d’accès sur l’évolution des techniques de combat pour vaincre en Normandie un ennemi accrocheur et dans un terrain inédit, ou sur les limites des blindés armant les Britanniques. De plus, entre les grandes étapes incontournables, John Buckley évoque de nombreuses opérations peu connues ou rarement évoquées, comme l’opération Bluecoat en Normandie, la capture du Havre ou les développements sur la rive gauche du Rhin à l’hiver 1945. Mais alors que l’écriture est très fluide, il manque désespérement des cartes détaillées, comme si l’on attendait du lecteur d’être familier des détails de la Normandie, de la Zélande, du Limbourg ou de la Rhénanie du nord...

Le propos du texte est de réhabiliter par petites touches la compétence militaire britannique. Pour cela, John Buckley, qui est spécialiste de la période, se nourrit aux sources primaires et évite à chaque fois que possible de se référer aux très nombreux textes de ses prédécesseurs. Il ne cache rien des insuffisances britanniques, mais il se contente de les relever, en mentionnant clairement mais sans emphase que tel ou tel mouvement était inadapté, mal préparé ou mal exécuté. Il réserve ses commentaires et ses développements aux réussites des armées de Montgomery, pour convaincre de sa thèse générale: les Britanniques sont meilleurs que l’image qu’on en a parfois, en particulier dans leur capacité à apprendre et s’adapter à mesure que les mois passent.

Complémentaire à cette approche est son sain regard critique sur certains des témoignages allemands les plus connus, par exemple l’action du chef de chars Michael Wittman qui ravage une colonne anglaise près de Villers-Bocage, ou le récit d’un divisionnaire allemand racontant comment il frustre d’un regard l’opération Totalize. Il rappelle que le rapport ennemi de juillet 1944, très souvent cité, qui explique le manque de combattivité des anglais, est d’abord un document de propagande destiné à gonfler le moral allemand. Ces passages sont autant de critiques contre les historiens ayant pris ces sources pour argent comptant.

Pareillement, les discussions sur la qualité des blindés alliés évitent soigneusement les comparaisons de chiffres techniques (cette approche typique des "historiens de sexe mâle voulant ramener des problèmes complexes à des critères techniquement quantifiables", pour reprendre un commentaire sur Max Hastings) pour s’attarder sur l’utilisation de ces moyens. Par exemple, dans le terrain parsemé de haies de la Normandie, les chars se tirent dessus à quelques centaines de mètres, à une portée si faible que peu importe le blindage, celui qui tire le premier gagne.

On referme Monty’s Men avec la sensation d’avoir lu un texte posé, précis et moderne, mais sans que le livre soit autrement stimulant. On comprend bien l’objectif de Buckley (faire un récit factuel mais accessible mettant en avant la qualité de l’armée canado-britannique) tout en voyant que le projet touchera plus un public ayant en tête des idées reçues sur les Anglais que quiconque estime spontanément que les troupes de Montgomery n’avaient pu être que d’une certaine qualité pour battre les Allemands.

Note

[1] Ceux de Carlo d’Este ou de Max Hastings

mardi 18 février 2014

Histoire du débarquement en Normandie, d'Olivier Wieviorka

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Ce petit livre élégant est une revue complète et ordonné de l’histoire du débarquement en Normandie, abordant un à un chacun des aspects sans se cantonner à un type d’histoire en particulier. Le texte est clair, fluide, et permet au lecteur de se mettre à jour sur tous les éléments autour du 6 juin 1944.

L’objectif d’Olivier Wieviorka n’est pas de creuser un point isolé mais de revoir toutes les dimensions de l’histoire. Le livre aborde les relations internationales, la sociologie des troupes combattantes, l’économie, la politique de la France Libre, certains aspects médicaux - et bien sûr l’histoire militaire. Loin d’être un fourre-tout, le texte est au contraire parfaitement organisé: chaque thème est traité en une fois en quelques pages qui reprennent l’essentiel de l’historiographie[1]. L’écriture limpide, fluide et objective porte le lecteur à travers les pages.

Ne cherchant pas le sensationnel ou la paraphrase des récits de pop history, près de la moitié du livre est consacrée à la préparation au débarquement. Wieviorka met en avant la réticence des Britanniques à s’engager dans une opération risquée qui les distrait de la Mediterrannée, et donne l’exacte mesure de l’effort de guerre. Il indique comment l’intendance et les limites de moyens en viennent à dicter la stratégie. Il détaille les relations de centaines de milliers de soldats avec les civils en Angleterre comme avec la population française. Il dresse à grands traits l’histoire militaire de la campagne. Il insiste, de façon fort originale, sur les troubles psychiatriques dont sont victimes les combattants et sur la façon dont se construit, du côté Allié, une approche médicale (et non disciplinaire) du problème. Il évoque enfin les projets d’administration des territoires libérés, avec ou sans de Gaulle. Cette vision transverse est tellement inhabituelle qu’il y a, même pour qui connait bien la période, des passages inédits.

Le spécialiste pourra, à chaque fois, pointer que tel ou tel détail est inexact, car parfois présenté de façon trop synthétique, parfois non recoupé. Que l’auteur ne met pas toujours en perspective les sources utilisées (par exemple les mémoires de Bradley, abondamment citées, ou le récit polémique du journaliste Ralph Ingersoll) ou abuse de telle ou telle archive (ex: les rapports de la Morale Branch). Qu’enfin les travaux des historiens les plus modernes, bien que légèrement antérieurs à Wievorka, ne sont pas intégrés à l’étude (Stephen Hart, Buckley). Mais ce serait passer à côté du sujet: cette Histoire du débarquement en Normandie n’est pas un texte de recherche, mais de synthèse. La prétention n’est pas d’ajouter une pierre à l’édifice mais d’en donner la vue d’ensemble.

Quelle conclusion tire l’auteur? L’expression favorite, qui revient après la présentation de chaque nouveau thème est qu’il "ne faut pas en exagérer la porté". En toute logique, Wievorka conclut que la campagne de Normandie ne se raconte pas de façon isolée: "aucun facteur n’assura à lui seul le triomphe stratégique américano-britannique". Et cette modération est à l’image de son texte, qui se veut sérieux, équilibré, et se tenant à l’écart des polémiques. Une saine lecture.


****

PS: je réalise, après avoir tapé cette note, qu’un invité sur le blog avait déjà parlé du livre en 2012 (ici). J’avais oublié (!), et mon point de vue, on le lira, est sensiblement différent.

Note

[1] Dans l’esprit, le livre d’Olivier Wieviorka rappelle celui de Richard Evans- toutes proportions gardées, bien sûr

vendredi 3 janvier 2014

Colossal Cracks, de Stephen A. Hart

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Colossal Cracks est un ouvrage analysant l’action des armées britanniques et canadiennes en 1944 et 1945 dans les campagnes les portant des plages de débarquement jusqu’au nord de l’Allemagne. Le texte ne raconte pas, il analyse, décortiquant de façon claire et pénétrante la méthode opérationnelle des troupes sous les ordres de Montgomery. On sent à sa lecture qu’il déclasse tout ce qui le précède.

Il s’est tellement écrit sur le débarquement en Normandie et la libération de la France qu’on peut s’imaginer qu’il y a peu à ajouter. Or l’approche historique est restée parasitée à la fois par les écrits de ses principaux acteurs (Eisenhower, Montgomery) et de leurs subordonnés tout comme par les querelles entre historiens britanniques et américains. Un auteur parvenant à s’affranchir de cette historiographie peut apporter du neuf - et telle est la sensation que donne le texte de Stephen Hart, même s’il a été écrit il y a près de 15 ans.

Le propos de l’auteur n’est pas de raconter la campagne de Normandie. Même, son texte suppose un lecteur largement familier des opérations, non pas seulement des grandes lignes mais aussi du détail des enjeux, des opportunités, des difficultés et des choix tactiques de chaque offensive des forces sous les ordres du 21ème groupe d’armées [1]. Stephen Hart ne veut pas revenir sur l’événementiel mais comprendre la technique opérationnelle mise en oeuvre par Montgomery et ses principaux subordonnés. Son apport est tout dans l’analyse.

La structure du texte est limpide et inhabituelle dans un livre d’histoire[2]: l’auteur se tient strictement à une approche pyramidale: il donne sa thèse, les deux arguments la sous-tendant, et les 6 ou 7 sous-arguments soutenant les précédents. Le tout est annoncé dès les premières pages, au point que la conclusion du livre n’est qu’une redite de l’introduction. Les chapitres détaillent ces points, permettant à l’auteur de rester concentré sur ce qui l’intéresse sans jamais se laisser parasiter par des éléments annexes ou des digressions. Le tout ne fait que 180 pages et est remarquablement clair. On pourrait craindre un ouvrage sec ou affreusement théorique, mais la recherche d’illustrations concrètes tirées de l’ensemble de la campagne le rend au contraire riche et convaincant.

Surtout, la thèse élève le débat sur les mérites et insuffisances des armées britanniques et canadiennes en Normandie. Pour Hart, on ne peut apprécier l’art opérationnel de Montgomery que si l’on a conscience de l’ensemble des contraintes qu’il doit gérer, ce que les historiens n’ont pas réussi à faire jusqu’ici. L’armée britannique n’a plus de troupes disponibles au-delà de celles engagées en Normandie, si bien qu’il n’est pas question de les risquer dans des opérations où elles pourraient être détruites: le commandement privilégie la puissance de feu - ’le métal se substitue aux corps ’ - et fait extrêmement attention aux risques de contre-attaques de flanc qui pourraient couper les unités les plus avancées de leur base. En d’autres termes: prudence et économie de ses hommes, et pas de recherche d’exploitation sauf à être certain que l’ennemi est totalement anéanti. En même temps, l’ambition britannique n’est pas seulement de vaincre l’Allemagne mais aussi de gagner la paix, c’est-à-dire d’avoir un rôle de premier plan dans la campagne pour conserver une influence face aux USA et à l’URSS: donc, d’assurer un engagement actif des unités britanniques, ce qui est contradictoire avec la volonté d’économie de forces. Enfin, la troupe britannique est une armée de conscrits, comportant nombre d’unités n’ayant pas encore combattu, et qui n’a pas été fanatisée par des années de propagande: son moral est structurellement plus fragile que celui des allemands si bien le commandement doit montrer à chaque instant sa maîtrise de la situation et éviter tout revers qui se traduirait par un recul.

Ceci posé, il est heureux que la personnalité et l’expérience de Montgomery soient compatibles avec ces contraintes. Montgomery est spécialiste des opérations soigneusement planifiées. Il préfère un front étroit pour disposer de réserves et lui permettre de garder les choses sous contrôle (par exemple pour arrêter une attaque devenant trop couteuse). Il n’aime rien moins que la bataille mobile qui met du désordre dans ses communications et son administration. Et puis, le personnage croit tellement en ses propres capacités qu’il n’a aucun mal rassurer en expliquant à tout à chacun que ’tout se passe comme prévu’ . Pour Hart, Montgomery est plutôt l’homme de la situation que le personnage définissant les éléments structuraux de la bataille: un autre aurait probablement mené les choses d’une façon comparable, l’arrogance et la prétention en moins.

Dans quelques pages complètes, Hart compare les solutions opérationnelles choisies par Montgomery avec celles mises en oeuvre par les américains. Les Américains privilégient les attaques sur un front plus large, et d’une plus longue durée que les attaques relativement étroites accompagnées d’un maximum de soutien d’artillerie et d’aviation des Canado-britanniques. Plutôt que de chercher à déterminer si l’une est meilleure que l’autre, l’auteur rappelle qu’aucune des deux méthodes n’a été décisive contre les Allemands. La technique britannique ne parvient pas à percer car l’attaque est si concentrée qu’elle autorise l’ennemi à se concentrer en défense, et parce que l’artillerie ne peut pas avancer au rythme des unités de pointe; la technique américaine manque de réserves pour permettre une exploitation[3]. Hart prend ici encore du recul dans un débat qui a beaucoup agité l’historiographie.

Dans une dernière partie originale, le livre étend l’analyse aux deux principaux subordonnés de Montgomery, les généraux Dempsey et Crerar. L’objectif de Hart est de montrer que la conduite opérationnelle de la campagne ne tient pas qu’à Montgomery, et que ses commandants d’armées ont également joué un rôle d’importance. Cela l’amène a étudier les relations entre ces personnages pour déterminer quelles décisions venaient de l’un ou de l’autre. La recherche est salutaire dans le cas du général de Dempsey tellement celui-ci a été laissé dans l’ombre par Montgomery pendant et après la guerre[4]. Hart montre que Montgomery et ses adjoints avaient une large communauté de pensée qui a aidé à la cohérence des campagnes. Dempsey a pu plusieurs fois être à l’initiative d’opérations - même si Montgomery prenait naturellement la responsabilité finale -, tandis que Crerar semble avoir été un homme plus réactif et s’appuyant d’abord sur un exceptionnel chef de corps, Simonds.

Si la qualité d’analyse du texte dépasse de loin celle de la plupart des histoires de la campagne de Normandie, une des faiblesses réside dans la présentation d’une thèse ’monolitique’ couvrant toute la campagne de Juin 1944 à l’hiver 1945. La recherche d’une approche opérationnelle constante sous-entend que les unités et leurs commandants n’ont pas gagné en expérience et ne se sont pas progressivement adaptés aux techniques de leurs ennemis. Ce point peut être contesté, et Hart est le plus mal à l’aise quand il évoque certaines opérations de la fin de la campagne de Normandie qui ont mis en oeuvre des innovations touchant l’échelle opérationnelle. Il se peut que la recherche se soit affiné depuis.

Colossal Cracks est un texte clair, bien recherché et de bout en bout stimulant. Pour un lecteur familier des opérations militaires, il met admirablement en évidence les sous-jacents et les conséquences concrètes de la conduite opérationnelle des armées de Montgomery. On en sort en ayant bien mieux compris la nature des choix des acteurs militaires britanniques et canadiens: un texte qu’on ne peut regretter d’avoir lu.

Notes

[1] Lire ce texte peu de temps après avoir lu celui de Carlo d’Este - mon billet précédent - tenait de l’enchaînement parfait

[2] Et totalement inattendue chez cet éditeur, dont les autres titres tiennent plutôt du fétichisme à gros tanks germaniques, avec nombre de titres dédiés à des unités nazies ou aux exploits de tel ou tel tankiste allemand...

[3] Toute comparaison est d’autant plus embrouillée que la percée américaine hors de la tête de pont de Normandie, l’opération Cobra, se fait en utilisant une technique ’britannique’

[4] Dempsey, un homme délibérément discret, n’a pas écrit de mémoires et est toujours resté d’une fidélité sans faille à Montgomery, refusant d’intervenir dans les polémiques d’après-guerre

samedi 16 novembre 2013

Histoire du débarquement: janvier-juillet 1944, de Carlo d'Este

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Ce texte déjà ancien n’est pas une histoire du débarquement mais un examen critique du rôle de Montgomery dans la préparation et l’exécution des opérations. L’ensemble est inégal: l’auteur convainc sur la période précédant le jour J et sur les grands traits de l’historiographie d’après-guerre, mais veut trop appuyer sur les défauts de Montgomery pour que, sur la campagne elle-même, on adhère à son texte à charge.[1]

Pendant 8 mois, de janvier à août 1944, Montgomery commande aux forces terrestres débarquant en France, avec autorité sur les Américains comme les Britanniques ou les Canadiens. Il modifie profondément le plan initial, supervise l’entrainement des troupes, et mène la bataille en s’appuyant sur ses deux subordonnées, Bradley et Dempsey. Carlo d’Este écrit sur cette période une sorte de biographie thématique de Montgomery, et si le sujet dépasse souvent la simple personne de Monty, son livre ne se veut pas une histoire complète du débarquement. Aussi le texte n’aborde-t-il que brièvement les épisodes dans lesquels le rôle de Montgomery est secondaire, des combats de Omaha Beach à la prise de Cherbourg, de l’opération Fortitude aux développements de la défense allemande.

La longue première partie sur la conception de l’attaque en Normandie est une réussite. Dans quelques chapitres simples et argumentés, Carlo d’Este explique comment le premier plan construit en 1943 pêche par faiblesse: basé sur le transport maritime disponible, l’assaut initial ne comprend que trois divisions[2], ce qui n’a aucune chance de succès. Montgomery est le commandant qui inverse d’emblée les données du problème: il lui faut cinq divisions au moins, sans compter les parachutistes, et que Marine et Aviation se débrouillent pour fournir les transports nécessaires. Le récit de Carlo d’Este montre bien ce qui est propre au leadership de Montgomery sans en oublier les limites.

D’Este décrit ensuite le détail des deux séances approfondies de présentation et d’explication du plan que Montgomery organise pour l’ensemble des officiers généraux en avril et en mai 1944. Le professionnalisme de l’ensemble des militaires y transparait brillamment. L’auteur insiste, car ces séances sont aussi le point de départ d’une des controverses qui font la substance de la suite du livre: sont dessinées sur les cartes des "lignes de progrès" montrant les développements planifiés jusqu’à J+90. Si elles suggèrent que ce sont les américains qui doivent percer (comme ce sera le cas fin juillet 1944), elles indiquent aussi que la zone sous contrôle britannique doit être plus profonde que ce qui sera atteint. Et se pose, pour Carlo d’Este, la question de savoir jusqu’où exactement les Anglais comptaient avancer, et s’ils n’imaginaient pas eux aussi être en tête de la progression.

Le gros du livre décrit les opérations qui constituent la bataille de Normandie sur le front britannique[3]. L’auteur a la bonne idée de réserver certains chapitres à des développements thématiques - la topographie du champ de bataille, la pénurie de troupes au Royaume-Uni, le panier de crabes des généraux d’aviation. Au départ, les chapitres réussis alternent avec ceux ratés; puis, il ne semble qu’il n’y ait que des analyses ratées. La description du jour J se concentre sur l’exploitation plutôt que sur la conquête des plages - une réussite. De même, le détail de la petite percée et du recul d’une division blindée à Villers-Bocage combine avec efficacité récit tactique, discussion sur les enjeux opérationnels de l’action, et mise en évidence de l’absence de Montgomery au moment critique de la bataille[4].

Mais dans les développements sur les sanglants et peu fructueux combats pour capturer Caen, l’auteur cherche tellement à trouver tous les défauts à Montgomery qu’on ne le croit plus. On arrive au point où, quand Monty déconne vraiment (ainsi pendant Goodwood), on se demande si Carlo d’Este ne nous raconte pas que la moitié des événements qui l’arrange. Le problème est que l’auteur décrit complaisamment les échecs britanniques mais évite de demander "ce qu’il aurait fallu faire" ou "quelle alternative le commandement ignore": son analyse laisse sur sa faim. Et s’il évoque parfois ce que pourraient être les conséquences stratégiques de l’insuffisante profondeur de la tête de pont britannique (insuffisance de forces "faute de place", aviation devant décoller d’Angleterre, érosion trop rapide de l’infanterie...), il échoue à en démontrer l’impact concret.

Le passage le plus singulier - une sorte d’apothéose dans l’échec d’écriture - concerne la réduction de la poche de Falaise, lorsque les Alliées n’arrivent pas à bloquer complétement la retraite des armées allemandes. Carlo d’Este résume les faits dans un chapitre et en écrit un autre pour bien analyser les événements. Il y passe complètement à côté de la problématique: on lit que les pertes allemandes sont gigantesques et que la petite fraction qui s’échappe est hors d’état de nuire, mais le tout est néanmoins une sorte d’échec allié. Il reproche à Montgomery de ne pas avoir donné de renforts aux Canadiens qui tenaient une des branches de la tenaille, mais fait comme si Patton, qui tenait l’autre, n’aurait eu aucune difficulté à avancer si seulement on lui en avait donné l’ordre - et donc comme si les allemands n’auraient pas eu leur mot à dire[5]. L’auteur ne se pose pas les bonnes questions et se répand en détails inutiles ou en généralités qui laissent pantois - par exemple sur la mobilité comme qualité intrinsèque aux armées américaines.

Je dois dire qu’après tout ceci, j’ai été surpris de la façon équilibrée dont Carlo d’Este conclut - au point qu’on a la sensation que la conclusion n’est pas de la même main que le reste.

Cette Histoire du débarquement laisse l’impression d’un livre vieux et dépassé. Malgré quelques passages bien faits, le texte manque de recul - sur les tactiques ou l’arme blindée, sur la qualité du commandement, sur la pertinence des choix défensifs allemands... - et l’objectif explicite de "remettre Montgomery à sa place" laisse le lecteur indifférent.

Notes

[1] La première édition date de 1983, et le titre original donne une idée du ton: Decision in Normandy - the Real Story of Montgomery and the Allied Campaign

[2] 3 divisions, c’est moins que ce qui avait débarqué en Sicile à l’été 1943, et visant alors des plages non fortifiées

[3] l’arrêt devant Caen, puis Epson, Bluecoat, Goodwood... La seule opération américaine détaillée est bien sûr Cobra

[4] L’auteur ne le souligne pas: il semble qu’au moment "où tout se jouait" à Villers-Bocage, Montgomery était distrait par la visite de Churchill à son HQ, et avait donc lâché les commandes

[5] Pour être précis: les américains de Patton s’arrêtent à Argentan, et à la lecture de Carlo d’Este, on comprend qu’ils maîtrisent la ville. En fait, les américains (et les français de Leclerc, d’ailleurs) entrent brièvement dans Argentan mais en sont chassés, et mettent une semaine à y revenir. Carlo d’Este ne mentionne à aucun moment que les américains sont en fait bloqués par les allemands, au point qu’il laisse l’impression de ne pas s’en être pas rendu compte...

jeudi 24 octobre 2013

Counterinsurgency in Crisis / Bristish Generals in Blair's War

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Ces deux excellents ouvrages reviennent sur les interventions extérieures britanniques de la dernière décennie, en particulier l’Irak et l’Afghanistan, et dressent un bilan peu flatteur de la performance de nos alliés, qui est même inquiétant si l’on considère que le Royaume-Uni est censé disposer avec la France de l’une des deux meilleures armées européennes et constitue un modèle implicite dans certains milieux de la défense.

Récemment, plusieurs ouvrages à charge ont critiqué la performance britannique et son modèle d’armée, dont l’épuisement était déjà finement analysé par l’IFRI en 2010 puis en 2013. Ainsi, l’ouvrage polémique de Frank Ledwidge a bénéficié d’un lectorat particulièrement important au sein des forces, s’ajoutant à d’autres témoignages journalistiques tels que ceux de Richard North ou de Jack Fairweather. L’ambition du livre de David Ucko et Robert Egnell, deux spécialistes de la contre-insurrection rattachés respectivement à la National Defense University et l’Université de Georgetown, est différente: il s’agit d’une tentative d’étudier de manière rigoureuse et académique la performance britannique en Irak et en Afghanistan.

En particulier, les deux auteurs souhaitent passer au crible le mythe selon lequel le Royaume-Uni disposerait d’une compétence particulière dans les actions de contre-insurrection du fait de ses expériences réussies en Malaisie et en Irlande du Nord. Ce mythe des forces britanniques souples, réactives et connaisseuses du contexte local a irrigué l’imaginaire collectif des forces et conduit à une forme d’arrogance envers les Etats-Unis, forcément balourds et se reposant trop sur la puissance de feu (on observera d’ailleurs avec délectation que ce type de discours s’entendait également en France entre 2001 et 2008). Ucko et Egnell commencent par retracer cet imaginaire et remettre les faits à leur place : les Britanniques comptent certainement autant de défaites que de succès en contre-insurrection, et le mythe d’une approche britannique de la contre-insurrection comme peu coercitive afin de ne pas aliéner les populations locales s’effondre devant une analyse historique rigoureuse de l’utilisation de la violence par les troupes de Sa Majesté. Leur constat rejoint ainsi celui d’Andrew Mumford sur ce thème.

Nos deux auteurs passent ensuite à l’analyse rigoureuse des campagnes à Bassora en Irak et dans le Helmand, en Afghanistan. Ils commencent par noter le contexte paradoxal de la contre-insurrection contemporaine. Contrairement à la période coloniale, durant laquelle les insurgés étaient les révolutionnaires et les troupes militaires les garantes de l’ordre établi, la pratique contemporaine de la contre-insurrection s’effectue alors que les troupes occidentales cherchent à modifier en profondeur des équilibres sociopolitiques fortement sédimentés et à imposer un nouvel ordre politique. De fondamentalement conservatrice, la contre-insurrection est devenue révolutionnaire. Ce contexte paradoxal implique une stratégie adaptée et un art opératif accompli. Et l’analyse sur ces derniers points est particulièrement cruelle, soulignant une faillite complète de l’appareil de défense britannique à tous les niveaux.

Sur le plan stratégique, la décision de participer à la guerre en Irak étant fortement impopulaire, Tony Blair décida de réduire constamment le niveau des forces déployées, les réduisant progressivement de 10.000 à 4000. Absurde alors que le niveau de violence dans Bassora augmentait constamment du fait de l’infiltration d’agents iraniens et de rivalités entre groupes chiites, cette décision politique a également permis de soulager l’appareil de défense britannique, qui était fondamentalement incapable de générer des volumes de force de la taille d’une division pour conduire des campagnes simultanément en Irak et en Afghanistan. Le Royaume-Uni a également été handicapé par son statut de junior partner en Irak, et a donc subi les développements politico-militaires à Bagdad sans pouvoir les influencer, et s’est déployé dans le Helmand pour maintenir sa relation privilégiée avec les Etats-Unis. On constate ainsi l’échec stratégique fondamental qu’a été la volonté d’être à la droite du père américain, et la faillite de la stratégie des moyens.

Opérationnellement, le bilan n’est guère plus flatteur. En Irak, les britanniques n’ont pas compris la nature de la menace à laquelle ils faisaient face, et ont été contraints de conclure des partenariats humiliants avec certaines milices afin de pouvoir évacuer leurs camps retranchés. L’adaptation doctrinale et tactique a été particulièrement lente et des actions telles que l’opération Sinbad censées réaffirmer l’autorité des Britanniques et leur rendre leur liberté de mouvement ont été des échecs faute de ressources suffisantes. Il faudra attendre l’opération Charge of the Knights, initiée par les Irakiens eux-mêmes avec le soutien des Américains, pour que Bassora retrouve une relative tranquillité. En Afghanistan, ce n’est pas avant 2010 que les Britanniques comprendront la nature du terrain et adopteront une approche contre-insurrectionnelle appropriée en se concentrant sur les zones de vie de la population pour assurer sa sécurité. Auparavant, les régiments déployés tenteront différentes approches, par exemple en dispersant leurs troupes (ce qui faillit conduire à la catastrophe lorsque l’avant-poste de Lashkar Gah s’est retrouvé cerné) ou en conduisant des raids dans le désert du Helmand afin de causer une forte attrition chez les insurgés, qui seront autant d’échecs opérationnels. Le problème du manque de ressources n’est ici pas en cause : c’est bien la capacité des Britanniques à planifier des opérations au niveau de la division qui est remise en question par ces opérations récentes.

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Cet excellent ouvrage est utilement complété par l’immense travail effectué par Jonathan Bailey, Richard Iron et Hew Strachan. Ces derniers, universitaires à Oxford, ont rassemblé des témoignages des généraux britanniques ayant commandé en opération. On trouve ainsi des chapitres sur le Kosovo ou la Sierra Leone, mais le cœur de l’ouvrage est évidemment composé des témoignages issus des campagnes en Irak et en Afghanistan.

En premier lieu, on soulignera l’impressionnante liberté de ton des officiers interrogés. Ceux-ci n’hésitent pas à critiquer les décisions politiques, certains des leurs collègues ou alliés, et l’ensemble donne une impression d’honnêteté et de franchise dans la critique qu’il serait difficile à imaginer pour un militaire français. Le ministère de la Défense britannique aurait d’ailleurs tenté de censurer l’ouvrage.

Surtout, l’ensemble constitue un document exceptionnel, car la plupart des propos ont été recueillis juste après le déploiement opérationnel des officiers concernés, ce qui permet de se rendre compte de l’aveuglement collectif, aussi bien à Whitehall que sur le terrain. Ainsi, en 2005, le général commandant la division multinationale-sud en Irak estime à un maximum de 350 les ennemis posant des problèmes aux forces britanniques et que les talents des soldats et les compétences britanniques en contre-insurrection suffiront à faire la différence (exemple même du travers dénoncé par Ucko et Egnell). Trois ans plus tard, son successeur qui n’a manifestement rien compris à l’infiltration iranienne dans la ville explique que Bassora ressemble plus « à Naples qu’à Beyrouth ». En d’autres termes, la violence est seulement criminelle, et certainement pas causée par l’affrontement politique entre factions rivales. Cette cécité constante sur la situation réelle est certainement la cause de la faillite opérationnelle.

Mais blâmer les officiers sur le terrain est trop facile, et les passages sur les rapports civilo-militaires sont édifiants. Ainsi, les chefs militaires ont pendant deux ans annoncé à leurs maîtres politiques qu’ils étaient satisfaits du nombre de troupes en Afghanistan, alors qu’ils se plaignaient en privé. Cette attitude proprement criminelle a directement eu des conséquences tactiques et opératives désastreuses pour la vie des soldats engagés, et traduit aussi bien un manque de courage des chefs que des rapports civilo-militaires viciés.

Au final, les chapitres sont inégaux, ce qui est le lot de ce genre d’ouvrages, mais les riches témoignages sont une source exceptionnelle pour comprendre l’armée britannique contemporaine.

Que tirer de ces deux ouvrages ?

Tout d’abord, il faut admirer la capacité des universitaires et des militaires à travailler de concert pour contribuer à la connaissance des campagnes récentes de l’armée britannique, traduisant ainsi une relation de respect mutuel inexistante en France (où, à part quelques intelligentes exceptions, la perception mutuelle est que les militaires sont forcément fascistes et les universitaires forcément déconnectés de la réalité). Soyons clair, des ouvrages tels que ceux-ci sont impubliables en France, à la fois car les universitaires ne s’intéressent pas aux campagnes actuelles et car les militaires ont du mal à s’exprimer (en dehors des mémoires de soldats) et empêchent les rares universitaires intéressés d’accéder à leurs comptes-rendus d’opérations comme c’est le cas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Ensuite, la faiblesse de la planification opérationnelle britannique est directement le résultat de la réduction continue du format de son armée. Manifestement, les Britanniques ne disposaient pas des ressources suffisantes pour planifier et conduire des opérations impliquant près de 10.000 hommes tout en intégrant les acteurs civils tels que l’aide au développement ou la diplomatie. Planifier une opération d’ampleur nécessite un entraînement et une éducation spécifiques, qu’il devient de plus en plus difficile de remplir quand les contrats opérationnels se limitent, dans notre cas, au déploiement d’un maximum de 15.000 soldats.

Enfin, l’échec stratégique est la conséquence de décisions politiques prises par des responsables complètement ignorants des réalités militaires et des fondamentaux de la stratégie, mal conseillés par des courtisans et fondamentalement incapables d’articuler de manière cohérente un objectif politique et les moyens d’y parvenir, faute de réflexion sur la nature de leurs intérêts. Dans le cas britannique, l’échec a été de croire que leur intérêt était d’être les plus proches possibles des Américains sans être capable d’aligner les moyens militaires nécessaires à cet objectif. Il est à craindre que, bien qu’enrobé sous des discours différents, le désintérêt pour la puissance et la stratégie soit la chose la mieux partagée des deux côtés de la Manche.

jeudi 3 octobre 2013

Memoirs, de Bernard L. Montgomery

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Contrairement à ce qu’on attend, les Mémoires de Montgomery sont plus intéressants sur sa jeunesse et les années d’immédiat après-guerre que sur l’époque où il mène les armées britanniques contre l’Allemagne nazie. Ecrit dans un style faible et faisant de considérables ellipses, ce texte mineur est une curiosité dans laquelle l’auteur dévoile sans le vouloir de criants défauts sans jamais parvenir à convaincre de son talent.

Alors que la plupart des militaires mémorialistes ne consacrent leurs écrits qu’à la période de guerre, Montgomery fait ici une complète autobiographie. Les passages sur sa jeunesse et sur son mariage surprennent et sont touchants. L’homme est vraiment sorti du rang, il s’est construit tout seul, sans héritage ni monétaire ni culturel, sans don ni capacité particulière, et en subissant rebuffades ou échecs tout le long de sa carrière. L’obstination et le travail ont été ses seuls moteurs.

Il est rapidement blessé en France en 1914 et apprend ensuite le travail d’état-major. Il ne consacre pas même un paragraphe à ses actions pendant guerre d’indépendance irlandaise. Plus tard, il a l’occasion d’enseigner à un institut militaire situé à Quetta (dans l’actuel Pakistan). Surtout, le grand événement de l’avant-guerre est son mariage: il tombe, pour la seule fois de sa vie, amoureux, se marie, a un enfant, et perd sa femme de maladie en 1937. Profondément déprimé, il s’en tire en se plongeant dans le travail. Chez Montgomery, l’armée est tout.

La période de guerre donne une impression mitigée. Montgomery ne s’embarasse pas à raconter le détail de son action. A chaque épisode - et il en est de nombreux fameux, comme l’évacuation de Dunkerque, sa victoire d’El Alamein, le débarquement en Sicile, la campagne de Normandie, l’échec d’Arnhem - Montgomery renvoie le lecteur à ce que d’autres ont déjà écrit. Il ne décrit pas l’état des forces en présence ni quelle fut son action pendant les opérations; il évoque seulement quelques éléments autour de la conception des plans.

C’est que pour Montgomery, seule la conception du master plan importe. Tout le reste est détail d’exécution et s’en mêler est une grave faute pour un commandement en chef: il courrait le risque de se perdre dans les détails et de ne plus avoir la vision d’ensemble. Le rôle du grand chef est de fournir les lignes directrices de l’action, personne ne le fera à sa place, alors qu’un bon état-major saura régler tous les problèmes techniques. L’autre clé est donc de choisir le bon chef d’état-major, et Montgomery ne cesse de louer les qualités exceptionnelles du sien, Freddie de Guigand. Cette attention au master plan et à ce qui l’accompagne (la logistique, l’unification du commandement - et pas la puissance de feu) est rarement mise ainsi en avant, répétée à chaque occasion, ou bien pour montrer que le succès a tenu au plan, ou bien que l’échec est venu de ce qu’il n’y en avait pas. Montgomery ajoute que ce master plan ne peut être le fruit d’un travail collectif mais doit venir d’un seul cerveau. Il n’est de pire signe de faiblesse que de demander à ses subordonnées quelles sont leurs idées. Et donc, de façon de plus en plus lourdingue, le texte indique que le plan pertinent est celui que lui Montgomery propose, et d’ailleurs que personne d’autre que lui ne le comprend, ni ses subordonnés ni même ses supérieurs[1].

Or l’auteur ne se rend pas compte que son texte même ne donne pas l’impression de clarté et de hauteur qu’il vante tant. Il ne donne que des indications superficielles sur la nature de ses master plans, du niveau "je fixe l’ennemi à droite et je l’enfonce à gauche". Il n’explique pas les alternatives ni la façon dont il fait ses choix, mais se contente d’affirmer "voilà la meilleure option". En Mediterranée, il n’évoque surtout pas l’état des forces ennemies, faisant "comme si" il n’avait pas une gigantesque supériorité en troupes et en matériel. Après le franchissement de la Seine en 1944, il demande à avoir la priorité sur les américains juste parce que "tel est le moyen le plus rapide" d’avancer sans autre sorte de démonstration, et comme s’il était dénué d’arrière-pensées. Le texte inclut plusieurs mémorandums de synthèse et une ou deux tentatives de retour d’expérience suite aux campagnes, dont quelque pages évidemment pathétiques au sujet de l’échec de Market Garden[2]. Ce qui frappe est la façon dont ces mémorandums sont embrouillés: chaque paragraphe est clair et direct mais quand on arrive au bout du dixième, on n’arrive pas à discerner quelle peut être l’idée directrice tellement l’ensemble manque de lien ou se répète. Sans le vouloir, Montgomery dévoile les limites de sa propre intelligence.

L’autre caractéristique du commandement Montgomery est le contact exigeant mais personnel avec la troupe. En Egypte, Montgomery veut que la troupe le sache présent, au contraire de ses prédécesseurs. Il se crée avec son pull et son fameux bérêt un style vestimentaire qui le distingue et le fait reconnaître. Avant le débarquement en Normandie, il passe un temps considérable à visiter les unités, se faisant voir de plusieurs centaines de milliers d’individus, et enchainant les discours. Bien que Montgomery mette en avant le caractère utilitaire de ce travail - un soldat qui connaît et respecte son chef fera l’impossible pour lui - le lecteur sent l’intense plaisir que Monty a à être l’objet de l’attention générale. D’autant qu’après guerre, Montgomery raconte avec gourmandise ses voyages à travers la planète, ses rencontres avec les chefs d’état, et rapporte chaque occasion de prendre la parole en public. Sans le vouloir de nouveau, il se montre d’un narcissisme infini.

Contrairement à la plupart des mémoires militaires que j’ai pu lire, le texte abonde en commentaires directs sur les collègues de Montgomery, ses pairs, ses chefs et ses subordonnés. Le ton peut être direct, brutal, désobligeant, au point que les louanges perdent en sincérité - on attend toujours la remarque agressive. Montgomery a par exemple des mots très durs envers le commandant anglais de 1940, Gort, raillant une incompétence crasse et répétant plusieurs fois que ce chef tenait un poste ’au-dessus de son plafond de compétences’[3]. En Afrique, il dit que la grande qualité de son supérieur Alexander est de ne jamais questionner les idées qu’on lui soumet. Et en racontant les querelles entre l’armée et le gouvernement après-guerre, l’auteur étale son mépris pour ses homologues de l’aviation ou de la marine comme pour son ministre de tutelle.

Pour compenser cela, Montgomery répète extrêmement souvent comment il est l’ami de untel ou untel autre. En particulier, on lit peut-être dix fois que Eisenhower - à l’époque où paraît le texte, encore président des Etats-Unis - est un "ami", et on n’y croit pas du tout. D’autant que Montgomery ne peut s’empêcher de vives critiques contre Ike, reprochant un commandement peu efficace car trop loin de l’action, ou rapportant une conférence dans laquelle Eisenhower demande à ses généraux quelles sont leurs propositions - l’archétype de ce que Montgomery définit comme mauvais leadership.

De façon inattendue, le récit après-guerre est plus intéressant. Montgomery raconte l’essentiel des mesures qu’il prend pour gérer la zone d’occupation britannique en Allemagne jusqu’en 1946 et ce qui frappe dans son texte est l’absence du moindre esprit revanchard. Il devient chef de l’armée britannique jusqu’en 1948, durant une période de décolonisation rapide et parfois brutale. Son premier réflexe est d’aller sur place se rendre compte de la situation, ce que personne d’autre au gouvernement ne semble vouloir faire. Mais en même temps, on le voit rencontrer Truman à l’été 1946 lors d’une visite privée et s’improviser négociateur de sujets stratégiques. Il met son gouvernement devant le fait accompli et, dans son texte, s’en vante sans retenue, ramenant l’ensemble des progrès à sa personne, et sans se rendre compte qu’il est devenu un individu incontrôlable et dangereux. La finesse est ce qui caractérise le moins Montgomery, du début à la fin.

Ces Mémoires ne donneront pas au lecteur d’éclairage saisissant sur les campagnes de l’auteur. Elles ne semblent pas avoir marqué l’historiographie. Leur style maladroit et la personnalité querelleuse de l’auteur en font une curiosité par moments amusante. Elles restent un texte de peu d’importance.

Notes

[1] Et donc, ni les historiens...

[2] Aucun lecteur n’aura attendu que les commentaires venant de Montgomery sur Market Garden soient pertinents, puisqu’il porte la responsabilité de l’échec conceptuel et pratique de l’opération

[3] above his ceiling - une expression qui revient régulièrement dans le texte

mardi 1 octobre 2013

Naval Warfare 1919-1945. An Operational History of the Volatile War at Sea, de Malcolm Murfett

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Voici un livre intéressant pour tous les amateurs d’histoire navale. Malcolm Murfett, enseignant à la National University of Singapore, a écrit une histoire de la guerre navale entre 1919 et 1945 admirable par sa vision d’ensemble du sujet. Malheureusement, le texte suppose un ensemble de connaissances techniques qui l’empêchent d’en faire un ouvrage d’introduction: à conseiller à ceux qui disposent déjà d’un bon savoir sur le sujet, pour l’utiliser comme un ouvrage de référence.

Le premier chapitre sur la guerre navale entre 1919 et 1939 s’égare entre l’histoire diplomatique, l’histoire des techniques et l’histoire politique. En revanche, une fois la guerre commencée, apparaissent la qualité de la prose de l’auteur et son érudition. Il rappelle des événements généralement oubliés tels que la bataille de Syrte ou l’évacuation soviétique d’Odessa, tout en offrant une interprétation nouvelle d’événements plus connus comme le passage par la Manche, au nez et à la barbe des Britanniques, de navires allemands de retour de Brest: souvent vu comme une incompétence opérationnelle anglaise, il s’agit en fait la fin de la stratégie allemande de "flotte en vie" qui paralysait une partie des capacités britanniques. En fin historien, Murfett montre que la victoire n’a jamais été acquise par la seule supériorité matérielle, mais que l’interopérabilité des différentes armées, leur capacité à apprendre de leurs échecs ou les qualités de commandement d’individus clefs ont joué un rôle majeur dans le résultat des batailles. Néanmoins, l’auteur ne se limite pas aux batailles, et l’une des grandes forces de son livre est d’évoquer la guerre des mines ou les défenses côtières, ainsi que la guerre sous-marine. Le sous-titre de l’ouvrage n’est pas usurpé: il s’agit d’une histoire opérationnelle très détaillée avec les descriptions des développements technologiques et suffisamment d’éléments sur les situations politico-stratégiques nationales et internationales pour replacer les batailles dans leur contexte. Il s’agit réellement d’un tour de force rédactionnel, l’ouvrage restant toujours fluide et agréable à lire. Certains pourront regretter l’absence d’une réflexion entre seapower et la grande stratégie, mais tel n’est justement pas le propos de l’auteur ne qui reste fidèle à son projet de restituer une histoire opérationnelle du conflit. Avec plus de 500 pages de texte scrupuleusement référencé et une bibliographie de 40 pages, l’ouvrage est une ressource inestimable pour les lecteurs intéressés.

Le texte souffre toutefois de quelques défauts. Tout d’abord, l’auteur prend pour acquis un nombre considérable de détails techniques sur le fonctionnement d’une marine de guerre. Les nombreuses cartes ont une résolution insuffisante et sont maladroitement placées en fin d’ouvrage. De plus, seulement l’une d’entre elles représente le mouvement des navires, et aucune ne représente un engagement. Cette relative paresse de l’éditeur est agaçante car elle suppose un effort du lecteur, obligé de naviguer entre le texte et les annexes en imaginant lui-même le déroulement d’une opération.

Néanmoins, malgré ces défauts, l’ouvrage remplit son objectif: être la référence incontournable sur la guerre navale durant la Seconde Guerre Mondiale, aussi bien utile aux étudiants qu’aux enseignants en histoire militaire.

lundi 9 septembre 2013

Fading Victory, journal de l'amiral Matome Ugaki (1941-1945)

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Fading Victory est le journal d’un amiral japonais, Matome Ugaki, qui a participé à plusieurs des principales batailles de la guerre du Pacifique, comme Midway (1942), Leyte (1944), ou les grandes missions de kamikazes (1945). Ce journal est un document unique pour ressentir l’atmosphère du côté japonais, mais est si difficile d’accès qu’il n’intéressera directement que les chercheurs.

Ugaki tient son journal d’octobre 1941, quelques semaines avant le début de la guerre, jusqu’à la reddition du Japon le 15 août, quand il se suicide avec l’ultime kamikaze de la guerre. Entre temps, l’amiral est chef d’état-major de Yamamoto, cad qu’il co-dirige la flotte combinée. Il met au point les détails de l’attaque de Pearl Harbor. Il subit la défaite de Midway en Juin 1942, puis il gère l’aspect naval de la campagne de Guadacanal. En avril 1943, les Américains abattent son avion en même temps que celui de Yamamoto, mais il survit miraculeusement au crash. Début 1944, il prend le commandement opérationnel de la flotte de surface basée à Singapour qui comprend les deux super-cuirassés japonais. Il intervient contre les débarquements américains à Saipan puis aux Philippines. Enfin, en 1945, il est à la tête d’une flotte aérienne au sud du Japon d’où s’envolent les grandes vagues de kamikazes. La carrière d’Ugaki en fait un témoin exceptionnel.

Ugaki prend quelques notes quotidiennement, résumant sa journée et se concentrant sur les opérations militaires du jour. Ce journal de bord, par nature, n’est pas une synthèse mais un ’bout à bout’ souvent répétitif ("nous planifions l’opération suivante, il y a eu une alerte au sous-marin, 19 avions ont décollé et ont abattu 4 américains pour 2 pertes"). Et le diariste, évidemment, n’explique pas tout ce que son métier tient comme acquis: les principaux navires de la flotte japonaise, les innombrables ilots du Pacifique, les types d’avion, les fonctions de ses supérieurs et collègues. Le lecteur, même éduqué, ne peut connaître tous ces détails. Le texte est volumineux malgré les nombreuses (et souvent malheureuses) coupes qu’ont faites les éditeurs. Et bien que ces mêmes éditeurs aient ajouté des précisions, en général pour donner les exactes pertes subies par les USA, il manque désespérément des cartes rappelant les lieux comme le détail tactique des mouvements de flotte. Le volume a l’austérité d’une archive brute, et il faut du courage pour ne pas le lâcher.

Il y a pourtant nombre d’éléments intéressants. Par exemple, Ugaki, faucon parmi les faucons, incarne sans aucun regard critique les prétentions du Japon et de sa marine. Il faut "que les USA comprennent que le Japon a un rôle spécial" et, s’ils ne veulent pas l’admettre "on leur fera la guerre pour qu’ils le comprennent". Il est tout naturel de les attaquer par surprise: "ils n’avaient qu’à être mieux préparés". Pendant les premiers mois, on est surpris de voir que la seule crainte est celle d’un raid aérien contre Tokyo, un souci récurrent chez un militaire qui n’est absolument pas chargé de la défense du Japon. On comprend que le minuscule raid de Doolittle a pu impressionner les Japonais.

Le ton change après Midway, et le lecteur voit que les Japonais perdent tout d’un coup l’initiative. La campagne de Guadacanal est une suite de frustrations palpable dans le texte. Il alterne abattement et colère en 1944, et semble avoir mis la tête dans le sable en 1945, voulant à tout prix ignorer que le Japon a perdu la guerre. Au passage, Ugaki ne rate jamais une occasion d’être désobligeant envers les rivaux de l’armée de terre, évoquant d’abord des différences inconciliables puis se plaignant que l’armée ne tienne jamais ses promesses à mesure que les défaites s’enchainent. Mais il blâme aussi son propre staff, dont les membres devraient utiliser leurs cerveaux pour mieux anticiper s’ils veulent gérer une flotte entière, ou dont, comme d’habitude, les plans manquent de la moindre flexibilité. Il critique les sous-mariniers qui ne font pas preuve d’autant d’esprit agressif que les Américains. Il en veut à ses marins de mettre autant de temps à se ravitailler en mazout[1]. Les commentaires du texte alternent curieusement entre le "je suis responsable" et le "je suis entouré d’incapables".

Au-delà de nombreuses anecdotes[2], ce qui est militairement le plus frappant est combien les Japonais sont aveugles face à leur adversaire. Leurs reconnaissance sont partielles et sans rigueur, et ils n’ont aucun moyen de décodage. Opérationnellement, ils sont sans arrêt surpris par l’arrivée des task forces américaines. Stratégiquement, ils n’ont absolument aucune idée du nombre de navires qui sortent des arsenaux aux USA ni de la capacité de projection des américains. Leurs officiers surestiment largement les pertes infligées[3], ce que Ugaki est bien obligé de constater: comment peut-il y avoir autant de porte-avions dans la zone si nous en avons vraiment coulé autant ces derniers jours?. Sans le vouloir, Ugaki nous dit que la marine japonaise se bat avec un bras dans le dos.

Après les principales batailles, enfin, les principales défaites auxquelles il participe, Ugaki note souvent quelques remarques analytiques. Ainsi propose-t-il une analyse claire et détaillée de la défaite de Midway, mais en se centrant presque exclusivement sur les aspects tactiques. Les Japonais, par exemple, auraient dû distinguer le rôle de leurs porte-avions entre ceux dédiés à l’escorte et ceux dédiés à l’attaque au lieu de n’avoir que des équipages mixtes. Il manque les aspects stratégiques: Ugaki n’envisage pas, par exemple, de remettre en cause le concept même du plan de Midway, qu’il a lui-même conçu. Ou encore, après le tir au pigeon des Mariannes, il blâme le manque de compétences des pilotes sans se demander si les avions ne sont pas devenus obsolètes ni si la puissance de feu américaine n’a pas été démultipliée. Et ce n’est qu’après la défaite subie aux Philippines qu’il remet en cause le concept de "bataille décisive" si chère aux marins japonais, en se demandant s’il ne serait pas plus malin d’attaquer les faiblesses de l’ennemi plutôt que de chercher à engager sa flotte principale...

Les éditeurs ont coupé la plupart des éléments non-militaires du texte: les haikus que Ugaki compose à l’occasion, les aspects religieux, ses commentaires sur la composition du gouvernement. Il manque aussi toutes les notes prises pendant qu’il se remet, en 1943, de ses blessures[4]. On cerne tout de même les traits de caractère de l’auteur: un personnage décidé, orgueilleux, fier. Mais sentimental aussi, ressentant intimement les humiliations successives que lui infligent les Américains, et détestant l’impunité avec laquelle les task forces ennemies circulent. Son intelligence est moyenne: si on note ici ou là une belle prescience, par exemple en écrivant dès mai 1942 que le Japon a tout à craindre d’une guerre d’attrition, il se révèle incapable d’en tirer des conséquences pratiques. On peine à identifier des décisions concrètes suivant ses petites analyses post-batailles. Dans un style fort japonais, il conclut souvent qu’il faut accorder "la plus grande attention" à tel ou tel développement, sans pousser jusqu’à détailler comment. Et humainement, s’il est touché par le sort de ses camarades officiers, il n’évoque que par des périphrases convenues la jeunesse qui arme ses kamikazes. Au moins croit-il à ses idéaux sincèrement: il ne s’en sera pas trouvé tant pour se suicider le jour de la capitulation.

Ce Fading Victory est un étrange texte à la fois riche et illisible, un document unique, peut-être indispensable, mais trop long et tellement peu littéraire qu’il en est hostile au lecteur contemporain. Si le connaître éclaire d’une source de première main ce que les historiens peuvent raconter, il serait malhonnête d’en conseiller la lecture.

Notes

[1] De passage à Truk, la flotte japonaise met plus de 4 jours pour remplir ses réservoirs. Autant de temps pendant lequel elle est incapable d’agir si une opportunité se présente

[2] Allez, quelques-unes: au retour de Midway, deux navires se rentrant dedans lors d’un virage faute de s’être bien coordonnés... A Rabaul, pile le jour d’une opération majeure, des munitions mal stockées explosent en série forçant tout le staff à se mettre à l’abri pendant des heures, interrompant tout le commandement... Un sous-marin coule dans le port de Truk parce que son commandant à ordonné l’ouverture d’une trappe au moment où il ne fallait pas... L’état-major prend son poste à 7h du matin et personne n’est là pour réagir si quelque chose se passe la nuit...

[3] Jusqu’en 1943, les rapports indiquent environ deux fois plus de dégâts infligés que la réalité. A partir de la mi-1944, ces mêmes rapports tiennent du merveilleux et n’ont plus aucun lien avec la réalité, évoquant par exemple la destruction de plus de 10 porte-avions américains lors de la bataille des Philippines

[4] La préface indique que la famille a refusé la publication de cette partie du journal, qui ne traiterait que d’affaires personnelles

lundi 2 septembre 2013

Combined Arms Warfare in the Twentieth Century, par Jonathan M. House

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Dans cet ouvrage paru en 2001, Jonathan M. House étudie l’évolution du combat interarmes au XX° siècle. L’auteur est déjà bien connu des amateurs d’histoire militaire, puisque avec son collège David Glantz il a renouvelé l’historiographie du front de l’Est durant la seconde Guerre Mondiale (en particulier avec les ouvrages When Titans Clashed et The Battle of Kursk) et a récemment publié une excellente histoire militaire des débuts de la Guerre Froide.

L’ouvrage est en fait une mise à jour expurgée de tout jargon d’une étude réalisée par l’auteur lorsqu’il enseignait au Command and General Staff College de l’U.S Army, et le souci pédagogique est évident. Si le combat interarmes a toujours été pratiqué (l’utilisation intelligente de la combinaison de l’infanterie, de la cavalerie, du génie et plus tard de l’artillerie faisant d’ailleurs la marque des grands chefs), l’auteur avance que les développements technologiques de la fin du XIX° siècle et du XX° siècle ont rendu sa conduite bien plus difficile: la tâche du chef militaire chargé d’organiser la combinaison d’armes différentes sur un champ de bataille immense et en trois dimensions étant inédite dans l’histoire. Il cherche ainsi à expliquer comment les principales armées (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie et Israël) ont pris en compte les changements introduits par les fusils à tir rapide, les mitrailleuses, les chars, les avions, et l’évolution fulgurante des systèmes de communication et des capteurs. L’ouvrage couvre les grands conflits du XX° siècle, commençant par la première Guerre Mondiale et s’achevant sur la guerre du Golfe et la Tchétchénie.

House tend à expliquer les performances militaires et l’efficacité du combat interarmes par l’organisation adoptée (centralisation ou non du commandement, dispersion des unités, etc.) et la manière dont les pions tactiques sont organisés pour pallier à leurs faiblesses respectives. Il étudie en détails la manière dont la culture militaire, l’expérience du combat et l’évaluation des menaces ont conduit à organiser les régiments, brigades et divisions autour de ce qu’il considère être la principale arme des combats majeurs du XX° siècle: le char d’assaut. Si l’ouvrage fait la part belle à la seconde Guerre Mondiale en tant qu’expérience fondatrice du combat interarmes moderne, les chapitres sur la manière dont les Soviétiques et les Américains tentèrent de s’adapter au "champ de bataille nucléaire" de la Guerre Froide sont aussi particulièrement intéressants.

Si l’approche du combat interarmes par le biais de la structure organisationnelle peut sembler parfois déterministe, l’ouvrage est néanmoins convaincant, notamment grâce à un appareil critique développé comprenant de nombreuses sources primaires. En tous cas, l’auteur a une thèse: le combat interarmes doit être mené au plus petit niveau tactique possible (comme le sont les GTIAs en Afghanistan par exemple). Néanmoins, il n’est pas forcément nécessaire de créer des structures interarmes permanentes et l’organisation régimentaire en fonction de spécialités peut être maintenue: l’important pour le chef militaire est de pouvoir s’appuyer sur ces organisations permanentes pour pouvoir créer des structures interarmes correspondant au besoin militaire (certains GTIAs ayant une dominante infanterie, ou artillerie, etc. en fonction de la situation sur le théâtre). House discute également l’appui de l’aviation aux opérations et, tout en prenant en compte les objections des aviateurs à une intégration interarmes, avance qu’il n’est pas souhaitable de mener une campagne aérienne déconnectée d’une campagne terrestre. Sa critique semble aller trop loin sur ce point, et est en tous cas marquée par le contexte du début du XXI° siècle, lorsque les discussions sur le rôle stratégique de l’airpower (suite à la Guerre du Golfe et à la campagne du Kosovo) envahissaient le débat stratégique. Si l’on comprend que House se soit élevé contre ce discours en 2001, sa critique semble trop forte douze ans plus tard.

Autre petit point de déception: si l’on apprécie la présence de nombreuses cartes, celles-ci sont souvent peu claires et empêchent de réellement se rendre compte de l’évolution d’une bataille, nécessitant ainsi une culture en histoire militaire qui risque de rebuter (un peu) le lectorat. Au final, House a écrit un excellent livre sur le combat interarmes, que l’on peut sans hésiter recommander aux amateurs d’histoire militaire, mais également aux officiers stagiaires de l’Ecole de Guerre par exemple. Et si la tendance est de plus en plus au combat interarmées (allant ainsi au-delà de l’interarmes), cet ouvrage est néanmoins un outil de référence sur les difficultés et les opportunités de combiner différents outils pour obtenir la décision militaire.

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