Ma pile de livres

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

2 GM Asie-Pacifique

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi 18 août 2016

Le jour où l'Amérique a vu la guerre. Tarawa 1943, de Cyril Azouvi

couv_-Tarawa.jpg

Ce court livre traite de la perception qu’a le public américain de la bataille de fin 1943 pour Tarawa, un ilot du Pacifique, quand pour la première fois la censure autorise la publication de photographies montrant avec un nouveau niveau de réalisme le conflit contre le Japon.

Le texte de Cyril Azouvi s’intéresse seulement à la perception qu’a le public de la bataille, et non à la réalité. Son matériau est fait des reportages publiés dans les journaux américains, des conférences de presse organisées par les généraux, des éditoriaux des analystes en chambre, des films diffusés à partir des images prises directement pendant l’action. L’auteur explique le choc de ce nouveau réalisme, les polémiques sur le niveau de pertes puis la prise de conscience qu’il ne s’agit que d’une première étape avant des pertes autrement plus lourdes. Il rappelle que l’idée d’utiliser à l’avenir des gaz de combats pour anéantir les défenses japonaises sans exposer les soldats américains fait consensus au sein des commentateurs, si bien que la bombe atomique ne nécessitera ensuite guère d’explication.

Si l’auteur insiste sur le tournant que constituent les images de Tarawa, il peut par instants lui manquer une vue de l’opinion "avant" Tarawa qui lui permettrait de trier ce qui est authentiquement nouveau (cruauté, morts au combat, difficulté de l’effort à venir etc.) de ce qui est davantage dans la continuité (par exemple déshumaniser l’ennemi pour justifier de le traiter aux gaz).

Il n’empêche, le livre d’Azouvi est court et limpide, sur un sujet doublement original (Tarawa + l’opinion publique américaine), et il nourrit efficacement la réflexion sous un angle dont on n’a pas l’habitude. Un petit ajout utile et bien fait à l’histoire du conflit.

dimanche 9 novembre 2014

Entre nonchalance et désespoir: les intellectuels japonais sinologues face à la guerre, de Samuel Guex

couv_-_guex.jpg

Fort curieux titre pour spécialiste, cette thèse publiée par un éditeur suisse est étonnamment accessible et présente un point de vue totalement inédit en occident sur le Japon et la Chine en guerre.

Samuel Guex suit le parcours de deux intellectuels japonais qui décident, dans les années 1920, de consacrer leurs études à la Chine et au chinois, une discipline à l’époque à la fois délaissée et arriérée. Les deux hommes, Takeda Taijun et Takeuchi Yoshimi fondent un cercle d’études littéraires sinophile et cherchent à maintenir des liens d’amitié avec la Chine. La guerre les amène, comme soldat ou comme chargé de mission, à découvrir le pays par eux-mêmes: ils en reviennent en constatant qu’ils maîtrisent bien trop mal la langue vernaculaire et que leur statut d’envahisseur leur interdit de toutes les façons tout contact avec la civilisation chinoise. L’un s’enferme dans des études académiques au Japon quand l’autre rejoint une mission culturelle pour échapper à l’armée et vivre la dernière année de guerre de taverne en bordel. Après guerre, Takeda devient un romancier d’importance, centrant ses textes sur l’expérience chinoise ou sur Shanghai. Takeuchi, intellectuel intransigeant, n’hésite pas à aborder des sujets devenus tabous comme "l’asianisme" qui saisit le Japon militaire ou les idées sous-jacentes à la "Sphere de Co-Prospérité".

Bien que le texte soit la publication d’une thèse, l’absence d’une partie théorique et les citations appropriées des écrits des deux personnages rendent le tout lisible et simple d’accès. On découvre par petites touches des aspects sociologiques peu évoqués sur la période. Par exemple le sentiment de l’expatrié qui, bien qu’étant à Pekin, ne fréquente qu’un cercle social de japonais; la surprise de celui qui quitte le Japon pour Shanghai en 1944 et prend conscience de l’extrême rationnement sévissant au Japon ("de l’huile pour sauter les nouilles! on n’en trouve plus à Tokyo"); ou le passage soudain de conquérant à vaincu en août 1945 au coeur de la Chine.

Un des passages les plus intéressants, car touchant un point fort rarement rappelé, touche à la réaction juste après Pearl Harbor. Alors que les sinologues ne peuvent se défaire d’une certaine gêne - même bien enfouie en eux - quant au comportement japonais en Chine, ils vivent un profond soulagement et une grande joie à la déclaration de guerre aux USA: enfin la preuve que le Japon lutte contre l’impérialisme occidental et qu’il est davantage qu’un impérialiste écrasant plus faible que lui en Chine. Cet aspect psychologique, qui touche peut-être aussi une partie de la direction politique, est une piste de réflexion complémentaire au récit habituel de l’entrée en guerre.

L’auteur revient sur les détails des réflexions des cercles intellectuels, par exemple au travers un colloque de 1942, et d’abord pour en souligner le creux et la vacuité. On se rend petit à petit compte, à mesure que sont évoqués la littérature, les arts ou les religions (Takeuchi se passionnant un moment pour l’islam), que les raisonnement se réduisent rapidement à "supérieur vs. inférieur" ou de "grand frère vs. cadet", les Japonais projetant inconsciemment un des traits saillants de leur société, dans laquelle deux interlocuteurs ont toujours une position hiérarchique l’un vis-à-vis de l’autre.

Enfin suivre Takeda et Takeuchi, tous deux quasi inconnus en occident, permet au lecteur d’apercevoir par leurs pairs, leurs traductions ou leurs homologues chinois toute une littérature asiatique jamais traduite en français et qui est comme une promesse de découvertes à venir.

samedi 20 septembre 2014

Forgotten Ally, China's World War II, by Rana Mitter

couv_-_forgotten_ally.PNG

Ce Forgotten Ally nous rappelle qu’il ne suffit pas d’être le seul ouvrage moderne et documenté sur un sujet donné pour être un bon livre.

Rana Mitter donne une histoire complète et non thématique de la Chine en guerre, de 1937 à 1945, en prenant exclusivement le point de vue chinois. Il n’y a pas, à ma connaissance, d’équivalent publié en anglais depuis 30 ans. La perspective chinoise est illustrée par de nombreux récits "d’en bas", comme ceux d’un journaliste engagé traversant le pays en 1937-1938 ou par les journaux de bords de certaines personnalités. Surtout, la Chine est personnifiée par le trajet de trois leaders: Tchang Kaï-chek le chef nationaliste, Mao Tsé-toung et les communistes, et, ce qui est original, Wang Jingwei et les collaborateurs avec les japonais.

Appuyer la trame narrative sur le destin de ces trois individus est une idée efficace et rafraichissante dans les chapitres qui décrivent l’évolution politique de la Chine jusqu’en 1937, puisque la période est généralement racontée du point de vue japonais. Mais l’auteur échoue à poursuivre sur la longueur du livre. Après 1938, il reste allusif quand il écrit sur les communistes, se contentant souvent de rappeler les principaux discours de Mao, y compris lors de la "rectification" de 1942, et sans donner plus d’éléments sur l’action concrète des communistes dans les zones sous leur contrôle ou dans leur guérilla. Le développement d’une collaboration d’état avec la défection de Wang Jingwei s’arrête à cela: son existence. Après le récit de sa mise en place, il n’est rien développé d’autre. Même si Rana Mitter donne en bibliographie à peu près toutes les sources publiées sur la Chine pendant la période, on constate qu’il fait nombre d’impasses et reste superficiel.

Le livre est au contraire empathique avec Tchang Kaï-chek, en voulant à tout prix en faire un homme exclusivement dédié à la grandeur de la Chine. Mitter estime qu’un fil rouge conduit la politique de Tchang: l’unification de la Chine et son émergence comme une puissance à part entière (et non un ensemble crypto-colonial) sur la scène internationale. Il est sur ce dernier point convaincant en revenant sur les visites diplomatiques de Tchang en Inde avec Ghandi et au Caire avec Churchill et Roosevelt: davantage que le contenu des discussions, c’est le fait d’être reçu à l’étranger qui établit la légitimité de la Chine et de son dirigeant.

Rana Mitter tient tellement à mettre Tchang en avant qu’il ne pointe jamais la moindre insuffisance du personnage, même contre l’évidence. Il va plusieurs fois jusqu’à le faire passer pour un leader désintéressé par le pouvoir. Impression singulière: le livre semble écrit par un historien de Taïwan en pleine guerre froide, par exemple quand de vagues intentions sociales qui ne se matérialisent pas par davantage qu’un compte rendu de réunion ministérielle sont assimilées à une mise en place effective, ou quand le texte se contorsionne pour déterminer les responsabilités dans la famine de 1942 (4 millions de morts!) et conclure que... ce n’était la faute de personne.

De même, l’auteur décrit en détails le comportement pusillanime et froussard de Wang Jingwei passant à l’ennemi, et n’oublie pas de décrire son passage par un bordel de Hanoi. De Stillwell, on entend d’abord les défaites et l’arrogance inouïe, à coup de citations des passages les plus outrageants de ses carnets. Mais si Mitter évoque la corruption de l’entourage de Chiang ou le comportement méprisant et aristocratique de Mme Chiang, il entoure ses propos de précautions oratoires et de conditionnels. Seuls les lecteurs les plus naïfs (ou les plus heureux de lire les éloges des nationalistes chinois) se feront prendre.

Le livre souffre d’une autre faiblesse structurelle: se tenant rigoureusement au point de vue chinois, il présente les actions des ennemis ou partenaires de la Chine comme des sortes de fatalités, survenant sans qu’il en soit jamais évoqué les motivations, et surtout pas si les causes tiennent, justement, à des faiblesses ou des erreurs des chinois. La guerre elle-même est une sorte d’événement extérieur qui touche le gouvernement nationaliste, qui semble n’y rien pouvoir faire, et qui perd ou gagne des batailles comme aléatoirement. En fait, le livre écrit une histoire personnelle de Tchang avec une toile de fond de la Chine en guerre sans jamais tenter d’aborder les dimensions intermédiaires - qui font toute la complexité. Pour souligner le plus évident: il n’est à aucun moment abordé l’impact de Tchang (s’il y en a jamais eu un) sur la stratégie militaire ou la préparation des armées.

Et la façon de tracer à grands traits les événements hors de Chine, à l’échelon de l’année plutôt que du mois, entraîne de singulières approximations. Les batailles frontalières entre Japon et URSS de 1939 sont présentées comme si Tchang pouvait en suivre le déroulement quotidien. En mars 1940, une manœuvre diplomatique entre Anglais et Japonais est expliquée par le fait que "la France est sur le point de tomber". Ou encore, en 1944, les USA sont exclusivement préoccupés par le débarquement en Normandie, ce qui explique que le Japon ait les mains libres en Chine pour battre les armées de Tchang à plate couture - le texte sous-entend que les opérations dans le Pacifique n’existent pas. Plus tard, on lit que les 30 000 militaires américains qui veulent manger du bœuf plutôt que du riz détournent une proportion considérable des ressources du pays. Bref, le texte de Rana Mitter montre un étrange amateurisme.

Forgotten Ally est un texte d’autant plus décevant qu’il est bien écrit et qu’il pourrait, s’il avait un minimum de rigueur, combler un large vide dans la recherche. C’est au contraire un livre qui met en avant des idées erronées ou biaisées qu’il faudra s’acharner à corriger: il fait reculer l’histoire.

lundi 9 septembre 2013

Fading Victory, journal de l'amiral Matome Ugaki (1941-1945)

Couv_-_fading_victory.PNG

Fading Victory est le journal d’un amiral japonais, Matome Ugaki, qui a participé à plusieurs des principales batailles de la guerre du Pacifique, comme Midway (1942), Leyte (1944), ou les grandes missions de kamikazes (1945). Ce journal est un document unique pour ressentir l’atmosphère du côté japonais, mais est si difficile d’accès qu’il n’intéressera directement que les chercheurs.

Ugaki tient son journal d’octobre 1941, quelques semaines avant le début de la guerre, jusqu’à la reddition du Japon le 15 août, quand il se suicide avec l’ultime kamikaze de la guerre. Entre temps, l’amiral est chef d’état-major de Yamamoto, cad qu’il co-dirige la flotte combinée. Il met au point les détails de l’attaque de Pearl Harbor. Il subit la défaite de Midway en Juin 1942, puis il gère l’aspect naval de la campagne de Guadacanal. En avril 1943, les Américains abattent son avion en même temps que celui de Yamamoto, mais il survit miraculeusement au crash. Début 1944, il prend le commandement opérationnel de la flotte de surface basée à Singapour qui comprend les deux super-cuirassés japonais. Il intervient contre les débarquements américains à Saipan puis aux Philippines. Enfin, en 1945, il est à la tête d’une flotte aérienne au sud du Japon d’où s’envolent les grandes vagues de kamikazes. La carrière d’Ugaki en fait un témoin exceptionnel.

Ugaki prend quelques notes quotidiennement, résumant sa journée et se concentrant sur les opérations militaires du jour. Ce journal de bord, par nature, n’est pas une synthèse mais un ’bout à bout’ souvent répétitif ("nous planifions l’opération suivante, il y a eu une alerte au sous-marin, 19 avions ont décollé et ont abattu 4 américains pour 2 pertes"). Et le diariste, évidemment, n’explique pas tout ce que son métier tient comme acquis: les principaux navires de la flotte japonaise, les innombrables ilots du Pacifique, les types d’avion, les fonctions de ses supérieurs et collègues. Le lecteur, même éduqué, ne peut connaître tous ces détails. Le texte est volumineux malgré les nombreuses (et souvent malheureuses) coupes qu’ont faites les éditeurs. Et bien que ces mêmes éditeurs aient ajouté des précisions, en général pour donner les exactes pertes subies par les USA, il manque désespérément des cartes rappelant les lieux comme le détail tactique des mouvements de flotte. Le volume a l’austérité d’une archive brute, et il faut du courage pour ne pas le lâcher.

Il y a pourtant nombre d’éléments intéressants. Par exemple, Ugaki, faucon parmi les faucons, incarne sans aucun regard critique les prétentions du Japon et de sa marine. Il faut "que les USA comprennent que le Japon a un rôle spécial" et, s’ils ne veulent pas l’admettre "on leur fera la guerre pour qu’ils le comprennent". Il est tout naturel de les attaquer par surprise: "ils n’avaient qu’à être mieux préparés". Pendant les premiers mois, on est surpris de voir que la seule crainte est celle d’un raid aérien contre Tokyo, un souci récurrent chez un militaire qui n’est absolument pas chargé de la défense du Japon. On comprend que le minuscule raid de Doolittle a pu impressionner les Japonais.

Le ton change après Midway, et le lecteur voit que les Japonais perdent tout d’un coup l’initiative. La campagne de Guadacanal est une suite de frustrations palpable dans le texte. Il alterne abattement et colère en 1944, et semble avoir mis la tête dans le sable en 1945, voulant à tout prix ignorer que le Japon a perdu la guerre. Au passage, Ugaki ne rate jamais une occasion d’être désobligeant envers les rivaux de l’armée de terre, évoquant d’abord des différences inconciliables puis se plaignant que l’armée ne tienne jamais ses promesses à mesure que les défaites s’enchainent. Mais il blâme aussi son propre staff, dont les membres devraient utiliser leurs cerveaux pour mieux anticiper s’ils veulent gérer une flotte entière, ou dont, comme d’habitude, les plans manquent de la moindre flexibilité. Il critique les sous-mariniers qui ne font pas preuve d’autant d’esprit agressif que les Américains. Il en veut à ses marins de mettre autant de temps à se ravitailler en mazout[1]. Les commentaires du texte alternent curieusement entre le "je suis responsable" et le "je suis entouré d’incapables".

Au-delà de nombreuses anecdotes[2], ce qui est militairement le plus frappant est combien les Japonais sont aveugles face à leur adversaire. Leurs reconnaissance sont partielles et sans rigueur, et ils n’ont aucun moyen de décodage. Opérationnellement, ils sont sans arrêt surpris par l’arrivée des task forces américaines. Stratégiquement, ils n’ont absolument aucune idée du nombre de navires qui sortent des arsenaux aux USA ni de la capacité de projection des américains. Leurs officiers surestiment largement les pertes infligées[3], ce que Ugaki est bien obligé de constater: comment peut-il y avoir autant de porte-avions dans la zone si nous en avons vraiment coulé autant ces derniers jours?. Sans le vouloir, Ugaki nous dit que la marine japonaise se bat avec un bras dans le dos.

Après les principales batailles, enfin, les principales défaites auxquelles il participe, Ugaki note souvent quelques remarques analytiques. Ainsi propose-t-il une analyse claire et détaillée de la défaite de Midway, mais en se centrant presque exclusivement sur les aspects tactiques. Les Japonais, par exemple, auraient dû distinguer le rôle de leurs porte-avions entre ceux dédiés à l’escorte et ceux dédiés à l’attaque au lieu de n’avoir que des équipages mixtes. Il manque les aspects stratégiques: Ugaki n’envisage pas, par exemple, de remettre en cause le concept même du plan de Midway, qu’il a lui-même conçu. Ou encore, après le tir au pigeon des Mariannes, il blâme le manque de compétences des pilotes sans se demander si les avions ne sont pas devenus obsolètes ni si la puissance de feu américaine n’a pas été démultipliée. Et ce n’est qu’après la défaite subie aux Philippines qu’il remet en cause le concept de "bataille décisive" si chère aux marins japonais, en se demandant s’il ne serait pas plus malin d’attaquer les faiblesses de l’ennemi plutôt que de chercher à engager sa flotte principale...

Les éditeurs ont coupé la plupart des éléments non-militaires du texte: les haikus que Ugaki compose à l’occasion, les aspects religieux, ses commentaires sur la composition du gouvernement. Il manque aussi toutes les notes prises pendant qu’il se remet, en 1943, de ses blessures[4]. On cerne tout de même les traits de caractère de l’auteur: un personnage décidé, orgueilleux, fier. Mais sentimental aussi, ressentant intimement les humiliations successives que lui infligent les Américains, et détestant l’impunité avec laquelle les task forces ennemies circulent. Son intelligence est moyenne: si on note ici ou là une belle prescience, par exemple en écrivant dès mai 1942 que le Japon a tout à craindre d’une guerre d’attrition, il se révèle incapable d’en tirer des conséquences pratiques. On peine à identifier des décisions concrètes suivant ses petites analyses post-batailles. Dans un style fort japonais, il conclut souvent qu’il faut accorder "la plus grande attention" à tel ou tel développement, sans pousser jusqu’à détailler comment. Et humainement, s’il est touché par le sort de ses camarades officiers, il n’évoque que par des périphrases convenues la jeunesse qui arme ses kamikazes. Au moins croit-il à ses idéaux sincèrement: il ne s’en sera pas trouvé tant pour se suicider le jour de la capitulation.

Ce Fading Victory est un étrange texte à la fois riche et illisible, un document unique, peut-être indispensable, mais trop long et tellement peu littéraire qu’il en est hostile au lecteur contemporain. Si le connaître éclaire d’une source de première main ce que les historiens peuvent raconter, il serait malhonnête d’en conseiller la lecture.

Notes

[1] De passage à Truk, la flotte japonaise met plus de 4 jours pour remplir ses réservoirs. Autant de temps pendant lequel elle est incapable d’agir si une opportunité se présente

[2] Allez, quelques-unes: au retour de Midway, deux navires se rentrant dedans lors d’un virage faute de s’être bien coordonnés... A Rabaul, pile le jour d’une opération majeure, des munitions mal stockées explosent en série forçant tout le staff à se mettre à l’abri pendant des heures, interrompant tout le commandement... Un sous-marin coule dans le port de Truk parce que son commandant à ordonné l’ouverture d’une trappe au moment où il ne fallait pas... L’état-major prend son poste à 7h du matin et personne n’est là pour réagir si quelque chose se passe la nuit...

[3] Jusqu’en 1943, les rapports indiquent environ deux fois plus de dégâts infligés que la réalité. A partir de la mi-1944, ces mêmes rapports tiennent du merveilleux et n’ont plus aucun lien avec la réalité, évoquant par exemple la destruction de plus de 10 porte-avions américains lors de la bataille des Philippines

[4] La préface indique que la famille a refusé la publication de cette partie du journal, qui ne traiterait que d’affaires personnelles

jeudi 9 mai 2013

Seeds of Destruction, de Lloyd E. Eastman

couv_-_seeds.PNG

Seeds of Destruction est un des premiers volumes analytiques sur la Chine dans et juste après la seconde guerre mondiale. Le texte étudie le régime de Tchang Kaï-chek en une série de carottages bien faits sur la politique interne, les rentrées d’impôts ou l’état de l’armée. Bien que datant de 1984 et occasionnellement dépassé, l’exploitation des sources taiwanaises, la présentation de chacun des thèmes et le point de vue strictement chinois en font une réussite.

Lloyd Eastman a choisi, sans doute contraint par l’état des sources, de ne pas raconter l’histoire du régime nationaliste chinois mais d’en donner des éclairages thématiques, un petit peu à la manière d’un recueil d’articles. La période étudiée va de 1937 à 1950, traversant la guerre avec le Japon pour montrer le délitement du Kuomitang les années suivantes.

L’auteur fait la part belle à la politique interne. L’étude des relations entre Tchang Kaï-chek avec le baron à la tête du Yunnan[1] rappelle qu’on ne peut comparer la Chine de l’époque avec un état moderne et discipliné. Tchang doit composer pour obtenir la levée de l’impôt, pour faire transiter des troupes dans la zone. Il doit négocier pour que les divisions du Yunnan rejoignent un front hors de leur région, et sans jamais savoir si elles se battront - certaines passeront aux communistes avec armes et bagages... Sans une administration solide et fidèle, le pays n’en est pas vraiment un.

Après avoir longuement analysé le complet manque d’efficacité de la politique fiscale du régime, Eastman montre la putrescence du parti nationaliste via l’étude du Youth Corps et du mouvement Ko-hsin, deux factions du Kuomitang. Le texte est juste assez précis pour que l’on comprenne les enjeux, et juste assez court pour que le lecteur occidental ne décroche pas. L’auteur conclut, sans appel, que la faiblesse du parti tient d’abord à la totale absence de légitimité populaire du mouvement: because there existed no effective, institutionalized means to make party members of the regime accountable to forces outside the government, most officials readily lost sight of the larger purposes of the governement. The attainment of power for its own sake, as well as for the prestige and wealth that accompanied it, became their preoccupation. (...) This helps explain why so much of the political discourse was in terms of personal denigration rather than concrete policy proposals

Un chapitre donne les grandes lignes de l’état de l’armée. Bien que numériquement supérieure et mieux armée que les communistes, elle ne représente qu’une force de papier. La logistique permettant de nourrir les soldats n’existe pas et entraine un état déplorable des troupes, parfois incapables de juste faire quelques kilomètres à pied. (Eastman rappelle que le problème affecte l’ensemble de la population: une famine tue plusieurs millions de personnes à l’hiver 1945-46...). Et la grande offensive japonaise de 1944, Ichigo, a montré à tous que malgré ou à cause de plusieurs années sur la défensive, cette troupe n’a aucune crédibilité: le commandement, des lieutenants aux généraux, semble dénué des plus élémentaires compétences militaires; et est en permanence parasité par des considérations de pouvoir local au détriment du bien du pays. Si les conclusions de cette partie ne surprennent pas, l’approche a depuis été étudiée plus finement: le texte a sensiblement vieilli.

Enfin, l’auteur étudie en détails la réforme monétaire de 1948, le "yuan-or". Le gouvernement a un accès limité au crédit, et encore plus après la fin de la guerre contre le Japon. C’est la planche à billets qui paie les dépenses de guerre. Le déficit budgétaire atteint 60% par an. Sans surprise, après quelques trimestres, le pays vit une hyper-inflation rappelant l’Allemagne des années 1920: hausse des prix de 250% en 1945, de 700% sur les 6 premiers mois de 1948, et encore de 500% sur les 9 semaines qui suivent... La monnaie ne vaut plus rien, les échanges deviennent impossibles, les paysans préfèrent garder leur riz que le vendre contre de l’argent qu’ils n’auraient aucun moyen de dépenser, les pénuries se généralisent, l’ensemble de l’économie s’effondre. Le gouvernement tente une réforme de la dernière chance en changeant la monnaie et en imposant un contrôle des prix. A Shanghai, sous la ferme pression du fils de Tchang, un semblant de normalité revient pendant environ 2 mois avant que tout échoue, le reste du pays continuant d’afficher des prix délirants. Eastman amène ce sujet abstrait avec aisance et discute avec recul de la pertinence de la réforme et de son exécution. La conclusion est nette: c’est d’abord la faiblesse de l’état qui fait échouer la réforme.

En conclusion, l’auteur lance quelques hypothèses sur la défaite nationaliste. Après avoir appuyé sur toutes ces faiblesses du régime - inanité politique, incapacité économique, absence de contrôle des provinces, armée dégénérée - le lecteur se demande comment Tchang Kaï-chek a pu tenir encore 4 ans contre les communistes. Plutôt que de blâmer le manque de soutien américain [2], Eastman ajoute à la longue liste des insuffisances nationalistes l’impact indirect de la conquête soviétique de la Mandchourie - de loin la région la plus riche du pays: armement des communistes, et dispersion des armées nationalistes vers le nord du pays avant d’avoir assis leur autorité au sud du Yangtsé.

Bien écrit, relativement simple d’accès, et réfléchi plutôt que simplement descriptif, ce vieux texte est une lecture à recommander si l’on s’intéresse au sujet.

Notes

[1] Le Yunnan est une région enclavée au sud de la Chine qui devient soudainement stratégique lorsque les japonais contrôlent la côté et que les seules voies de communication de la Chine passent à travers les montagnes vers l’Indochine ou la Birmanie

[2] une thèse populaire pendant la guerre froide, tirée par l’ethnocentrisme des commentateurs USiens

dimanche 27 janvier 2013

The Japanese Wartime Empire, 1931-1945, de Peter Duus, Ramon Myers et Mark Peattie

couv_-_Japanese_wartime_empire.PNG

Les publications portant sur la Guerre du Pacifique, si elles sont du point de vue des japonais et non des alliés, sont un domaine dans lequel on trouve plus facilement des recueils d’articles que des monographies[1]. Celui-ci est un des plus réussis, à la fois par l’originalité des thèmes et le bon niveau d’analyse, et parce que les (inévitables) articles les plus faibles sont en fin de volume plutôt qu’au début.

Le fil conducteur est la gestion politique et économique des territoires sous contrôle japonais - de l’Indonésie à la Mandchourie-, en évitant soigneusement les aspects militaires. Hors Corée et Mandchourie, la brièveté de la présence japonaise tout comme la relative passivité des populations à ce qui est vite perçu comme un simple changement de puissance coloniale font que le thème est rarement étudié, sinon pour noter que, d’une façon ou d’une autre, cette occupation débouche juste après la guerre sur de multiples déclarations d’indépendance.

Un des premiers essais étudie le leg économique et social de presque 40 ans de présence japonaise en Corée. Point complexe, étant donné la sensibilité du sujet pour la Corée et à cause de la destruction des traces ’physiques’ (barrages, ponts, usines etc.), non pas pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais juste après lors de la Guerre de Corée. Un essai fouillé montre que le Japon a parié - mais seulement à partir des années 1930 - sur une industrialisation de la péninsule. Le niveau d’éducation a monté, permettant l’émergence d’une classe d’ouvriers et de contre-maîtres sachant faire tourner les machines, et même d’une première génération d’ingénieurs ou de quelques cadres dans l’armée. Il semble qu’un tissu de sous-traitants se soit construit pour servir les grands groupes industriels (ces derniers restant dans les mains -capitalistiques et managériales - des japonais). Le tout ne doit être ni exagéré ni ignoré, même si l’auteur note que lorsque les japonais quittent subitement le pays après leur défaite, les coréens n’ont guère de mal à faire fonctionner le réseau ferroviaire ou les barrages hydro-électriques.

La Mandchourie fut le lieu de diverses expérimentations économiques. On suit le flou qui suit la conquête rapide de 1931: l’armée veut une industrialisation "hors des mains de la classe des capitalistes", tandis que les industriels japonais veulent des ressources peu chères et un marché pour leurs biens de consommation mais surtout pas la création de concurrents. Il faut plusieurs années avant qu’un modèle d’économie dirigiste se mette en place, avec un plan quinquennal et la création d’organisations en situation de monopole pour chaque industrie, mais qui s’appuient largement sur les investissements du secteur privé en capital et en compétences. Du point de vue du Japon lui-même, toutefois, la colonisation de la Mandchourie ne se traduit pas en gain économique sensible: le marché ’captif’ qui aurait permis de sortir du marasme post-1929 n’existe pas; plutôt que des biens de consommation, le Japon y exporte des biens intermédiaires payés par le capital que le Japon a lui-même investit, et destinés à créer une infrastructure de production.

Des tableaux détaillés montrent comment l’activité industrielle en Mandchourie a à peu près doublé entre 1936 et 1942. De 1942 à 1946, le plan japonais prévoyait un nouveau doublement, que l’auteur estime crédible mais qui n’a pas été amorcé, le Japon détournant ses moyens vers le conflit qu’il avait déclenché. Conscient qu’aussi important que l’activité des sites était la capacité à déplacer les produits, les japonais veillaient à leur réseau ferroviaire, et les statistiques sur le nord de la Chine montrent que celui-ci a fonctionné à bonne capacité jusqu’à la fin de la guerre (les éventuels sabotages n’ont donc eu aucun impact). Un tableau comparant Mandchourie et Japon lui-même indique que les territoires occupés représentaient un ajout de 5 à 15% à ce qui sortait du Japon. On regrette que l’auteur n’ait pas poussé l’analyse jusqu’à estimer ce qui profitait exactement au Japon, cad quelle proportion de la production industrielle était utilisée localement et quel était vraiment le surplus pour la puissance occupante.

Un autre article réussi porte sur la Thailande: pays indépendant mais sous contrôle japonais, et donc seul cas où l’administration japonaise se trouva face à un gouvernement établi plutôt qu’à un fantoche ou à des factions de collaborateurs. Le détail du comportement japonais montre une très grande maladresse. Arrogants, outranciers, manquant de la moindre finesse, les dirigeants militaires font comprendre à chaque seconde que les thais sont des partenaires de seconde zone. Ces derniers font le gros dos en 1942. Mi-1943, la situation de la guerre ayant évoluée, et, localement, un incident sur le chantier du chemin de fer vers la Birmanie ayant dégénéré en une émeute anti-japonaise, le Japon comprend qu’il aurait avantage à se montrer plus souple et plus séducteur. On est surpris de lire comment Tokyo nomme à Bangkok un ancien dirigeant de la Kempetai (sorte de Gestapo) et comment celui-ci s’acquitte extrêmement bien de sa mission, apaisant les tensions et créant en quelques mois ce qui aurait été les bases d’une coopération fructueuse si elle n’était pas arrivée trop tard pour que les dirigeants thais la trouvent crédible.

Notons brièvement les passages les moins intéressants: deux-trois articles résument des choses abondamment racontées par ailleurs, comme l’émergence d’un stratégie orientée vers "le sud", et se lisent avec un poil de lassitude. On a aussi un texte sur la zone yen - beau sujet de politique monétaire - mais confus, mal agencé, et en fait complètement raté. Un autre titre sur le "comportement des élites locales" mais ne parle que de 4 individus, en s’imaginant pouvoir comparer untel en Indonésie avec untel autre aux Philippines. Enfin une mise en parallèle des impérialismes japonais et nazis se résume à une compilation de lieux communs et aurait fait lâcher le volume si les éditeurs n’avaient pas eu l’intuition de le mettre à la toute fin.

Ce recueil d’articles reste technique et n’intéressera que les passionnés. Voyant le verre à moitié plein, on se concentrera sur les textes portant sur les possessions japonaises les plus anciennes, avec, même sur un périmètre réduit, les aspects économiques et sociaux abordés correctement.

Note

[1] Ce blog en mentionne quelques-uns: sur la guerre en Chine -voir aussi celui-la-, l’avant-guerre, l’armée de terre (ici des articles du même auteur)

samedi 27 octobre 2012

Collaboration, Japanese Agents and Local Elites in Wartime China, de Timothy Brook

couv_-_brook.PNG

Ce texte porte sur la politique d’occupation de l’armée japonaise immédiatement après la fin des opérations militaires, entre fin 1937 et mi-1938. Sujet complexe, jamais traité, et ici avec une recherche au fin fond des sources japonaises comme chinoises; mais texte ennuyeux et dont les analyses et la perspective restent limitées: l’archétype du volume dont il vaut mieux se contenter du résumé.

Timothy Brook a enquêté sur la façon dont les autorités japonaises administrent les territoires sous leur contrôle. Il centre son propos sur la vallée du Yangtsé entre Shanghai et Nankin. La zone est envahie entre Octobre et Décembre 1937, l’armée japonaise accompagnant son avance d’une tristement célèbre série de pillages et d’exactions culminant dans le sac de Nankin. Les troupes sont suivies, quelques jours après leur passage, par des cellules de "pacification" qui tentent de refaire marcher le quotidien.

Brook donne le détail de l’état des sources disponibles à l’historien d’aujourd’hui: quasiment rien. Quelques rares archives, un rapport envoyé au Japon par une équipe locale, des articles de journaux, parfois quelques documents officiels écrits en chinois sous la dictée des japonais[1] . Les sources secondaires sont à l’avenant: un témoignage publié par un agent japonais en 1943, les mémoires d’un habitant éduqué sorties en Chine en 1949, et les témoignages des occidentaux de Nankin. Bref, Brook n’a que des indices éparpillés, et montre comment il ne peut écrire qu’une "histoire en pointillés". On regrette toutefois que ce point, exposé en détails en introduction, soit systématiquement répété devant chaque source, le livre accumulant les "les sources ne disent rien de plus" ou d’étranges interventions à la première personne quand il faut supputer tel ou tel détail.

La description du projet japonais est intéressante. L’idée est d’employer quelques civils japonais connaissant un petit peu la Chine par leur travail auprès de la compagnie ferroviaire de Mandchourie[2]. Dans chaque comté, ils doivent mettre sur pied un "comité local" chargé de l’administration (voirie, état-civil, impôts, écoles etc.) en se basant sur les meilleurs représentants locaux, cad sur des habitants ayant l’autorité et les compétences adéquates. Si l’objectif de déléguer l’administration à des relais chinois est naturel, le faire "par le bas", via une myriade d’entités décentralisées et auto-administrées, ne l’est pas[3].

Brook propose ensuite 5 études de cas reconstruites à partir de ses quelques sources. Il évoque aussi bien Shanghai et Nankin qu’une zone rurale ou une autre péri-urbaine. Ces chapitres entrent dans le détail des histoires locales dans un texte poussif, qui nous tombe des mains toutes les quelques pages. C’est que l’auteur note tout ce qu’il a pu trouver sur sa zone d’enquête, même si c’est loin de son thème. Trop heureux d’avoir pu découvrir un fait, il ne peut s’empêcher de le rapporter, et ne sépare donc pas l’important de ce qui devrait est mis dans les notes de bas de page.

Qu’en tire-t-on néanmoins? D’abord le côté absurde de la mission de pacification une fois rappelé le comportement de l’armée japonaise, terrorisant la population, pillant systématiquement[4], brûlant enfin l’ensemble des habitations. Ensuite l’impossibilité d’identifier et de recruter ceux des chinois qui auraient le profil pour mener l’administration. Les notables ont pris la fuite, il ne reste que quelques opportunistes, voyant dans l’occupation l’occasion de prendre des responsabilités auxquelles leur incompétence ne leur donnait pas accès auparavant. La revanche des médiocres, pour reprendre le mot de Desnos.

Une des études de cas se penche sur les coûts de l’occupation, ou du moins ceux liés au fonctionnement des "comités locaux". Après la dévastation des combats et des pillages, l’économie locale est en lambeaux et il n’existe quasiment plus de sources de revenus. On voit vite que, pour le Japon, il n’y a strictement aucun profit à tirer des territoires occupés, et encore moins pour soutenir l’effort de guerre. Mais Brook, dans sa conclusion, passe abusivement d’un cas particulier au général pour affirmer que ailleurs et plus tard, ce serait la même chose.

Je laisse de côté les passages où Brook détaille les interprétations psychologiques poussant à la collaboration. Si elles sont décrites à peu près clairement, en tentant surtout de ne pas biaiser le sujet avec les émotions de l’historien, la conclusion en est simplement que "tout cela est compliqué". Peut-être le plus intéressant est que, pour quiconque se penche sur la collaboration, les cadres de réflexion historiques viennent d’abord de l’histoire de Vichy. On se s’attendait pas, dans un volume sur la guerre sino-japonaise à ce que les historiens de référence soient Pierre Nora, Robert Paxton ou Henry Rousso.

Notes

[1] On apprécie que Brook puisse d’une part lire le chinois de l’époque, et d’autre part reconnaître quand les tournures grammaticales viennent directement du japonais, et que donc celui qui écrit n’est en aucun cas un chinois...

[2] qui est, rappelons-le, une sorte d’administration civile de Mandchourie occupée depuis 1931, et dont les fonctions vont en pratique bien au-delà de la gestion du fret ferroviaire

[3] Les japonais changeront de politique dès mi-1938, décidant la nomination de sortes de maires par l’administration centrale. Le livre ne traite pas de ce revirement, ni de la collaboration d’Etat de Wang Jingwei à partir de 1940

[4] les soldats fouillent chaque maison, reviennent le lendemain et recommencent des fois qu’ils auraient oublié quelque chose, reviennent encore le jour d’après, etc.

dimanche 30 septembre 2012

Kaigun: Strategy, Tactics, Technology in the Japanese Imperial Navy 1887-1941, par Evans & Peattie

couv-_kaigun.PNG

Il arrive qu’on voit d’emblée qu’un livre, même récent, est un classique: telle cette histoire de la marine impériale japonaise signée par deux chercheurs américains. Centré sur les évolutions technologiques et doctrinales, ce Kaigun suit l’évolution de la flotte japonaise, depuis sa création à partir de rien jusqu’à son entrée dans la guerre en verra l’annihilation. Avec clarté, exhaustivité, pédagogie et finesse analyse.

Le Japon, tout insulaire qu’il fût, n’a développé aucune tradition navale avant la fin du 19ème siècle. Fermé sur lui-même, le pays n’a pas envisagé de guerroyer sur les mers. L’histoire de la marine japonaise s’écrit donc sur une feuille blanche, ouverte aux influences que les hommes de l’ère Meiji vont chercher en Europe, en progressant avec obstination pour chercher un avantage qualitatif. Evans et Peattie décrivent comment, d’achats de navires en manœuvres en mer, de cursus de formation en choix d’équipements standardisés, une génération suffit pour que d’un agrégat de rafiots disparates la flotte devienne un ensemble synchronisé, moderne et cohérent.

Evans & Peattie se concentrent sur les moyens de la flotte (matériels, humains) et la façon dont les marins pensent leur emploi. A mesure que la taille de la flotte augmente et que les types de navires se diversifient, de l’apparition du destroyer au développement des porte-avions, le texte devient plus détaillé. Les auteurs parviennent à garder un ton à la fois sérieux, argumenté, et simple à suivre. Dans un tour de force pédagogique, et avec l’aide de juste ce qu’il faut de cartes et de tableaux, ils expliquent les choix d’armements, les compromis vitesse/blindage/canons dans le design des navires ou des avions, enfin l’évolution des tactiques, sans jamais perdre le lecteur dans le jargon ou les raccourcis d’expert.

Lors de la course aux armements qui débute avec le 20ème siècle, on est frappé de la vitesse à laquelle les transferts de technologie ont lieu. L’histoire de la marine est une démonstration de cette capacité japonaise à demander de l’aide sans complexe, à observer et décortiquer, enfin à copier et améliorer les techniques. Le savoir-faire en conception de navires de ligne vient des anglais, les bases des sous-marins des allemands, les débuts de l’aéronavale sont tirés d’une mission britannique, etc. Il ne faut que quelques années aux japonais pour rattraper les évolutions technologiques et développer, localement, une industrie dépassant l’original. Il en est ainsi de l’acier, des optiques, des turbines de propulsion, des avions, et bien sûr des chantiers navals et des navires de ligne, jusqu’au super-cuirassé.

Si les japonais ont aussi des idées propres - les torpilles, le combat de nuit, les mini-sous-marins -, ils ne voient plus les ruptures technologiques lorsque dans les années 1930 les anglo-saxons les rendent confidentielles. La marine japonaise passe complètement à côté du radar ou des moyens de décryptage des communications.

Bien sûr, ce sont les guerres contre la Chine (1895) et contre la Russie (1905), dont les batailles dont décrites en détail, qui façonnent la doctrine japonaise: rechercher un affrontement décisif entre flottes de surface pour annihiler l’adversaire, sur le modèle de la grande victoire de Tsushima[1].

Cette doctrine de la "grande bataille décisive" est traduite en un plan détaillé, incluant une lutte d’attrition contre l’ennemi américain approchant depuis l’est, puis un engagement de nuit des destroyers torpilleurs, avant de terminer par l’affrontement viril des cuirassés. Le plan, en plus d’être bien trop précis pour être exécutable, perd petit à petit de sa pertinence, aussi bien stratégiquement que tactiquement: les américains n’ont aucune raison de foncer dans le piège japonais; les tactiques préparatoires d’attrition s’avèrent inopérantes; enfin le rôle de l’aviation rend l’ensemble obsolète. Mais les auteurs nous remettent dans le contexte, par exemple en montrant que le développement concret de l’aviation ne rend celle-ci vraiment efficace qu’en 1940, et qu’il est anachronique de reprocher aux amiraux de ne l’avoir pas anticipé, ne serait-ce que dans les plans de 1936.

Le livre revient sur les traités de limitation des armements navals de l’entre-deux-guerres. On se souvient du principal point: le tonnage de la flotte japonaise ne peut excéder 60% de celui des USA ou de celui du Royaume-Uni. Présenté ainsi, on comprend qu’il fut un chiffon rouge pour les marins japonais. Mais Evans & Peattie soulignent que cette limite quantitative était une condition indispensable à la supériorité qualitative (des navires tirant plus loin, des canons plus puissants, des torpilles plus nombreuses) que cherchaient les japonais. Dès que la période des traités s’achève et que les USA peuvent construire sans limite aucune, la situation japonaise empire. En outre, l’interdiction de fortifier toute position dans le Pacifique en dehors de Singapour et de Pearl Harbor sert d’abord les japonais: les Philippines, américaines, mais directement en bordure des voies commerciales ravitaillant le Japon, restent démunies. Pour le Japon, le monde est bien plus dangereux sans traités - ce que les militaristes réalisent trop tard.

Enfin, le texte ne se contente pas d’étudier les gros navires ou les avions mais analyse les moyens auxiliaires à la flotte - navires de commandement, pétroliers, navires marchands -, qui sont autant d’éléments de sa ligne de vie. Toute cette logistique est négligée par le commandement japonais, qui ne jure que par ses gros joujoux, et on sait que cela a entrainé l’asphyxie économique du Japon dès fin 1943. De même, les écoles d’aviateur ou d’officier de marine, dont l’élitisme dote le Japon des troupes peut-être les mieux entrainées et les plus efficaces du monde, n’ont pas la souplesse permettant de multiplier les diplômés pour remplacer les inévitables pertes au front. En fait, concluent brillamment les auteurs, la marine japonaise ne s’était pas préparée à la guerre, mais simplement à la bataille.

Le Kaigun de Evans & Peattie combine périmètre d’analyse, facilité d’accès, clarté du style, et profondeur des analyses. Il n’y a pas grand chose qu’on puisse lui reprocher: une oeuvre de référence.

Note

[1] En deux siècles d’histoire, en plus de Tsushima, on ne trouve guère que Trafalgar ou les engagements autour des Philippines en 1944 pour y ressembler

dimanche 23 septembre 2012

La bataille de Changde, 1943

Si je me concentre sur l’écriture de critiques, j’ai eu l’occasion, à l’été 2011, de publier l’article ci-dessous sur une bataille entre japonais et chinois fin 1943. Le texte original est en anglais (il n’y a pas de version française) et a paru dans Battles Magazine, en accompagnement d’un wargame sur la bataille. Les cartes sont copyright Olivier Revenu.

BE034789

In the literature of World War 2, the war between China and Japan is the least studied, the great unknown war that is hardly given a paragraph in history books. What happened on the continent beyond the initial campaigns of 1937-38 and the rape of Nanking is uncharted territory. From 1941 onwards, Western historians naturally focus on the Pacific theatre. Should China be mentioned, it is in relation to the British or the Americans, or what Westerners did there. Consider the level of detail we get on this sideshow of Burma compared to Ichigo, the greatest campaign ever conducted by the Japanese Army. Consider the controversies around the Stilwell - Chiang relationship compared to any investigation of Chiang - Mao diplomacy. Consider the multiples of books about the handful of Flying Tigers compared to the vacuum on field armies of millions of men. Even the Mandchurian operations opposing Japan and the URSS, both in 1938-39 and in 1945, are a wealth of documents compared to the Chinese theatre. Anything that relates to a third party has been decently investigated, yet not Japan-China war proper.

The war between Japan and China war is a controversial topic among its actors. The Chinese Army did not beat the Japan Imperial Army and did not liberate its occupied territory. Although allied with the winners, Chinese contribution to the final victory was not, to put it mildly, major compared to the contributions of Russia, America, Britain, Canada or Australia. A Chinese history of the war could not be glorious. Moreover, the bulk of the conventional fighting involved Chiang’s Nationalist troops, expulsed from China in 1948. Taiwanese historians may not have the best access to continental sources, while Communist Chinese may not want to praise fighting by the Nationalists too loudly. Japanese historians are well aware of the crimes committed by the IJA in China, and hence do not focus on their seldomly defeated military operations. The war also had its sequel - the 1945-48 civil war – and this dispersed documents and witnesses, so sources are scarce and incomplete. Military history of the Japan-China war still awaits an objective and fact-based review of the military operations, which would probably uncover countless of “forgotten battles”, just like David M. Glantz found on the Eastern Front.

And yet, so many questions, so many topics to explore! What was the actual performance of the Japanese and of both Chinese opponents? What was Japan’s actual commitment to China and its impact on the Pacific war (latest research suggests China did not divert any assets from the Pacific; quite the opposite happened: the Pacific war distracted assets from China)? What economic importance had China within Japan’s war effort? Were the operations actually led by Tokyo or triggered by local generals? How could Japan put together an operation involving half a million troops as late as 1944 and what did it actually achieve? What impact did American lend lease and bombers have? From how much “lack of will to attack” did Chiang suffer and what could he have really done differently? What lessons can be drawn from the guerilla war and how relevant could have they been for the wars of decolonization of the 50’s and the 60’s? How much has this war - its crimes as well as its military - shaped memory of Taiwan, China and Japan?

Before I focus on the battle, let me underline that, while the available documentation on the various campaigns of this war is thin, it borders on a total void for the 1943 Changde campaign. In the specialized English literature, the campaign, if mentioned at all, is hardly given a paragraph. Only in one book – 1971’s History of the Sino-Japanese War – can one find a map, an order of battle, and a general overview of the battle; but this Taiwanese source, written in broken English, has such a Chinese bias that any reported fact needs be taken with a grain of salt. I am not aware of Chinese books focusing on this campaign (but let me admit that my Chinese language skills could be improved), but I did spot a Japanese source, published in 1983 and long out-of-print. On the web, besides the contradicting stances in Chinese and Japanese Wikipedia articles, a deep search would give almost no additional data. The 2010 movie Death and Glory in Changde may trigger some serious historical work though.

The war of attrition in Central China

map22.jpg

In 1943, the Japan-China war had been a war of attrition for a few years. The frontline had not significantly changed since 1939. In spite of all the territory ceded to Japan and all the military losses, the Chinese government has showed no inclination for surrender. The Japanese had hunted the Nationalist government in Nanking, then in Wuhan, but it eventually relocated to distant Chunking. In 1940, Japan tried a major bombing campaign against Chunking, only to realize it had had no impact on Chinese will to fight. So Japan tried another way. It put a puppet government in Nanking in 1940 to isolate Chiang Kai-shek politically and decided that “peace and order” should be its primary goal in China. Destruction of the Nationalist would come from “a long time siege” and the army would avoid unnecessary expansion of the frontline, since it lacked means to control the occupied territory against guerrillas.

In 1943, the closest frontline was 600 km and one mountain chain away from Chunking. The general staff of the Imperial Japanese Army (IJA) in China had studied what it would take to get to Chunking and concluded it did not have enough strength to get there: plans were shelved end of 1942. Moreover, the IJA had faced stiff Chinese resistance during its limited operations in central China since 1939. The Chinese even put together a large-scale counter-offensive in December 1939 that showed how vulnerable the widely dispersed Japanese could be.

It was also in 1943 that Japanese land assets first started being diverted from China to the Pacific. Most of the airforce had focused on the Pacific as soon as the war against the USA had broken out. Given the weakness of Chinese airforce, that did not create serious military issues in China, at least until the first American long-range bombers began operating from the country in late 1943. By the time the Changde operations kicked off, American-supported airforce were not a major nuisance yet, and Japan had yet to realize what threat they could eventually become. However, following Guadacanal, Japan started reinforcing Pacific islands with units from the continent. Some experienced divisions had been relocated from China to such distant place as the Mariannas. Priorities had changed: the Japanese army lost their reserve, and so its ability to conduct strategic penetrations into Chinese held territory.

The most powerful component of the Japanese in China, and the only operationally effective force, was the 11th Army, located in the central part of the country. Centered on Wuhan, it held a front facing south and west along the Yangtze river. The 11th Army has been relatively active since 1939. It had extended its grip along the Yangtze up to Yichang, the furthest point reachable by large ships, at the gates of the mountains leading to Chunking. It had also conducted a series of offensive operations, the most famous being the campaigns against Changsha. Since permanent occupation of conquered territory was not possible because of insufficient manpower and overextended supply lines, the primary aim of the 11th Army was to forestall any enemy counteroffensive and to keep up army morale. The 11th Army’s typical pattern was an advance to capture a limited objective, followed by a retreat to its starting positions. Even if it captured important points (such as Changsha), the 11th Army had to abandon them and return to its lines. The Chinese were quick to adapt, first by refusing fight in open terrain and retreating to fortified positions, and then by re-occupying territory as soon as Japanese left. The Changde campaign is a variation on this theme.

The Changde campaign: context and operating plans

MAP1.jpg

Changde itself is located west of the large Dongting lake in the Hunnan province. The city was approximately 40km south-west of the frontline, where Japanese had secured a 10km deep foothold on the south bank of the Yangtze river. Changde belonged to Chinese 6th war zone, which also included Changsha, 170 km in the south-east, on the other side of Dongting lake. Although Chunking was right 400km west of Changde, no valley or road linked the cities. The terrain is rather flat but divided by sub rivers of the Yangtze (running north-south) and by numerous small lakes. Two large rivers that feed the Dongting lake ran west-east: the Li, north of Changde, that formed the main path of attack, and the Yuan through Changde and into the lake.

By late 1941, Changde was the site of an intense bacteriological attack. It is not clear why Japan picked this location to test its infamous weapons, but it certainly did not intend to follow-up with a land invasion. Airplanes dropped material infected with plague on the city, causing sizeable epidemics in March 1942. Chinese historians have conducted deep investigations into the matter, finding more than 7,600 confirmed cases of deaths linked to the bacteriological attack. The epidemic did not seem to have significant impact on military operations, however.

The Japanese 11th Army, led by general Yokoyama, launched two campaigns west on the Yangtse in 1943. A first operation involved six divisions in May 1943, between the Yangtse and the Li river. The 11th Army had previously attacked south (towards Changsha) and this move west surprised the Chinese. The operation seemed to be an attempt to test Chinese strength in the area and to disrupt any offensive preparation, rather than to secure any long-term objective. The fighting lasted a few weeks after which Japanese returned to their starting positions. During the Changde campaign, the IJA would fight along the Li river again, conquering positions it had occupied and evacuated in May.

General Yokoyama decided to mount another operation in the area in November 1943. This time, target was to destroy Chinese capabilities by seizing Changde. The plan was not to hold the city indefinitely, and some sources say Japanese had orders to leave the place after three days. Other sources mention another objective: to distract Chinese units from Burma. Although this could have been an argument to convince Tokyo, operational reality (time needed to move units from southern to central China and actual threat from the 11th army) made it irrelevant.

The Japanese force included more than eight divisions in a complex plan. From starting positions on the right bank of the Yangtse, the bulk of the divisions would advance west along the northern bank of the Li river, just as they had done in May, securing the bridges, from east to west, in Jinshi, Lixian, Shimen and Cili. In the north, a limited advance from the 39th division would secure the main thrust’s right flank. On the left, the 40th division would advance at a slower pace to the south-west, directly towards Changde. The overall idea was to deceive the enemy into thinking the main move to the west was targeted at Chunking. The second phase of the operations was to have the main force make a 90° turn to converge on Changde. The city would then be assaulted by 3 columns, coming from the north-east, the north, and the north-west. Except to secure the city itself, there was no plan to cross the Yuan river and move further south than Changde.

Attacking to the west along the Li river had one advantage: putting the weight of the assault at the junction of two Chinese war zones. However, the Japanese plan had two obvious shortcomings: the most advanced division had to run 70 km west up to Cili, then another 40km to get back to Changde, stretching the supply lines. And the Chinese could create choke points at each crossing on the Li river to delay or frustrate operations south to Changde.

Chinese were probably aware of a coming attack by having observed the Japanese reinforce their bridgeheads on the right bank of the Yangtze. Their defense had two main lines: first a “river defense force” holding a continuous line a few km west of the Yangtse; then two army groups (10th and 29th) for a deeper defense. The Changde area itself was under responsibility of another army group, the 27th, sometimes named after his general, Wang Yao-wu. It included the 57th division, specifically in charge of the defense of the city. As we will see, the Chinese reacted to the attack by a defensive plan seemingly like Stalingrad: luring the attacker into an urban battle to be able to encircle it.

Although the campaign took place deep inside China, navy services had some role to play. Some Japanese supplies were to be shipped from ports on the Yangtze river across the Lake Dongting, and eventually up the Yuan river to Changde. Meanwhile, a Chinese river force tried to mine the Japanese ports. It is not clear how many ships and barges were involved in the campaign, but US air force routinely strafed these exposed targets on their way to or from Change.

The advance to Changde (November 2nd – November 20th)

Japanese moved to their jump-off positions at the end of October and attacked on the night of November 2nd. After crossing the river defense line, the main Japanese force (3rd , 13th, 34th divisions, as well as the 17th mixed brigade) advanced in parallel columns to the west, a few km north of the Li river. They progressed 30km in 5 days until stopped by serious resistance from Chinese 79th corps around Nanchuisheh and Wangchiashang on November 8th. The 116th and 68th divisions, which were to seize the bridges across the river, could not advance quickly enough. On November 10th, they had secured the first bridge (in Jinshi), but were still 20km east of the main force.

Meanwhile, the right and left columns made little progress. In the north, a limited attack by the 39th division progressed 20km before moving back to its starting positions around November 10th. They had accomplished their mission: fixing Chinese units to protect the main force’s right flank. Further south, the 40th division, which was taking the shortest way to Changde, had a harder time against Chinese’s 29th Army group, and only got to Anxiang (15km into Chinese territory) on November 10th. Part of the Japanese actually crossed the lake on barges to speed up the attack.

At that point, the Japanese front showed a long salient that Chinese considered cutting. The Chinese 73rd and 44th corps, both from the 10th army group, attacked facing south east with the vague hope of linking with 29th Army group, but Japanese reacted with enough flexibility to check them.

But the Japanese had to divide their main force in 3. Some troops moved backwards to help the 116th and 68th divisions at their next crossing point (Lixian); others moved immediately south of Wangchiashang to seize the Shimen bridge; and the last division (13th) pushed further west to keep Chinese at bay. Since the Chinese 10th Army Group had seemingly exhausted its energy, that was a reasonable risk.

It took almost a week to secure the crossings (finally accomplished on November 15th). The Chinese army had a tendency to be routed and dispersed when pursued over flat terrain, but was at its best when entrenched in fortified positions, for example around a bridge or a city. Moreover, this was the time US planes engaged in harassing missions on the Japanese, targeting ground units and river shipping. The Japanese, who had insufficient air support, had feared enemy air would be a severe issue, but it did not become decisive. These delaying actions gave time for Chinese staff to prepare for a trap. Having guessed that Japanese may target Changde, they started pouring reinforcement in the city and calling support from the 9th war area. Fresh troops moved from the Changsha area along the southern shore of the lake to defend the Yuan river.

The battle of Changde (November 20th – December 9th)

The battle of Changde was actually two battles: the conquest of the city (November 20th – December 3rd) and the Chinese attempt to annihilate the Japanese locked up in the area (December 3rd-December 9th).

The first Japanese columns reached Changde on November 20th or 21st and an advance party of (walking) paratroopers were briefly surrounded in TaoYuan, a few km upstream from Changde. The Japanese assaulted the city but got bogged down into house-to-house fighting by the Chinese 57th division. After securing the area between Changde and Lake Dongting to allow for supply to get through by motorboats sailing up the Yuan river, the other Japanese columns joined the fight. By November 24th, 3 Japanese divisions were fighting in the city. The Chinese reinforced the besieged troops with their 10th corps, clearing the south bank of those Japanese that had crossed the Yuan river. The Japanese entered Changde fortress on November 28th. On the next day, they published a statement warning they would systematically burn the city (which proved difficult). The city was literary on fire, yet the 8,000 men of the 57th division, supplied by air drops from American A-29s, showed fanatic fighting spirit. Just like the Russians did at Stalingrad, the Chinese tried to cut off the attacking forces by surrounding the city. One source mentions that four Chinese corps did encircle the city by November 27th, yet this did not seem to decrease the fighting effectivenessof the Japanese or to trigger any rescue operation. It could be that the bulk of Japanese supplies came by the river – unhampered by strafing and river mines.

What exactly happened during the last days of the Changde siege is unclear. Chinese sources mention that the Japanese made liberal use of poison gas to reduce Chinese strong points. This would be realistic as Japanese frontline units routinely included gas specialists, and it demonstrates how tough the fight became. Japanese sources report that after the fortress had been invested on November 28th, an exit route was left open, through which the most senior Chinese officers escaped. The Chinese fail to confirm the anecdote. Similarly, it looks like no reinforcement were sent across the river to the defenders (contrary to Stalingrad). What is certain is that the 57th division defended until almost complete annihilation. When the last defenders eventually surrendered, they controlled an area no wider than 300m, and numbered about 500 survivors. Casualties amounted to 95% of officers and 90% of heavy weapons – again resembling to Stalingrad.

Yet the battle was not over. Chinese forces mopped up around the city attacked the Japanese. US aircraft could now bomb the city without hitting friendly units, and did so liberally. They repelled a weak interception attempt by Japanese fighters and kept control of the air until the Japanese temporally froze enemy activity by bombing airfields on December 15th. By December 9th, the Chinese had taken the city back from the Japanese. Whether the Japanese made a deliberate withdrawal (after all, their original plan was to keep control of the city for three days only) or were forced to do so because of enemy pressure has not been properly investigated. Similarly, what happened during the Japanese retreat and the casualties inflicted by the Chinese is not documented, but the fact the US air force was not at all called for support after December 9th suggests Japanese did not have a hard time getting back to their lines, both by walking or sailing across the lake.

The aftermath

The total campaign involved about 100 000 Japanese troops (included an unknown number of Chinese enrolled in four puppet divisions), facing 40-50 Chinese divisions (or 13-16 corps) that may have totalled some 200 000 troops. Casualties estimates are rather vague. Japanese records mention 2,977 dead and 1,274 wounded, of which a mere 148 dead and 72 wounded would be related to the siege of Changde siege itself. Number of prisoners in Chinese hands was not reported. Chinese losses are only estimates and range from 10 000 to 30 000 dead, to which one should add 15 000 prisoners. The 10:1 ratio between Chinese and Japanese losses would be surprising on other theatres, but is common on the China front.

So, who won? Both sides claimed victory, no one admitted defeat. The Japanese reached their target and destroyed the capabilities of the Chinese armies facing them by inflicting more than 25% casualties. Their own losses, although significant given lack of replacements, were not proportionally important, as the success of the same 11th Army in Ichigo proved six months later. Yet the Chinese kept control of the battlefield and showed such stubborn fighting spirit they even put the Japanese Army in embarrassing situations. Obviously their case was easier to publicize than Japanese’s: press reports and official communiqués claimed they frustrated the Japanese offensive. Their best argument could have been the famous photograph showing a demoralized, kneeled Japanese prisoner guarded by two Chinese soldiers. The Japanese could argue the whole operation was just a spoiling action, but, even if true, it would not be convincing.

The Changde campaign was the last “invade-destroy-return” campaign of the SIno-Japanese war. From 1944 on, strategic priorities changed: having lost control of the seas, Japan looked for a land link line from Indochina to Mandchuria; the threat of American bombers, which could reach Honk-Kong, Taiwan, and maybe Japan, had to be eliminated; and securing a major victory somewhere (be it Burma, Leyte or China) could give Japan a chance to get a conditional peace. Japan engaged its reserves and launched Ichigo.

jeudi 6 septembre 2012

Lord Mountbatten, de François Kersaudy

couv_-_kersaudy.png

Cette biographie de Mountbatten est un ouvrage de vulgarisation facile d’accès. Bien que toute en admiration et complètement dénuée d’analyse ou de mise en perspective, elle reste, si on ne connaît pas le personnage, suffisamment ordonnée pour faire une lecture agréable.

Le nom de Mountbatten n’est pas tout à fait inconnu des francophones mais force est d’admettre que rares sont ceux qui peuvent en dire plus que quelques mots, évoquant peut-être un poste en Inde, sans doute une responsabilité dans l’échec sanglant de Dieppe, bref, un personnage secondaire de la 2nde guerre mondiale. La lecture de Kersaudy permet d’en apprécier l’exceptionnelle carrière. Né en 1900 au sein de la famille royale, marin avant tout, il prend pendant la guerre la direction des opérations combinées et est chargé de préparer les débarquements alliés; il est envoyé superviser les opérations en Inde et en Birmanie de fin 1943 à 1945; il est, à 47 ans, le dernier vice-roi des Indes et gère le passage à l’indépendance du pays et sa division en deux nations; revenu en Europe, il finit par atteindre le sommet de la hiérarchie navale britannique, et pousse même jusqu’à être le commandant de toutes les forces armées vers 1960; retraité actif, il est un être tellement symbolique qu’il se fait assassiner par l’IRA en 1979.

Mais plus que quoi que ce soit qu’il ait pu faire, c’est le personnage qui fascine Kersaudy. Lord Mountbatten est grand, beau, droit, sûr de lui, intelligent, énergique, travailleur, sportif, infatigable, curieux, inventif, riche évidemment, enthousiaste, tolérant, entouré de maîtresses, accessible à tous, chevaleresque, courageux, optimiste, et en plus de tout cela doté d’un charme et d’un charisme extraordinaires qui lui permettent de séduire en quelques instants quiconque vient à sa portée. D’ailleurs, tout le monde, mais vraiment tout le monde l’aime. Il en ressort un portrait lisse, sans aspérité, mais curieusement sans profondeur et presque difficile à croire.

Des opinions que peut avoir Mountbatten, par exemple en matière politique ou coloniale, il n’est jamais question. Des initiatives ou des ambitions du personnage, de ses quelques échecs, on ne parle guère. Jusqu’à son retour d’Inde en 1948, les promotions et les nominations lui arrivent sans qu’il les recherche, parce qu’on a pensé à lui, et parce qu’il semble incapable de refuser quand on lui demande un service[1]. Il est le ’bon camarade’ parfait, celui à qui l’on peut confier la tâche la plus difficile mais qui y réussit avec brio grâce à ses multitudes qualités et un talent d’organisateur hors pair[2].

La lecture du texte, surtout la période jusqu’au début de la guerre, en est presque irritante. Les prouesses du jeune marin à l’ascendance royale, les tours du monde en paquebot et les séjours en palace, le mariage d’amour (bien sûr) avec l’héritière d’un milliardaire (ouf), enfin l’accumulation de petites histoires tout au long des pages donnent l’impression qu’on lit Point de vue ou qu’on est dans un film au téléphone blanc. Et la curieuse habitude qu’a Kersaudy de terminer ses paragraphes par des points de suspension n’aide pas[3].

Mais le texte s’améliore avec les années 1940. Après quelques pages bien rendues où l’on voit Mountbatten sur le pont d’un destroyer qui finit coulé au large de la Crète, son premier rôle d’importance est à la direction des opérations combinées, une organisation chargée de la logistique des débarquements alliés. Cessant subitement de chercher l’action, le danger et la gloire, il se révèle pleinement comme organisateur et meneur d’hommes. On se rend à peu près compte du travail accompli, même si le texte donne ici ou là l’impression que Mountbatten "marche sur l’eau".

Mountbatten est envoyé gérer le front d’Asie du Sud-Est fin 1943 (sans qu’il soit même suggéré qu’il ait pu regretter de ne pas prendre un commandement opérationnel dans les débarquements qu’il organisait depuis des mois). Kersaudy décrit alors avec clarté le sac de noeud que constitue le commandement allié, entre rivalités de personnes et confusion complète de l’organisation. Le tour réussit, et même si les conclusions ramenant tout à Mountbatten sont terriblement simplistes, on comprend pour la première fois quel talent il fallait au commandant pour remettre là-dedans suffisamment d’efficacité pour soutenir l’armée de Slim.

Le long développement sur l’indépendance de l’Inde fait le meilleur du livre. On pourrait penser que Mountbatten n’y joue qu’un rôle de transition; il est en fait, et pour la première fois, sur le devant de la scène. Kersaudy montre la difficulté de la tâche dans un pays profondément divisé, et comment Mountbatten parvient à gagner la confiance de pratiquement tous les interlocuteurs, à rendre évidente la bonne volonté du Royaume-Uni et à empêcher celui-ci d’être pris dans la tourmente des violences inter-ethniques. Il devient l’homme providentiel pour les dirigeants indiens eux-mêmes, qui, sentant le pays tomber dans le chaos le plus complet quelques jours après l’indépendance, le rappellent pour stabiliser la situation. Kersaudy parvient à faire sentir le caractère impossible de la mission et détaille comment Mountbatten, avec son charme, son énergie inépuisable, et son extraordinaire sens de l’organisation, parvient à s’en sortir.

On regrette bien sûr que l’auteur rate nombre d’occasions de prendre du recul par rapport à son héros, en posant la question des choix de vie, de ses influences, ou même simplement en creusant en quoi consiste ses qualités. Si le charme irrésistible de Mountbatten est répété chaque page, c’est une remarque incidente qui permet de comprendre, par exemple, le talent d’écoute et d’empathie qui le sous-tendait. De même, il ne faut pas attendre de ce texte une discussion objective ou éclairée sur les réalisations du personnage.

Cette lecture est ainsi un texte de vulgarisation ma foi réussi dans son genre. Linéaire, plus dense là où c’est le plus important, plutôt plaisant à lire, instructif: un honnête travail.

Notes

[1] A lire Kersaudy, on a l’impression que Mountbatten est comme un petit enfant, qui va être distrait par un objet passant à sa portée et complètement oublier ce qu’il était en train de faire auparavant. Ceci ne change que vers ses 50 ans, où pour la première fois Kersaudy le décrit comme voulant faire carrière - dans la marine, après avoir dirigé un continent.

[2] On a plusieurs fois l’impression que Mountbatten est un "mini-Marshall"

[3] Le tic d’écriture est si fréquent qu’il m’a fallu, pour ne pas cesser de lire, éduquer mon cerveau à ne "pas voir" ces points de suspension, à les remplacer par de simples points, qui font tout à fait l’affaire

- page 1 de 3