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2 GM Asie-Pacifique

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mercredi 11 juillet 2012

Morts pour l'empereur - la question du Yasukuni, de Takahashi Tetsuya

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Le Yasukuni, ce grand temple shinto de Tokyo, dédié aux soldats tombés au combat, est l’objet de polémiques qui semblent fort lointaines au lecteur occidental. Le sujet est symbolique, émotionnel, politique, idéologique, en un mot, abstrait, et d’autant plus difficile à appréhender qu’il vient d’une culture éloignée. Le livre de Takahashi détaille avec pédagogie et intelligence les différents aspects entourant ce sanctuaire. Passionnant par moments, il donne, chaque page, à réfléchir à la nature et aux contradictions des sites commémoratifs.

Takahashi procède par petites touches pour évoquer un à un les aspects historiques et politiques du sanctuaire. Le Yasukuni tire sa légitimité de temple "pas comme les autres" d’un rescrit de l’empereur Meiji, à la fin du 19ème siècle, demandant qu’il soit le lieu réunissant les âmes des soldats morts au combat. Les noms de ces soldats sont collectés et nommés un à un dans le temple, et des célébrations périodiques en rappellent le souvenir. Les visites officielles, notamment celles du premier ministre Koizumi entre 2001 et 2006, ont provoqué des protestations internationales, le temple étant perçu comme pro-militariste[1]. C’est à la lecture de Takahashi que l’on comprend les aspects polémiques de ce temple, qui n’a en fait rien à voir avec, par exemple, la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe parisien.

Devenir une "âme célébrée au Yasukuni" est une décision appartenant au temple seul, suivant des critères dont Takahashi montre les contradictions. Sont inclus les soldats tombés au champ d’honneur, mais seulement ceux qui se sont battus du "bon côté", cad pour l’empereur. Les ennemis ne sont naturellement pas admis, et, comme les premiers conflits sont les guerres civiles du début de l’ère Meiji (jusqu’en 1877), les sujets japonais s’étant mobilisé dans le "camp d’en face" sont exclus des commémorations: il ne suffit pas d’être japonais pour accéder au Yasukuni. Dans une sorte de nostalgie de la période coloniale, des non japonais sont célébrés au Yasukuni, par exemple des auxiliaires tawainais ou coréens décédés pendant la seconde guerre mondiale. Par contre, les civils victimes du conflit - et le le Japon en compte un nombre considérable - ne sont pas retenus. Les criminels de guerre ont été ajoutés, y compris Tojo Hideki et les autres criminels de classe A, alors qu’ils ne sont pas décédés au combat, que certains ne sont pas même des militaires, et que, tous n’ayant pas été pendus par les alliés, certains sont morts de mort naturelle bien après la guerre... Le Yasukuni est donc loin d’être un lieu de commération des "victimes" de la guerre, quelles qu’elles soient: il se concentre bien sur les militaires, et pas n’importe lesquels.

C’est que, en détaillant la nature des célébrations jusqu’en 1945, Takahashi met en évidence que la commération des âmes n’a pas pour but de consoler les familles ou de rappeler les horreurs des guerres. Au contraire, il s’agit de préparer les générations suivantes à leur propre sacrifice, de convaincre les familles qu’il n’y a de plus grand honneur que de voir leurs enfants donner leur vie pour l’empereur et se retrouver au Yasukuni. Non pas "plus jamais ça" mais "soyez fier que votre tour vienne". On perd de vue aujourd’hui combien le temple transmettait l’idéologie totalitaire d’avant guerre, comment le Yasukuni représentait le "shinto d’Etat", un shinto au-dessus des autres shinto, dont le principe était de mettre le service à l’empereur au-dessus de tout. Et Takahashi pointe avec finesse que cet état d’esprit perdure: le temple a toujours refusé les demandes de familles, aussi bien du Japon que de Taiwan ou de Corée, que leurs proches ne soient plus célébrés au Yasukuni. Son argument: les familles n’ont pas à discuter de la présence ou non au Yasukuni, c’est un problème qui les dépasse. Pour le dire autrement, les individus sont dépossédés du moindre droit, comme pendant la période impérialiste. Le principe de fonctionnement reste l’empereur, pas le peuple japonais.

Takahashi passe beaucoup de temps à discuter les différentes polémiques qui ont entouré le statut du Yasukuni depuis la guerre. Ses propos sont clairs, parfois très intéressants, mais il semble toujours s’arrêter à la surface des arguments sans oser se demander ce qui les motive. Par exemple, dès les années 1960, les politiciens envisagent de changer le statut du temple, mais se heurtent à la constitution japonaise, qui prévoit séparation de l’église et de l’état. Rendre un statut civil au temple demanderait de supprimer tellement d’aspects religieux que les propositions de lois finissent par être abandonnées. Les défenseurs du Yasukuni en viennent donc à envisager de changer la constitution japonaise, cette constitution qui a été imposée par les USA en 1946. On se dit tout du long que Takahashi va enfin dépasser les discussions juridiques sur le statut technique du temple pour chercher les sous-jacents plus ou moins avouables, par exemple en inversant cause et conséquence, en se demandant si l’objectif n’est pas la révision de la constitution et le moyen le Yasukuni - mais il frustre le lecteur en n’allant jamais au-delà des apparences.

La dernière partie du livre, quand Takahashi tente de proposer une sorte de mémorial qui soit dénué de l’idéologie détestable restant attachée au Yasukuni, est peu convaincante. Pour Takahashi, un mémorial lié aux victimes des guerres n’a de sens que si on est assuré qu’il n’y a pas de guerre future, pour éviter d’avoir à ajouter de nouvelles "âmes" au fur et à mesure, et à se poser la question du caractère juste ou non des conflits. Il s’attache à réfuter toutes les autres possibilités, parfois contre l’évidence, et d’abord porté par sa conviction pacifiste plutôt que, par exemple, un désir de reconciliation nationale ou asiatique. Le texte porte moins, et on sent trop qu’il est écrit vers 2005, quand le Japon, suivant les USA au Moyen-Orient, aventure pour la première fois des forces armées en dehors de son pays.

Ce Morts pour l’empereur a l’originalité de rentrer dans le détail des religions pratiquées au Japon - un aspect difficile à percevoir pour l’oeil occidental - en restant à la fois précis et simple d’accès. Il rappelle la puissance d’influence du "shinto d’état" avant et pendant la guerre, comme une des illustrations les plus fines de ce en quoi consistait le totalitarisme local. Reprenant un à un tous les points modernes entourant le temple Yasukuni, il est d’une lecture vivifiante.

Notes

[1] il y a des passages fort amusants où Takahashi montre avec obstination le caractère creux et irresponsable des déclarations de Koizumi suite à ces protestations

lundi 2 juillet 2012

Japanese Intelligence in World War II, par Ken Kotani

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L’étude du renseignement, une fois dépassés ses côtés anecdotiques, a la capacité de transformer l’histoire: si on découvre que chaque camp lisait le courrier de l’autre, il faut tout ré-interpréter. Le texte de Ken Kotani, un jeune historien japonais spécialiste du sujet, est le premier étudiant systématiquement l’organisation et les résultats de l’espionnage et du contre-espionnage japonais. Il apporte une perspective inédite sur le Japon en guerre, montrant en particulier comment l’armée dépassait la marine, et suggérant que la qualité du renseignement précédant la déclaration de guerre - et qui permit le succès des attaques de Hawai ou de l’invasion de la péninsule malaise - tenait plus à des bouts de ficelle qu’à une démarche systématique.

Alors que tout ce qui concerne le renseignement peut rapidement se révéler embrouillé tant les types d’interception et la juxtaposition des services spécialisés complexifie le travail de l’historien, Ken Kotani nous donne un texte court et clair porté par une structure limpide. Il sépare et compare l’armée et la marine japonaises, car il apparaît que les contacts entre elles, s’ils existaient bien pour le planning des opérations, étaient rares en termes de renseignement. Et il aborde les types de renseignement un par un: le renseignement ouvert (la lecture de journaux, de publications, etc.), l’interception de signaux (SIGINT), l’espionnage (HUMINT), et enfin le contre-espionnage. Le lecteur n’est jamais perdu et, si être familier des événements de la période est naturellement utile, on arrive à suivre même sans être un spécialiste.

La nature des sources que Kotani exploite est un sujet en soi. On le sait, très peu d’archives survivent au Japon, même si Kotani en trouve quelques unes. Il s’appuie sur les quelques mémoires d’anciens officiers ou d’agents japonais, en notant que même agés, les auteurs restent méfiants, craignant toujours que la justice américaine les poursuivent. Mais surtout, il se penche sur les données tirées des interceptions d’autres pays, pour, par ricochet, estimer ce que savait le renseignement japonais. Plusieurs trouvailles de Kotani viennent ainsi de Finlande, de Bulgarie, du Mexique et même de Vichy. L’ouverture des archives alliées permet également de comparer les télégrammes originaux avec les versions interceptées par le Japon, et donc d’estimer le temps de décodage ou le maillon faible des chaînes de communication. La Chine nationaliste s’avère ainsi l’allié le plus risqué: protégé par une faible cryptologie, tout ce qui lui est dit est transmis aux japonais. Les anglais et américains en sont conscients mais ne veulent prévenir les chinois: cela dévoileraient que, eux aussi, décryptent les communications...

Ces détails nourrissent la perspective sur les méthodes de renseignement. Obtenir quoi que soit directement par un agent est rare en temps de paix, exceptionnel quand la guerre a commencé. L’URSS est une cible prioritaire de l’armée japonaise jusqu’en 1943, mais le NKVD est si strict que les agents japonais qui franchissent la frontière ne reviennent pas, ou sont alors transformés en agents doubles. Aux USA, il semble n’y avoir pas eu plus de 3-4 agents en tout, et sans aucune efficacité.

Le décodage des signaux semble avoir été plus fertile, mais était concentré au mauvais endroit. D’après Kotani, l’armée japonaise a, avant 1941, réussi à percer plusieurs codes alliés, comme le code diplomatique des britanniques (en s’introduisant de nuit dans un consultat au Japon pour aller photographier les tables gardées dans le coffre) ou celui des garde-frontières soviétiques (en faisant passer devant eux un, puis deux, puis trois soldats, et en repérant quels étaient les changements dans les messages d’alerte envoyés). Surtout, elle vient à bout du code de la marine américaine - ce dernier décrit comme particulièrement solide - mais garde sa source pour elle, et ne révèle surtout pas cet exploit à ses homologues de la marine...

La marine semble incapable de décoder quoi que ce soit, et se contente de mesurer les volumes de messages. L’expérience lui permet d’anticiper les principales opérations américaines: le volume de messages gonfle environ 2 mois avant, le trafic venant des sous-marins suit environ 2 semaines avant, et le silence radio tombe sur l’ensemble en gros une semaine avant l’opération elle-même. Elle a donc une idée générale de l’axe d’attaque, même si elle ne peut déterminer, par exemple, si le coup est prévu sur Guam ou sur Saipan (à 200km l’une de l’autre, quand même). Le tout sonne comme primitif par rapport à ce dont les autres belligérants sont capables, mais on voit que même avec ces techniques, il n’est pas possible aux américains de "surprendre" leur adversaire dans la moindre de leurs opérations amphibies.

De toutes les façons, le service du renseignement, surtout celui de la marine, n’a aucun poids dans les décisions militaires. Son responsable participe pour la première fois à une discussion opérationnelle en 1945 seulement. Kotani rappelle que, le terme japonais pour "renseignement" signifiant aussi "information", les décideurs n’attendent pas forcément une synthèse, et considèrent des éléments bruts suffisants. L’armée a une perspective différente: elle a depuis longtemps saisi l’importance du renseignement, à commencer par la collecte d’information sur les manœuvres que la diplomatie japonaise pourrait tenter, par exemple pour finir la guerre en Chine. Les services concurrents sont une des cibles explicites des équipes, les diplomates savent qu’ils ne peuvent librement communiquer avec leur hiérarchie, la confiance règne...

Le livre de Kotani est plutôt descriptif, avec des faits, que refléchi, avec des analyses (à part dans une vingtaine de page sur 1941, mais traitant justement du seul domaine hyper connu). La plupart des points sont toutefois inédits, et tout ce qui concerne l’espionnage entre japonais et soviétiques en Mandchourie, tout comme la vision claire de ce que savait, ou plutôt ne savait pas, la marine japonaise, sont des nouveautés. On ne peut regretter cette courte lecture.

mardi 19 juin 2012

The Pacific War Papers: Japanese documents of World War II, par David Goldstein et Katherine Dillon

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Je me suis quelque peu fait avoir avec ce recueil de "documents originaux japonais" portant sur la deuxième guerre mondiale. Je m’attendais à des documents de la période elle-même - des textes de synthèse circulant en haut des hiérarchies militaires, par exemple -, mais je n’ai trouvé que de courts papiers écrits juste après-guerre par des observateurs distants, et incomplets et manquant de profondeur. Il est vrai que les sources originales, quand on en vient au Japon en guerre, sont limitées tellement les bombardements et les deux semaines d’autodafés de la deuxième moitié d’Août 1945 ont tout détruit.

En détails, ce volume reprend les documents originaux utilisés par Gordon Prange, qui a fait partie du staff de MacArthur après-guerre. Le bonhomme ne semble toutefois avoir été intéressé que par un seul sujet: Pearl Harbor, sa genèse, son exécution, ses suites immédiates. Il a écrit un livre sur le sujet, paru il y a plus de 30 ans. Le thème étant hyper rabâché, on lira avec plus d’intérêt les textes d’historiens, qui ont naturellement plus de recul, que les quelques considérations présentées ici (on sauvera néanmoins les extraits du journal de Kido, membre influent de la cour de Hiro-Hito, sur les intrigues politiques des 6 mois précédant Pearl Harbor).

Il n’y a rien de solide à se mettre sous la dent sur tout le reste, aussi bien pour l’avant-guerre que pour 1942 à 1945. On y trouve quelques considérations pas tout à fait inutiles sur les développements de la doctrine navale d’avant-guerre, l’essentiel étant sans doute le fait que c’est seulement en 1941, et à peine quelques mois avant de se lancer dans la guerre, que la marine japonaise donne un minimum de cohérence à son arme aéro-navale. Et une dizaine de pages sur l’arme sous-marine japonaise montrent surtout son insuffisance: seulement une quarantaine de submersibles pour couvrir le Pacifique, quand les allemands en ont construit des centaines sans parvenir à l’emporter dans l’Atlantique Nord...

Même s’ils avaient été annotés au lieu d’être bruts et un peu difficile d’accès à qui n’est pas très familier des acteurs et de l’ensemble des opérations du conflit, ces textes ne seraient sans doute pas digne d’intérêt pour un lecteur contemporain.

dimanche 26 février 2012

Japan's Imperial Army, de Edward J. Drea

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Si on se plaint du provincialisme de l’édition historique en France, qui ne traduit qu’une fraction de ce qui est disponible en anglais ou en allemand, il apparaît que, même quand il est question de la guerre du Pacifique, le travail récent et sérieux des historiens japonais n’est pas plus traduit en anglais. Edward Drea propose une synthèse des travaux contemporains, et d’abord de toute la bibliographie en japonais, sur l’armée impériale japonaise, depuis sa création au début de l’ère Meiji jusqu’à sa dissolution sans gloire en 1945.

Drea commence par les origines de l’armée japonaise au sein des conflits de clans qui divisent le Japon des années 1860-1880. Graduellement émerge le besoin d’une force militaire stable dépendant du pouvoir central plutôt que de fiefs régionaux, si possible constituée au-delà de la classe des samurai, et suffisamment moderne pour intégrer les développements doctrinaux et matériels de l’occident. Plusieurs tentatives sont nécessaires, mais enfin, après l’écrasement d’une dernière révolte en 1877, la primauté de l’armée "régulière" est établie, et un système de conscription se met progressivement en oeuvre jusqu’à devenir établi en une vingtaine d’années.

Cette force armée est tellement importante dans l’établissement du pouvoir central qu’elle obtient naturellement une primauté administrative: elle rapporte directement et uniquement à l’empereur, devenant une composante à part dans l’organisation du pays. Cet état de fait se construit progressivement mais est clair dès la première guerre sino-japonaise en 1894. La victoire contre la Russie tsariste en 1905 assure ensuite à l’armée une large assise populaire[1].

Une période de "marée basse" survient entre 1910 et (en gros) 1928, quand l’armée est à la fois divisée de conflits doctrinaux et que la modernisation de la société permet à d’autres forces de s’affirmer dans le pays. Mais dès la fin des années 1920, les extrémistes ont suffisamment d’influence pour tenter de contrôler l’avenir du pays. Drea rappelle les uns après les autres les intrigues, complots, assassinats et tentatives de coup d’état qui rythment la période, depuis une première tentative d’étendre la mainmise japonaise sur la Mandchourie en 1928 jusqu’au début de la guerre en 1937. L’état d’esprit des militaires est que le pays doit se mettre au service de l’armée; pas que l’armée doit être au service du pays.

Le découpage chronologique, simple mais risqué, fonctionne correctement: Drea reprend par petites touches les aspects politiques et doctrinaux de chaque période et résume rapidement les campagnes, retenant quelques anecdotes mais ne se perdant pas dans les détails. Quelques cartes permettent à celui qui n’y connait rien de suivre, et Drea a l’idée, si simple mais tellement rare dans les livres d’histoire, de résumer en un tableau ce qui distingue les courants doctrinaires plutôt que de laisser le lecteur naviguer dans le texte. Il vaut mieux être familier des grands événements de l’époque pour suivre, mais il n’est besoin d’être expert: le texte se situe habilement entre un ouvrage technique pour spécialistes et une introduction destinée à des néophytes.

L’auteur a l’air, tout au long de l’ouvrage, de juste raconter des faits. On voit vite qu’il est en réalité tiré par la phase finale de son histoire. Il retient, tout au long des descriptions de 1880 à 1920, ce qui résonne dans l’histoire de la suite: l’attaque surprise contre la flotte russe à Port Arthur avant celle de Pearl Harbor; les atrocités perpétrées en Chine en 1895 avant celles des années 1937; l’empereur Meiji approuvant chaque déclaration de guerre tout en affirmant que c’est contre sa volonté avant la veulerie de Hiro-Hito; le concept de "balles humaines" lors du siège de Port Arthur avant les kamikazes de 1944; le mépris pour la logistique dès les premières campagnes avant le désastre de Birmanie; etc.

Mais deux éléments reviennent continument. Drea insiste à chaque période sur la croyance profonde dans la valeur morale, "l’élan" des combattants japonais comme compensation de l’infériorité matérielle. La doctrine militaire est ainsi uniquement offensive, se rendre est impensable, être fait prisonnier un déshonneur. Prendre conscience que ces aspects sont déjà forts au début du siècle permet de comprendre comment ils étaient profondément diffusés à toute la troupe pendant la seconde guerre mondiale. Drea souligne de plus que les retours d’expérience (par exemple après la sévère défaite à Nomohan, contre les soviétiques, en 1939) ne peuvent remettre en cause ce paradigme: si la victoire était absente, c’est que la troupe manquait de valeur morale...

L’autre dimension sans cesse rebattue par Drea est l’absence, après la guerre de 1905 et jusqu’en 1945, de cohérence stratégique au sommet de l’état. La feuille de route stratégique de 1917 désigne déjà à la fois la Russie et les USA comme adversaires, et fait comme si le Japon avait les moyens industriels et financiers de s’armer contre les deux. Cette incohérence reste irrésolue presque jusqu’au bout. En 1943 encore, l’armée japonaise s’arme contre l’URSS alors que les américains sont sur le point de débarquer aux Philippines. Tout aussi grave, l’ensemble de la pensée opérationnelle est basée sur une conquête rapide de bases avancées, en priant pour que l’adversaire décide alors de négocier une paix plutôt que de se battre. On découvre dans Drea que ces limites sont consubstantielles (et font l’objet de polémiques) à la pensée militaire japonaise bien avant la seconde guerre mondiale. Les termes du débat sont posés, certains dès 1910, et jamais résolus.

Connaissant mieux la période qui fait la fin du livre, j’ai régulièrement noté des éléments inédits, mais j’ai été troublé des choix en creux de l’auteur. Drea, et peut-être toute l’historiographie, est plus à l’aise dans la description des querelles politiques au sommet de l’état que dans des réflexions sur les ressources, l’armement, les politiques d’occupation. Les aspects économiques du conflit sont globalement absents, même lorsqu’ils semblent directement concerner l’armée (ainsi du trafic d’argent en Chine avant 1937, de l’établissement d’une base industrielle contrôlée par l’armée du Kwantung en Mandchourie, ou tout simplement des choix d’armement - des armes de poing à l’aviation). Et l’évolution de la doctrine tactique et opérationnelle, sensible après Guadacanal, quand les japonais renoncent enfin aux attaques banzaï, n’est pas vraiment mentionnée alors qu’elle suggère plus de flexibilité et d’intelligence que ce que l’ensemble de l’ouvrage semble porter.

Cet ouvrage sérieux, au style clair bien que froid, est un aperçu moderne sur l’armée japonaise. Basé sur une impressionnante bibliographie japonaise, il n’a pas d’équivalent, et en devient indispensable pour se mettre à jour sur le sujet.

Note

[1] cette guerre est aussi le moment de l’émergence au premier plan de la marine impériale, couverte de gloire à Tsushima. Le propos de Drea est toutefois seulement l’armée, et il ne se concentre pas sur la marine sinon pour ses interactions avec l’armée

samedi 26 novembre 2011

Defeat into Victory, Battling Japan in Burma 1942-1945, par William Slim

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Slim se classe parmi les meilleurs mémorialistes de la seconde guerre mondiale, sans doute même le seul militaire alliant talent littéraire, esprit analytique, et paix avec soi-même. Son Defeat into Victory sur l’ensemble de la campagne de Birmanie aborde avec finesse comment bâtir puis utiliser une armée, dans un texte où l’auteur, sans chercher à dissimuler ses doutes et ses erreurs, ni fausse modestie à l’heure de la victoire, est porté par un style clair parsemé d’humour britannique.

Les mémoires de généraux sont un genre en soi. Rédigés par des retraités las, partiaux et manquant de recul, mal écrits, la plupart ne sont que justifications pénibles ou maladroites. Quelques-uns ne tombent pas tout de suite dans l’oubli[1]. Les plus réussis, de de Gaulle à Manstein, influencent durablement une histoire dans laquelle la statue de l’auteur tient une place prépondérante.

Le texte de Slim se distingue dans presque toutes les dimensions. L’auteur a eu la chance d’être au premier plan sur le front birman du début à la fin du conflit. Il débarque en mars 1942, en pleine retraite, et garde la tête de l’armée jusqu’à obtenir le sabre de son adversaire japonais, en Septembre 1945. Il nous décrit donc l’invasion japonaise et la façon dont les britanniques, "collés aux routes" par leur équipement motorisé, se font systématiquement déborder par une infanterie japonaise frugale et décidée. Une longue et pénible retraite vers l’Inde aboutit à la destruction de plus de la moitié de l’armée britannique.

Slim se retrouve donc avec un outil inadapté (en quantité comme en qualité) et démoralisé. Il doit retourner la situation. Il décrit dans des chapitres exceptionnels de profondeur comment il reconstruit minutieusement son arme. Il redonne le moral à ses troupes en leur inculquant un "sense of purpose" et en améliorant petit à petit leur quotidien. Il repense ses objectifs pour définir les moyens nécessaires: d’abord le but stratégique (détruire l’ennemi, et non libérer la Birmanie), puis le niveau opérationnel (opérations terrestres et soutien aérien, capacité logistique), enfin le tactique (mobilité tout terrain, encerclements et non attaques frontales, usage des blindés pour réduire les fortifications et non en percée). De cela, il tire les moyens, cad le type de troupes dont il a besoin et la quantité maximum qu’il peut se permettre d’engager en fonction de sa capacité de ravitaillement. On peut lire ces chapitres comme un guide de management tellement l’approche et les décisions sont pertinentes, dans le domaine militaire ou tout autre.

Amateurs talk tactics, professionals talk logistics: le proverbe n’a pas de meilleure illustration que ce texte. Tout dépend de la capacité à se maintenir au bout d’un ravitaillement de plus de 1000km passant successivement par rail, par route, par piste, traversant des fleuves larges de plus d’un kilomètre, et sujet aux embuscades ennemies. Le support aérien est la botte secrète des alliés, mais, pour s’en servir efficacement, il faut pouvoir projeter la capacité de construction d’aérodromes aussi vite que l’infanterie. Slim parvient à faire ressortir la complexité et la spécificité de son théâtre d’opérations ainsi qu’un remarquable système D. Son génie sait faire des routes à travers la jungle, des pistes d’aviation dans la boue, des chantiers navals le long d’un fleuve, des ponts sur n’importe quel cours d’eau. Surtout, Slim se situe à un niveau plus élevé que les mémorialistes habituels, que ces généraux ’opérationnels’ comme le trio Manstein-Guderian-Rommel. Jamais ces derniers ne prennent en compte la logistique, sinon pour s’en plaindre. On comprend avec Slim combien ces fameux allemands, la tête dans le guidon, n’avaient qu’une vision partielle de la conduite d’une guerre.

Et Slim démontre fin 1944 qu’il n’est pas qu’un organisateur hors-pair. Après avoir résisté à l’offensive japonaise à Imphal, il joue un coup de maître: la reconquête de la Birmanie. L’auteur explique avec précision comment son intelligent adversaire frustre le plan initial, et comment il s’adapte avec audace et succès. L’approche analytique est remarquable: Slim explicite les hypothèses sous-tendant sa campagne, prend conscience après quelques semaines qu’aucune n’est vraie (le commandement japonais refuse la bataille au nord de Mandalay, les moyens aériens de Slim sont réduits etc.), et adapte l’ensemble, demandant de vrais miracles à ses équipes. Il identifie le goulet d’étranglement de la logistique ennemie, Meiktila, et leurre l’adversaire par des roulements de mécanique vers Mandalay pendant que ses divisions, infiltrées sur 300km de montagnes, franchissent en force le Chindit et surgissent dans l’arrière adverse. Cela semble simple, mais la prise de risque - d’abord logistique, ensuite militaire - est énorme. Une comparaison vient immédiatement à l’esprit: Montgomery, qui, la seule fois où il se laisse aller à l’audace, dans Market-Garden, échoue piteusement. Montgomery encore qui dispose de moyens autrement plus importants pour franchir le Rhin, et y parvient piano piano quand Slim, à peu près au même moment, traverse deux rivières plus tumultueuses avec des bouts de ficelle. Montgomery enfin qui perçoit son allié américain comme un concurrent alors que Slim parvient à gagner la confiance des chinois et de l’insupportable Stilwell.

Quelles lacunes à ce texte ? Peu, en réalité. Les mémoires, écrites par des individus apaisés, sont rarement le lieu de règlements de comptes, et surtout pas avec les vivants. Aussi dans Slim sont-ce les portraits de Stilwell et de Wingate - tous deux décédés quand les mémoires sont écrits - qui sont les plus intéressants. De ces personnages, Slim, qui garde un ton policé si britannique, dit surtout du bien mais fait sentir combien ils pouvaient être irritants au quotidien. Il leur reconnait énergie et obstination, mais tout son livre défend la capacité d’adaptation comme clé de la victoire... Tel un bon manager, il ne dit jamais que du bien de ses subordonnées, et vante autant qu’il peut les qualités de sa hierarchie (Giffard, Mounbatten), même si ces derniers hommages sonnent légèrement faux dès qu’on en connait un peu plus sur les personnages[2]

Slim ne cache pas ses erreurs, ayant la tranquillité d’esprit de celui qui a finit par gagner la finale. Le contraste est brutal avec, par exemple, un Manstein, qui n’admet jamais avoir pu se tromper tout au long des défaites encaissées de 42 à 44, mais aussi avec des mémorialistes alliés comme Montgomery ou McArthur, plus pressés de gommer toute ombre à leur image que de vérité. Toutefois, Slim a parfois tendance à surévaluer l’adversaire. Il faut convaincre le lecteur de la puissance formidable des japonais à Imphal - et on le croit volontiers - puis pendant la campagne de Mandalay - même si on se dit que les divisions japonaises doivent être bien affaiblies - enfin dans la course à Rangoon - et on ne le croit plus du tout. Dans l’ensemble, le texte est avare de chiffres: Slim raconte son expérience directe plutôt que l’histoire de son théâtre d’opérations. Le style d’écriture est accessible et précis, souvent inspiré. On admire la clarté des propos et on se régale des traits d’humour britannique. Le tout se lit sans mal même si l’auteur s’épuise sur les 100 dernières pages[3]. Enfin, les cartes, bien que d’un style ancien, sont remarquablement complètes et lisibles, le lecteur devant évidemment faire l’effort de se familiariser avec la topographie de la Birmanie pour s’en sortir.

Pour avoir lu de nombreux mémoires de militaires, je ne peux que recommander ce texte. Il dépasse de la tête et des épaules le tout venant par son ton analytique, tout en assurant plaisir de lecture en n’étant ni technique ni froid. On en sort avec l’impression que, des militaires britanniques, Slim est de loin le plus grand: l’auteur s’est bien sculpté une statue, discrètement et efficacement.

Notes

[1] Les exemples de textes mineurs abondent, mais citons-en quelques-uns: les mémoires de Gamelin, les mémoires de Bradley, les mémoires de von Choltitz...

[2] Les personnalités de ce théâtre d’opérations se partagent entre des aventuriers (Chennault, Wingate, Stilwell...) et des britanniques au syndrome "fail in UK, go to India". Mounbatten y est envoyé après la catastrophique opération de Dieppe. Auchinleck après avoir passé la main au Moyen-Orient. Giffard, le supérieur de Slim, est une personnalité effacée et veule etc.

[3] avec des descriptions un petit peu répétitives (du type "la division 123 fit face à une forte résistance au village suivant et parvient par un mouvement tournant à dégager les bunkers japonais")

lundi 10 octobre 2011

Village China at War - the impact of War of Resistance to Japan 1937-1945, de Dagfinn Gatu

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Ce livre difficile aborde de façon dépassionnée et critique un sujet rare dans la littérature en anglais[1]: l’influence du Parti Communiste Chinois (CCP) sur la population chinoise pendant la 2ème guerre mondiale. Le CCP se donne une tâche herculéenne: avec des moyens humains et matériels primitifs, vaincre l’envahisseur japonais tout en réformant la société. Dagfinn Gatu explore une à une les transformations lancées et pour conclure que leur impact... dépendait des circonstances.

Village China at War n’est ni l’histoire de la direction du parti, ni des batailles menées par la 8th Route Army, mais une enquête sur la façon dont l’idéologie communiste et les directives centrales étaient mises en oeuvre dans les campagnes. Il ne s’agit pas non plus de "l’histoire d’un village" mais d’une vue d’ensemble de "ce qui se passait en vrai". L’auteur a une connaissance approfondie des documents chinois et japonais, et découvrir la quantité et la qualité des rapports écrits remontant du terrain vers la direction communiste est une surprise en soi.

Le problème du CCP est double. D’une part, la contradiction entre le schéma communiste d’une société divisée en classes (depuis les propriétaires terriens jusqu’aux paysans pauvres en passant par plusieurs niveaux intermédiaires) et la volonté de créer un "front uni" contre les japonais. D’autre part le souhait de s’appuyer le plus possible sur les masses, donc les paysans pauvres, tout en constatant que la machine administrative ne peut tourner qu’avec un personnel éduqué et sophistiqué que seules les élites peuvent fournir.

Dagfinn Gatu structure son livre parfaitement. Il rappelle les grandes lignes militaires de la période, par exemple la façon dont les japonais s’adaptent bien au contexte d’une guérilla, en ne cherchant pas de victoire décisive mais en lançant à partir de 1940 une longue campagne de "pacification" censée porter ses fruits vers 1943. Puis l’auteur aborde les ressources communistes: il montre les limites pratiques du modèle de pensée sociale du CCP et s’étend sur l’insuffisance des cadres. Cette partie est une des meilleures: le manque de personnel est criant, sa formation insuffisante et comme la ligne du parti a évolué en 1937, les anciens cadres sont "trop à gauche" pour qu’il se crée un front uni. Et la répression japonaise, la gigantesque charge de travail et les sévères purges de 1942 entrainent une désertion notable.

Après ceci, Gatu arrive à l’impact sur forces armées - milice, guérilla, armée régulière -, et sur l’organisation politique des zones contrôlées, en particulier sur les premières élections de chefs de village, et la difficulté à empêcher les "masses" d’élire les élites. Il s’étend longuement sur la politique de redistribution des richesses tentée par le parti: si mettre en place un impôt progressif se fait un petit peu - tant que la fraude fiscale le permet...- la résistance est farouche quand il faut toucher aux loyers perçus par les propriétaires terriens, cad à la répartition des richesses entre classes.

Les sujets peuvent être intéressants et le plan d’ensemble, quand on prend le recul pour le comprendre, est pertinent, mais force est d’admettre que ce livre purement analytique reste technique et, trop souvent, aride. L’auteur a fait de son mieux pour trouver des données chiffrées et évite de généraliser par anecdotes (pêché dans lequel seraient tombés les quelques ouvrages précurseurs, dans les années 60), mais quel que soit son thème, il ne peut que conclure que les types de décisions, leur implémentation pratique et leur impact réel "varient d’un lieu à l’autre", "dépendent des circonstances". Il ne parvient pas à faire une synthèse tellement son matériau est complexe.

Enfin, il est heureux que certains rapports du CCP mentionnent la brutalité de l’action sur le terrain, le comportement dictatorial des cadres locaux avec leur lot d’arbitraire, de violences physiques contre les "irréductibles" ou quiconque désigné tel, et d’inévitable corruption. On a par instant l’impression que l’auteur ne l’aurait pas spécialement relevé si les sources officielles n’en avaient fait, ici ou là, un point d’attention.

Notes

[1] on notera l’origine tortueuse du livre: écrit par un professeur d’une université japonaise, il a été publié d’abord au Danemark avant d’être repris en paperback par un éditeur canadien...

lundi 1 août 2011

Toutes sortes de lectures d'avant l'époque où j'écrivais des critiques (2ème partie)

J’ai tenté d’attraper tout ce que je pouvais sur le Japon en guerre, et voici ce que j’ai accumulé au cours des années (en plus des livres déjà chroniqués dans le blog).

  • The Rising Sun, par John Toland couv-aug_-_Toland.png

Une histoire complète de la guerre du Pacifique vue du point de vue allié. Perspective très classique, centrée sur les USA. Les 100 premières pages donnent toutefois un aperçu détaillé sur la guerre entre le Japon et la Chine de 1937 à 1939. Lors de sa publication en 1970, le texte fut apprécié par la somme de témoignages (américains) recueillis. Aujourd’hui, il est à la fois obsolète et lacunaire



  • The Pacific War, 1931-1945, par Ienaga Saburo couv-aug_-_Ienaga.png

Un des très rares livres généraux sur le conflit traduit du japonais. L’auteur est un universitaire pacifiste qui donne une description très critique des motivations et attitudes japonaises. Les bons sentiments sont toutefois plus importants que la profondeur d’analyse ou la rigueur de recherche.[1]





  • La guerre au Japon, aussi édité sous le titre J’ai vu brûler Tokyo par Robert Guillain couv-aug_-_j__ai_vu_bruler_Tokyo.png

Témoignage de première main d’un correspondant de presse - connaisseur unique du Japon - coincé à Tokyo pendant toute la guerre. Fine observation de la société, notant des éléments rarement reportés par ailleurs (par exemple l’ambiance de fête qui suit Pearl Harbor), et dont le moment de bravoure est d’avoir assisté au grand bombardement de Tokyo en Mars 1945 [2]. Une lecture rapide et agréable.


  • Tales by Japanese soldiers, par Kazuo Tamayama and John Nunneley couv-aug_-_tales_by_Japanese_soldiers.png

Recueil de témoignages de soldats japonais sur la campagne de Birmanie, certains poignants sur la retraite après la défaite d’Imphal. Pas de mention des conditions d’occupation du pays. Anecdotique. (Notez que la photo de couverture n’a rien à voir avec la Birmanie: il s’agit d’un prisonnier capturé par l’armée chinoise lors de la bataille de Changde, en décembre 1943, au milieu de la Chine).



  • Racing the Enemy: Stalin, Truman and the Surrender of Japan, par Tsuyoshi Hasegawa couv_-_racinf_the_enemy.jpg

Un livre d’histoire qui reprend en détails le déroulement de la reddition du Japon à l’été 1945. Analyse approfondie du jeu diplomatique entre le Japon et l’URSS, et de la psychologie des intervenants japonais. La thèse centrale et convaincante est que c’est bien la déclaration de guerre de l’URSS qui entraine la reddition, et non la bombe atomique (point qui, évidemment, suscite la polémique chez toute une partie du public américain). Le livre inclut une description précise des opérations soviétiques en Mandchourie qui, exploitant aussi les sources japonaises, complémente (et corrige...) celle de Glantz.




  • The Origins of the Second World War in Asia and the Pacific, par Akira Iriye Iriye.jpg

Court livre de synthèse sur les événements diplomatiques qui ont mené à Pearl Harbor. Bien écrit, complet, et fort clair, ce texte, qui s’adresse d’abord à des étudiants, est une excellente lecture pour comprendre comment ont été prises les décisions.



  • The Rape of Nanking, de Iris Chang couv_-_Iris_Chang.jpg

Texte émotionnel et emporté sur le sac de Nankin, truffé d’erreurs et d’approximations et sans aucun esprit d’analyse. Exemple type de ce qu’il ne faut pas faire.



  • Embracing Defeat, de John Dower couv_-_embracing_defeat.png

Ouvrage séminal sur le Japon d’immédiat après-guerre. Recherche et description exhaustive de la société japonaise des années d’occupation, depuis les interactions avec MacArthur jusqu’aux mouvements littéraires en passant par le renouveau industriel. Ecriture superbe. A été récupéré ensuite par l’administration Bush comme une référence pour l’occupation de l’Irak.



  • Midway, the Battle that Doomed Japan, par Mitsui Fuchida et Masatake Okumiya couv-aug_-_Midway.png

Rare témoignage militaire japonais traduit en anglais sur une bataille navale, par deux officiers présents sur les bâtiments ayant participé à Midway. Ce texte a influencé la vision du Pacifique, en particulier la perspective qui voit en Midway le tournant de la guerre.



  • L’armée de l’empereur, de Jean-Louis Margolin couv_-_l__armee_de_l__empereur.jpg

Probablement l’unique ouvrage écrit en français sur le Japon militaire. Revue du comportement militaire de l’armée japonaise, incluant une description exhaustive des crimes de guerre. Critique constructivement la thèse de War without Mercy, de John Dower.



  • China’s Bitter Victory, sous la direction de James Hsiung et Steven Levine couv_-_China__s_Bitter_Victory.jpg

Recueil d’articles sur la Chine en guerre, publié par des universitaires chinois, japonais et américains. Premier défrichage du sujet, avec uniques discussions (à ma connaissance) sur l’industrie militaire, la recherche, la propagande. Comme toujours dans un tel exercice, la qualité des articles est variable.

Notes

[1] "Opinion and sincerity count more than historical scholarship", pour citer Drea

[2] l’auteur a eu la chance de vivre à Meguro, un quartier légèrement excentré qui a échappé aux bombes

dimanche 15 mai 2011

In the Ruins of Empire, par Ronald H. Spector

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In the Ruins of Empire est un livre à l’ancienne sur l’Asie de 1945-46: le point de vue est essentiellement occidental, sinon américain; le travail d’analyse est parcellaire, sinon inexistant; il n’y a guère de synthèse, sinon les trois dernières pages. Ceci dit, le texte reste sur ce thème une introduction pratique, simple d’accès, et peu chargée idéologiquement.

Ronald Spector étudie la transition après l’occupation japonaise des territoires qui n’avaient pas été libérés pendant la guerre: Chine, Corée, Indochine française, Malaisie britannique, et Indonésie hollandaise[1]. Pour la période s’étendant d’Août 1945 au rapatriement des derniers soldats japonais (mi-1946), le livre se structure en une série de monographies de 2 ou 3 chapitres et tient en fait du recueil d’articles. Les derniers chapitres traitent rapidement la période 1946-1948, cette fois en juxtaposant les théâtres au sein des chapitres, l’auteur semblant avoir renoncé à un meilleur fil conducteur. Il reprend sans défaut les grandes lignes des événements. Sa perspective est moderne, et résume élégamment les travaux plus fouillés disponibles par ailleurs[2], si bien que le livre est une bonne introduction au sujet.

Mais si ces courtes monographies sont claires et faciles d’accès, leur structure en montre immédiatement les limites: Spector nous donne d’abord, avec pas mal de détails, les intentions des USA et des puissances coloniales européennes. Puis, il nous parle de la réalité de la situation sur place à la fin de la guerre, mais cela semble une simple toile de fond car le texte se concentre rapidement sur ce qu’il advient quand débarque une division de marines en Chine, quand les troupes indiennes retournent à Singapour, quand quelques français arrivent à Saigon. L’histoire y est donc racontée du point de vue occidental. Le biais est fort lorsque les USA sont concernés: malgré la connaissance qu’a Spector de la période, il s’en remet surtout aux sources qu’il a sous la main - la généralisation à partir d’anecdotes en étant le symptome, l’absence de références chinoises ou coréennes la cruelle démonstration. Et on tombe parfois dans la caricature: plus d’attention est portée, en Chine, à l’action de quelques commandos de l’OSS allant libérer les camps de prisonniers, qu’à la reprise en mains du territoire par Chiang. Et au Tonkin, fin 1945, quand le texte décrit l’arrivée des troupes chinoises, c’est par la réaction d’un américain voyant, du hublot de son avion, les colonnes de troupes. Un livre américain, à l’ancienne.

Pour les pays dont les américains sont absents, le texte est plus équilibré. Spector a dû aller chercher des sources britanniques, françaises, hollandaises, ce qui lui donne au livre un poil de pertinence en plus (même si le moindre détail des conflits internes à la diplomatie américaines reste mentionné).

On se demande toutefois ce qui pouvait pousser un historien à lier dans un même ouvrage toutes ces nations. Il n’y a pas de cadre aux différents récits, guère de réflexion sur des dimensions communes. Si, par exemple, la cohérence de la politique étrangère américaine sur fond de début de guerre froide était un thème naturel, de nombreux autres auraient pu servir de fil rouge: le comportement des troupes japonaises; la maturité politique des pouvoirs locaux - organisés en Indonésie, dans l’improvisation la plus complète en Corée -; les sous-jacents à l’attitude des puissances coloniales, aussi bien sur place qu’en métropole; les enjeux économiques; etc. Ces points apparaissent ici ou là dans le texte, sans jamais être reliés entre eux. Il se peut d’ailleurs qu’il ne soit pas possible de trouver de point commun pertinent - mais en cas, en quoi ce livre est-il nécessaire, pourquoi ne pas se contenter de monographies distinctes?

Notes

[1] quelques zones sont ignorées, par exemple Brunei et la partie nord de Borneo (britanniques), Taiwan (chinois, mais sous domination japonaise depuis bien plus longtemps que le reste de la Chine), la Thailande, les territoires non libérés des Philippines. Sur l’Indochine, ce qu’il advient du Cambodge et du Laos est laissé de côté, l’auteur ne traitant que le Vietnam

[2] Par exemple, The War for Korea

mardi 29 mars 2011

The Battle for China, de Peattie, Drea et van de Ven

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Ce texte vient de paraître et est sans doute le premier en anglais à donner une perspective complète sur la guerre sino-japonaise de 1937-45. Un beau progrès par rapport aux rares sources existantes [1], mais un volume qui souffre toujours de lacunes béantes. On l’appréciera comme tel: bien meilleur que tout autre texte sur la Chine, mais loin du niveau d’homogéneité, de complétude, et d’analyse existant sur le front de l’est ou sur la guerre du Pacifique.

The Battle for China est un ouvrage collectif écrit par des chercheurs chinois, taiwanais, japonais et américain. L’idée n’est pas nouvelle[2] mais bénéficie ici d’un plan structuré. Plutôt qu’un recueil d’essais plus ou moins bien agencés, les éditeurs ont imposé un texte organisé et complet sur les aspects militaires du conflit. On passe ainsi du déclenchement de la guerre à l’examen des 3 principales périodes (guerre de conquête 37-41, guerre d’attrition 41-44, offensives finales 44-45) en présentant à chaque fois les points de vue chinois et japonais. Une réussite du texte tient en cette juxtaposition, pour chaque épisode, d’essais écrits par des historiens différents, l’un donnant la perspective japonaise, l’autre répondant avec la perspective chinoise. Si on lit plusieurs fois la même chose, c’est sous une lumière différente; et force est de reconnaître que la répétition n’est pas un mauvais moyen de bien appréhender les enjeux. Le texte fait le choix conscient de se concentrer sur les aspects militaires, puisqu’ils sont à la fois fondamentaux et mal connus. Les dimensions diplomatiques, économiques et politiques sont reléguées au second plan, tout comme les débats sur les atrocités perpétrées par les japonais.

La valeur de chaque essai est plutôt bonne. Les thèmes et les structures sont naturels. Les textes sont sérieux, les sources sont presque exclusivement chinoises ou japonaises. Comme toujours dans un recueil, on accroche plus ou moins au style des auteurs. Certains des textes sont des traductions du chinois ou du japonais, traductions arides et dont on sent qu’elles ne servent pas les originaux. Ainsi la description qui se veut épique et vivante d’épisodes de la campagne de Nankin tombe à plat; le contraste avec la fluidité de l’essai suivant est frappante. Plus généralement, on voit la différence entre les auteurs qui donnent d’abord une vue d’ensemble de leur sujet ou de leur sous-sujet avant d’entrer dans les détails et ceux qui commencent par donner une multitude de détails avant de parvenir péniblement à une conclusion[3]. La première démarche est plus fluide.

Sur le fond, The Battle for China apporte plusieurs éléments jamais lus aussi clairement. On comprend au récit détaillé des "incidents" entre 1932 et 1936, aux concessions que les japonais obtiennent sans jamais avoir à se battre, que le Japon pense arriver à une décision rapide et n’anticipe nullement une guerre prolongée. Son mode de pensée est "tant que je gagne, je joue", si bien qu’il est surpris qu’on finisse par refuser de lui céder. Pour les auteurs, la guerre a éclaté par erreur. Les japonais cherchent jusqu’au bout la bataille décisive, et ils ne la trouvent jamais. On ne peut s’empêcher de rapprocher cette stratégie de celle de l’Allemagne, qui réussit en France à gagner d’un coup, et cherche année après à année à refaire la même chose en URSS. Mais à une différence près: le corps expéditionnaire japonais en Chine n’est jamais vaincu [4]. Il gagne quasiment toutes les batailles mais perd la guerre, et cela ressemble étrangement au modèle des guerres de décolonisation qui suivront la 2GM.

Chaque épisode ou presque est l’occasion de rappeler l’asymétrie de puissance entre les deux camps. Les japonais peuvent engager les chinois à 1 contre 15 et l’emporter. Certaines batailles donnent 5.000 pertes japonaises pour 150.000 pertes chinoises[5]. Les auteurs estiment que c’est comme si l’affrontement avait opposé une armée moderne et une armée digne de la guerre de 30 ans. En même temps, contre les communistes, la lutte montre la supériorité des techniques de guérilla. La guerre sino-japonaise est ainsi le théâtre de 2 conflits inédits, la survivance d’une guerre entre modernes et anciens, et la première victoire d’une insurrection populaire contre une armée industrielle.

Deux chapitres sont consacrés à la campagne de bombardement de Chunking, lancée par les japonais en 1939 après qu’ils ont épuisé les possibilités de la guerre terrestre. Ces descriptions sont inédites, surtout sur la masse de moyens mis en place par le Japon. Pour la première fois, l’idée d’une soumission de l’ennemi par les airs est battue en brêche; avant les tentatives allemandes sur Londres, et la réciproque par le Bomber Command; avant les bombardements systématiques du Japon en 1945. Mais ces éléments sont aussi à rapprocher des tentatives de bombardement stratégique menées par les américains. Les japonais font 9500 sorties sur Chunking et lâchent 21.600 bombes pour un résultat mineur; les 10.000 tonnes de bombes lancées sur les japonais par les B29 basés en Chine ne pouvaient donc avoir le moindre impact.

Le texte souffre néanmoins de sérieuses lacunes. La première tient aux cartes, tout simplement. Nous sommes ici au niveau sous-standard. Il y a une dizaine de cartes au début de l’ouvrage, mais elles sont à la fois incomplètes et peu lisibles. Presque systématiquement, les lieux clés mentionnés dans le texte ne sont pas sur les cartes. Les noms des rivières sont omis. La carte de situation de la frontière birmane oublie la route de Birmanie. Et les flèches montrant les déplacements de troupes sont confuses, en partie par le choix d’utiliser des dégradés de gris pour différencier les camps. On ne pardonnerait pas ces approximations à un ouvrage des années 70.

Et sur le fond, plusieurs essais accrochent des conclusions sans lien avec leurs arguments. Comme le Japon a perdu la guerre, la facilité est d’affirmer que "les victoires opérationnelles n’ont pas été stratégiques". Mais cela, en plus du fait qu’on le sait avant d’avoir ouvert le livre, n’est pas amené de façon convaincante, en particulier quand sont traités les opérations de 1937-41. Sur Ichigo - la grande offensive japonaise de 1944, qui enfonce toutes les défenses chinoises et semble inopposable-, on assiste à de véritables contorsions des auteurs, l’un d’entre eux affirmant par exemple que Ichigo est une "catastrophe" pour le Japon parce qu’il reste 3 B29 à Chengdu capables d’atteindre Kyushu, et en dépit des 14 bases aériennes alliées détruites.[6]. Les chiffrent manquent singulièrement pour appuyer les démonstrations et on a plus d’une fois l’impression de propos incantatoires, aussi bien sur les aspects terrestres que sur les aspects aériens. Et si sont décrits en détails les moyens envoyés à la Chine depuis l’URSS et les USA, le texte ne se demande pas quelle pouvait être leur importance réelle par rapport aux ressources proprement chinoises. On a ainsi l’impression de voir les bons sujets, mais sans qu’ils soient traités à fond. D’ailleurs, le livre est étonnamment pauvre en what ifs. A part une seule fois, quand sont abordés les activités de la 11ème armée japonaise au centre du pays, les auteurs se concentrent sur la narration des événements sans guère se demander ce qui aurait pu arriver d’autre, quelles étaient les alternatives et quels étaient les choix forcés. Ce recul, cette profondeur d’analyse sont encore à construire.

Un des derniers chapitres remet en perspective le front chinois avec le reste du conflit. Une démonstration rigoureuse et inédite montre que ce n’est pas la Chine qui a aidé les américains en distrayant des troupes japonaises, mais l’inverse. Les américains ont soulagé la Chine; mais la Chine n’a jamais aidé les américains à aller plus vite dans le Pacifique. C’est l’attaque japonaise au sud qui a retiré de Chine la quasi totalité de l’aviation nippone; c’est Guadacanal qui a dérouté les divisions qui devaient lancer une offensive en Chine en 1943; et quand il a fallu renforcer les îles du Pacifique, les moyens ont été surtout prélevés de Mandchourie, pas de Chine (et d’autant moins que la flotte marchande japonaise était alors incapable de larges transferts de troupes). Les moyens engagés en Chine n’ont pas énormément évolué en 1941 et 1944, donc les chinois n’ont pas vraiment distraits les japonais du Pacifique. Cette thèse presque provocatrice donne a réfléchir.

En résumé, cet ouvrage est un bond en avant dans l’étude de la période. Il est le premier à être aussi complet et sérieux, et se met une tête au-dessus du reste. Il n’est toutefois pas encore au niveau de synthèse et de rigueur que l’on trouve sur d’autres thèmes.

Notes

[1] dans le meilleur des cas, 2-3 chapitres d’histoires plus générales sont consacrées à ce théâtre. Mais le plus souvent, le sujet est traité en quelques lignes, et en reprenant le point de vue de Stilwell sur l’incompétence de Chiang

[2] voir American, Chinese and Japanese Perspectives on Wartime Asia, ou bien encore China’s Bitter Victory

[3] le premier groupe est N, le second S. Devinez mon type

[4] sinon lors de batailles qui, si elles ont une valeur de propagande majeure, ne vont pas plus loin que l’affrontement tactique. Ainsi du coup de main des communistes de la 8ème Armée, qui détruit juste un convoi de ravitaillement escorté par 200 hommes; de la bataille, autrement plus sérieuse, mais tenant plus du fait d’armes que la victoire opérationnelle, de Taierzhuang en 1938; des batailles de Changsha, 3 fois attaquée et 3 fois abandonnée par les japonais

[5] les estimations côté chinois sont bien sûr imprécises

[6] Il y a une attitude amusante des auteurs japonais de l’ouvrage, qui ne veulent en aucun cas passer pour des sympathisants du Japon, et prennent un biais anti-japonais qui va parfois jusqu’à nier l’évidence

lundi 14 mars 2011

La Mandchourie oubliée, de Jacques Sapir

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J’ai enfin lu ce livre vanté, considéré comme précurseur, et toujours cité avec révérence. Ce qu’il en est ? Un bon livre, certainement. Mais pas de quoi s’exciter autant, comme on va le voir.

Jacques Sapir nous propose une étude sur la doctrine militaire soviétique telle qu’elle s’est formée dans les années 30 et 40, et accompagne son texte d’une illustration: les campagnes de Mandchourie. Sapir n’écrit pas l’histoire du théâtre URSS-Japon, il s’en sert juste comme une application commode; il aurait pu en prendre une autre. Son texte ne peut se confondre avec, par exemple, une histoire de August Storm, et il doit avoir regretté d’avoir choisi un titre obscur, d’avoir publié chez un éditeur à l’image floue[1], car ce qu’il nous dit est diablement intéressant et son livre, jamais ré-édité depuis 1995, pas même présent au catalogue des Editions du Rocher, en aurait gagné en visibilité.

Sapir développe donc une approche synthétique de l’art de la guerre soviétique, dans une première partie extrêmement convaincante. Il montre comment les soviétiques, les premiers, font émerger le niveau opérationnel dans la pensée militaire, intermédiaire entre tactique et stratégique; comment la pensée militaire englobe d’emblée les aspects sociétaux, avec ses atouts et ses limites, et ne se contente pas d’explorer les armées et leur engagement. L’auteur s’appuie sur de nombreuses sources russes, ou sur des textes anglais basés sur des archives russes[2]. Le tout est intelligent, précis, clair et bien écrit. [3] Un plaisir.

Le point de vue soviétique est fouillé, ce qui amène naturellement à se poser la question de ce qui se passait en Allemagne. Cette comparaison n’est qu’esquissée, certains points sont soulignés, l’auteur semble tenté de s’y lancer, mais nous laisse sur notre faim. On aurait adoré une mise en regard systématique et fouillée des conceptions militaires, mais Sapir, peut-être, finit par se souvenir qu’il a titré son livre La Mandchourie oubliée. Une occasion ratée.

On en vient donc aux 3 conflits de Mandchourie, qu’il traite de façon inégale.

Grande originalité: il commence par la partie terrestre de la guerre de 1904-05, se concentrant sur l’avance japonaise depuis la Corée jusqu’à Moudken, sans insister sur le siège de Port Arthur. Je reconnais mon ignorance du sujet, et j’admire d’autant plus la facilité avec laquelle le texte a pu me guider dans les opérations. Sapir démontre que le vainqueur japonais avait, sans le savoir, maîtrisé la partie opérationnelle tout en échouant aux niveaux tactiques et stratégiques. Il insiste sur la timidité du commandement russe et sur les problèmes logistiques.

Pour la bataille de Nomohan, cet incident frontalier aux confins de la Mongolie et de la Mandchourie dégénérant en bataille rangée à l’été 1939, la première victoire de Joukov, Sapir s’appuie essentiellement sur les textes en anglais de Drea et Coox, parus dans les années 80. Il décrit en détails la situation, les forces en présence, les étapes de la bataille. Il a dessiné quelques cartes - dans un style très années 80 - qui sont claires et guident admirablement la lecture. Sapir ne perd pas de vue que son sujet est la doctrine plutôt que tel ou tel accident tactique. Il consacre un long développement aux conclusions qu’ont pu tirer les deux camps de la bataille. Ici, si le point de vue soviétique est convaincant, les hypothèses sur le Japon sont hasardeuses. Car l’auteur, mine de rien, nous parle de la Mandchourie sans guère avoir accès aux sources japonaises. Il rate quelques faits marquants[4] et n’a pas exploré les développements de la doctrine terrestre japonaise après 1940.

Cette limite devient criante quand est abordée le dernier sujet, la conquête en Août 1945 de la Mandchourie. Si le plan soviétique est parfaitement expliqué, si sa mise en oeuvre est bien rendue, il n’y a aucune profondeur de vue sur le comportement de l’adversaire japonais. La valeur des 800,000 hommes qu’il reste à l’armée du Kwantung, la crédibilité et l’exécution qu’a pu avoir le plan japonais de repli dans les montagnes à la frontière coréenne, l’effet du départ précipité de la population civile japonaise, enfin celui de la reddition du Japon du 14 Août, sont ignorés ou traités par dessus la jambe. Et même si Sapir veut d’abord nous parler des russes, on ne peut que conclure que la démonstration de l’art opérationnel soviétique aurait été plus probante face à un ennemi avec plus de consistance; comme les allemands pendant Bagration ou pendant l’opération Vistule-Oder, par exemple[5]

Alors qu’on pense que le texte est terminé, les dernières 60 pages sont une espèce de digression qui détruit en partie la très bonne image qu’on avait jusqu’ici. Sapir vient nous parler maintenant de généralités sur l’Union Soviétique, par exemple le "fétichisme du capital" ou d’autres "pathologies". On cherche en vain le fil rouge qui relierait tout ceci à ce qui précède. Sur les aspects militaires, il entreprend soudainement quelques pages sur le C3I (commandement & contrôle), certes intelligentes, mais qui auraient eu leur place dans un autre livre. Et la conclusion, qui décrit le conflit, contemporain à l’ouvrage, de Tchechenie, a beaucoup vieilli[6]; il aurait fallu en faire un article de revue plutôt que l’insérer ici. La Manchourie oubliée se termine en queue de poisson.

Au final, un texte à lire. La thèse est originale, le livre est bien écrit et se lit très facilement, même quand il est technique. Seul conseil: épargnez vous les 2 derniers chapitres.


***

Après cette lecture, je ne peux m’empêcher de revenir sur les nombreux commentaires qui comparent Jean Lopez et Jacques Sapir[7]. On a entendu que Lopez "n’apportait rien de nouveau", par exemple. Or Sapir se base essentiellement sur des sources secondaires contemporaines, tout comme Lopez. On reproche à Lopez de synthétiser les travaux de Glantz et autres, or Sapir fait exactement la même chose avec le même Glantz, avec Coox, avec Drea . On a entendu que la description de l’art opérationnel soviétique par Lopez était moins bonne que chez Sapir. Cela peut se discuter, mais force sera de reconnaître que, chez Lopez, on examine en détail la différence avec la doctrine allemande. Et que les cas concrets qui servent à Lopez - les opérations de l’hiver 1945 en Pologne et en Allemagne - sont largement plus pertinents que la Mandchourie.

J’en viens à me demander si, tout simplement, les lecteurs ne se souviennent pas du choc de la nouveauté en lisant Sapir. En 1995, rien en français n’était aussi limpide. Une relecture du texte de Sapir, aujourd’hui, met en valeur la façon dont Lopez complète et enrichit le sujet. La lecture de Lopez souligne, en creux, les limites du Sapir.

Notes

[1] la liste des publications des Editions du Rocher met au défi de distinguer une quelconque ligne éditoriale

[2] déjà, Glantz. Les ouvrages "grand public" de Glantz ne sont pas encore écrits, mais Sapir a bien repéré ses premières publications, extrêmement techniques, sur le sujet

[3] cela semble une évidence maintenant, mais rappelons-le: La Mandchourie oubliée est également débarrassée de tout aspect idéologique. L’URSS est ici regardée par un chercheur objectif

[4] pour n’en citer qu’un, que l’infanterie japonaise qu’écrase Joukov était une division de bleusaille, et non une unité aguerrie par la guerre en Chine

[5] suivez mon regard...

[6] d’autant que Sapir rate complètement le fait qu’il n’y a aucun lien avec l’art opérationnel. Si une comparaison aurait pu être pertinente, ça aurait été avec les combats de rue de Stalingrad...

[7] par exemple, ici, ici, - où l’on considère le Sapir comme un "VRAI chef-d’oeuvre" -, ou encore ici

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