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Histoire contemporaine

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lundi 8 décembre 2014

Sous le feu, de Michel Goya

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Sous le feu est un petit livre étrange et vaguement dérangeant sur le comportement émotionnel du soldat lors des brèves séquences du combat d’infanterie.

Une quinzaine de courts chapitres évoquent les conditions extrêmes vécues pendant le combat, l’exaltation et l’anesthésie pendant l’assaut, la peur viscérale qui le précède, l’angoisse de celui qui subit un bombardement ou risque un torpillage sans pouvoir répliquer, l’acte de tuer dans ce qu’il est plus rare qu’on ne l’imagine, la pression du groupe, ou encore l’importance de décider vite plutôt que bien. L’auteur, qui distingue d’emblée la minorité "d’acteurs" de la masse de "figurants", illustre l’ensemble de très nombreux exemples étalés sur un siècle, de la Grande Guerre à l’Afghanistan. Le tout se lit très facilement.

Le texte est une suite d’illustrations et n’inclut quasiment pas d’analyse. La méthode est toujours l’accumulation de points de vue uniformes. Des auteurs régulièrement convoqués par Goya ne sont retenues que les citations allant dans la ligne du propos présenté, et sans jamais qu’il y ait une présentation d’alternatives. Même, ces citations, ces témoignages, ou tout simplement l’expérience propre de l’auteur, ne font jamais l’objet d’une discussion. Le livre en vient à présenter sans aucun recul les témoignages d’Ernst Jünger comme les analyses - pourtant polémiques - de S.L.A. Marshall sur le "ratio de tir" du soldat, ou à reprendre comme si elle était totalement évidente la thèse du "groupe primaire"[1]. Petit à petit, on soupçonne que derrière l’étalage de références, le livre manque d’abord de profondeur.

Car aucune thèse n’émerge du texte. Les chapitres peuvent se lire dans le désordre, et il n’y pas de conclusion. Le lecteur prend progressivement conscience que sous un vernis analytique, ce Sous le feu n’est peut-être que... de la publicité. Les aspects cradingues du combat sont gommés pour n’en retenir que ce qui est présentable. L’angoisse et la peur sont décrites de façon très concrètes, mais pas jusqu’à mentionner que les combattants en sont à se faire dessus. L’exaltation du combat est fascinante (rapidité, anesthésie, vision comme étendue ou au contraire comme micro-focalisée etc.) mais on ne parle pas de la joie de puissance ni de la possibilité voire du plaisir à une violence gratuite. La cohésion de la troupe est un facteur clé de succès en omettant que cela puisse se faire en désignant un souffre-douleur. Le long développement sur les centaines de cartouches à tirer pour toucher une fois peut se lire comme une explication que les soldats, après tout, ne tuent pas souvent[2]. Et les quelques piques contre le pouvoir politique, quand il anéantit les efforts sur le terrain, se font en évitant une critique même feutrée de l’état-major des armées...

On comprend alors mieux le côté cinématographique des trois récits de combat qui encadrent le texte, au début, au milieu, à la fin du livre. Présentés à la première personne, efficacement racontés comme en camera subjective, montage haché ou plans séquences compris, ils ne sont pas là pour expliquer mais pour séduire. Un autre lecteur compare Sous le feu à Tom Clancy, John Keegan ou Jacques Benoist-Méchin: l’ouvrage tient en effet de la pop history, non de la recherche.

Notes

[1] Le "groupe primaire" est la réponse apportée à la question de la cohésion des armées allemandes jusqu’à la fin de la guerre. La thèse vient d’entretiens menés par les Américains avec des prisonniers allemands, et est d’autant plus populaire que d’autres auteurs américains ont souligné que le système de renforts de l’US Army, par exemple en affectant un soldat sorti d’hôpital là il y a un besoin plutôt que dans son unité d’origine, allait contre ces "groupes primaires". La thèse est néanmoins critiquée, et depuis longtemps: les prisonniers allemands interrogés étaient au Danemark et avaient peu ou pas combattu; l’analyse statistique d’Omer Bartov montre que les groupes primaires, si on peut imaginer qu’ils existaient en 1941, ont été complètement démantelés par les premiers mois de guerre contre l’URSS. Comme alternative au "groupe primaire" ont par exemple été mis en avant le lavage de cerveau créé par le bombardement de propagande, la répression hyper violente contre celui qui se défilerait, ou encore la simple pression sociale venant d’être observé par ses pairs.

[2] Un petit peu comme certains diraient que, vu le nombre d’excès de vitesse et la rareté, finalement, des accidents de la route, il n’y a pas de quoi réprimander les chauffards

jeudi 24 octobre 2013

Counterinsurgency in Crisis / Bristish Generals in Blair's War

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Ces deux excellents ouvrages reviennent sur les interventions extérieures britanniques de la dernière décennie, en particulier l’Irak et l’Afghanistan, et dressent un bilan peu flatteur de la performance de nos alliés, qui est même inquiétant si l’on considère que le Royaume-Uni est censé disposer avec la France de l’une des deux meilleures armées européennes et constitue un modèle implicite dans certains milieux de la défense.

Récemment, plusieurs ouvrages à charge ont critiqué la performance britannique et son modèle d’armée, dont l’épuisement était déjà finement analysé par l’IFRI en 2010 puis en 2013. Ainsi, l’ouvrage polémique de Frank Ledwidge a bénéficié d’un lectorat particulièrement important au sein des forces, s’ajoutant à d’autres témoignages journalistiques tels que ceux de Richard North ou de Jack Fairweather. L’ambition du livre de David Ucko et Robert Egnell, deux spécialistes de la contre-insurrection rattachés respectivement à la National Defense University et l’Université de Georgetown, est différente: il s’agit d’une tentative d’étudier de manière rigoureuse et académique la performance britannique en Irak et en Afghanistan.

En particulier, les deux auteurs souhaitent passer au crible le mythe selon lequel le Royaume-Uni disposerait d’une compétence particulière dans les actions de contre-insurrection du fait de ses expériences réussies en Malaisie et en Irlande du Nord. Ce mythe des forces britanniques souples, réactives et connaisseuses du contexte local a irrigué l’imaginaire collectif des forces et conduit à une forme d’arrogance envers les Etats-Unis, forcément balourds et se reposant trop sur la puissance de feu (on observera d’ailleurs avec délectation que ce type de discours s’entendait également en France entre 2001 et 2008). Ucko et Egnell commencent par retracer cet imaginaire et remettre les faits à leur place : les Britanniques comptent certainement autant de défaites que de succès en contre-insurrection, et le mythe d’une approche britannique de la contre-insurrection comme peu coercitive afin de ne pas aliéner les populations locales s’effondre devant une analyse historique rigoureuse de l’utilisation de la violence par les troupes de Sa Majesté. Leur constat rejoint ainsi celui d’Andrew Mumford sur ce thème.

Nos deux auteurs passent ensuite à l’analyse rigoureuse des campagnes à Bassora en Irak et dans le Helmand, en Afghanistan. Ils commencent par noter le contexte paradoxal de la contre-insurrection contemporaine. Contrairement à la période coloniale, durant laquelle les insurgés étaient les révolutionnaires et les troupes militaires les garantes de l’ordre établi, la pratique contemporaine de la contre-insurrection s’effectue alors que les troupes occidentales cherchent à modifier en profondeur des équilibres sociopolitiques fortement sédimentés et à imposer un nouvel ordre politique. De fondamentalement conservatrice, la contre-insurrection est devenue révolutionnaire. Ce contexte paradoxal implique une stratégie adaptée et un art opératif accompli. Et l’analyse sur ces derniers points est particulièrement cruelle, soulignant une faillite complète de l’appareil de défense britannique à tous les niveaux.

Sur le plan stratégique, la décision de participer à la guerre en Irak étant fortement impopulaire, Tony Blair décida de réduire constamment le niveau des forces déployées, les réduisant progressivement de 10.000 à 4000. Absurde alors que le niveau de violence dans Bassora augmentait constamment du fait de l’infiltration d’agents iraniens et de rivalités entre groupes chiites, cette décision politique a également permis de soulager l’appareil de défense britannique, qui était fondamentalement incapable de générer des volumes de force de la taille d’une division pour conduire des campagnes simultanément en Irak et en Afghanistan. Le Royaume-Uni a également été handicapé par son statut de junior partner en Irak, et a donc subi les développements politico-militaires à Bagdad sans pouvoir les influencer, et s’est déployé dans le Helmand pour maintenir sa relation privilégiée avec les Etats-Unis. On constate ainsi l’échec stratégique fondamental qu’a été la volonté d’être à la droite du père américain, et la faillite de la stratégie des moyens.

Opérationnellement, le bilan n’est guère plus flatteur. En Irak, les britanniques n’ont pas compris la nature de la menace à laquelle ils faisaient face, et ont été contraints de conclure des partenariats humiliants avec certaines milices afin de pouvoir évacuer leurs camps retranchés. L’adaptation doctrinale et tactique a été particulièrement lente et des actions telles que l’opération Sinbad censées réaffirmer l’autorité des Britanniques et leur rendre leur liberté de mouvement ont été des échecs faute de ressources suffisantes. Il faudra attendre l’opération Charge of the Knights, initiée par les Irakiens eux-mêmes avec le soutien des Américains, pour que Bassora retrouve une relative tranquillité. En Afghanistan, ce n’est pas avant 2010 que les Britanniques comprendront la nature du terrain et adopteront une approche contre-insurrectionnelle appropriée en se concentrant sur les zones de vie de la population pour assurer sa sécurité. Auparavant, les régiments déployés tenteront différentes approches, par exemple en dispersant leurs troupes (ce qui faillit conduire à la catastrophe lorsque l’avant-poste de Lashkar Gah s’est retrouvé cerné) ou en conduisant des raids dans le désert du Helmand afin de causer une forte attrition chez les insurgés, qui seront autant d’échecs opérationnels. Le problème du manque de ressources n’est ici pas en cause : c’est bien la capacité des Britanniques à planifier des opérations au niveau de la division qui est remise en question par ces opérations récentes.

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Cet excellent ouvrage est utilement complété par l’immense travail effectué par Jonathan Bailey, Richard Iron et Hew Strachan. Ces derniers, universitaires à Oxford, ont rassemblé des témoignages des généraux britanniques ayant commandé en opération. On trouve ainsi des chapitres sur le Kosovo ou la Sierra Leone, mais le cœur de l’ouvrage est évidemment composé des témoignages issus des campagnes en Irak et en Afghanistan.

En premier lieu, on soulignera l’impressionnante liberté de ton des officiers interrogés. Ceux-ci n’hésitent pas à critiquer les décisions politiques, certains des leurs collègues ou alliés, et l’ensemble donne une impression d’honnêteté et de franchise dans la critique qu’il serait difficile à imaginer pour un militaire français. Le ministère de la Défense britannique aurait d’ailleurs tenté de censurer l’ouvrage.

Surtout, l’ensemble constitue un document exceptionnel, car la plupart des propos ont été recueillis juste après le déploiement opérationnel des officiers concernés, ce qui permet de se rendre compte de l’aveuglement collectif, aussi bien à Whitehall que sur le terrain. Ainsi, en 2005, le général commandant la division multinationale-sud en Irak estime à un maximum de 350 les ennemis posant des problèmes aux forces britanniques et que les talents des soldats et les compétences britanniques en contre-insurrection suffiront à faire la différence (exemple même du travers dénoncé par Ucko et Egnell). Trois ans plus tard, son successeur qui n’a manifestement rien compris à l’infiltration iranienne dans la ville explique que Bassora ressemble plus « à Naples qu’à Beyrouth ». En d’autres termes, la violence est seulement criminelle, et certainement pas causée par l’affrontement politique entre factions rivales. Cette cécité constante sur la situation réelle est certainement la cause de la faillite opérationnelle.

Mais blâmer les officiers sur le terrain est trop facile, et les passages sur les rapports civilo-militaires sont édifiants. Ainsi, les chefs militaires ont pendant deux ans annoncé à leurs maîtres politiques qu’ils étaient satisfaits du nombre de troupes en Afghanistan, alors qu’ils se plaignaient en privé. Cette attitude proprement criminelle a directement eu des conséquences tactiques et opératives désastreuses pour la vie des soldats engagés, et traduit aussi bien un manque de courage des chefs que des rapports civilo-militaires viciés.

Au final, les chapitres sont inégaux, ce qui est le lot de ce genre d’ouvrages, mais les riches témoignages sont une source exceptionnelle pour comprendre l’armée britannique contemporaine.

Que tirer de ces deux ouvrages ?

Tout d’abord, il faut admirer la capacité des universitaires et des militaires à travailler de concert pour contribuer à la connaissance des campagnes récentes de l’armée britannique, traduisant ainsi une relation de respect mutuel inexistante en France (où, à part quelques intelligentes exceptions, la perception mutuelle est que les militaires sont forcément fascistes et les universitaires forcément déconnectés de la réalité). Soyons clair, des ouvrages tels que ceux-ci sont impubliables en France, à la fois car les universitaires ne s’intéressent pas aux campagnes actuelles et car les militaires ont du mal à s’exprimer (en dehors des mémoires de soldats) et empêchent les rares universitaires intéressés d’accéder à leurs comptes-rendus d’opérations comme c’est le cas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Ensuite, la faiblesse de la planification opérationnelle britannique est directement le résultat de la réduction continue du format de son armée. Manifestement, les Britanniques ne disposaient pas des ressources suffisantes pour planifier et conduire des opérations impliquant près de 10.000 hommes tout en intégrant les acteurs civils tels que l’aide au développement ou la diplomatie. Planifier une opération d’ampleur nécessite un entraînement et une éducation spécifiques, qu’il devient de plus en plus difficile de remplir quand les contrats opérationnels se limitent, dans notre cas, au déploiement d’un maximum de 15.000 soldats.

Enfin, l’échec stratégique est la conséquence de décisions politiques prises par des responsables complètement ignorants des réalités militaires et des fondamentaux de la stratégie, mal conseillés par des courtisans et fondamentalement incapables d’articuler de manière cohérente un objectif politique et les moyens d’y parvenir, faute de réflexion sur la nature de leurs intérêts. Dans le cas britannique, l’échec a été de croire que leur intérêt était d’être les plus proches possibles des Américains sans être capable d’aligner les moyens militaires nécessaires à cet objectif. Il est à craindre que, bien qu’enrobé sous des discours différents, le désintérêt pour la puissance et la stratégie soit la chose la mieux partagée des deux côtés de la Manche.

vendredi 2 août 2013

Cyber War Will not Take Place, de Thomas Rid

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Fin 2011, le petit monde de la cyber-sécurité découvrait l’article de Thomas Rid (que nous avions interviewé http://warstudiespublications.wordp...) Cyber War Will not Take Place, rapidement devenu l’article le plus téléchargé du Journal of Strategic Studies, et largement commenté sur internet par de nombreux experts. En substance, Rid avançait que parler de "cyber-guerre" est inapproprié parce que la guerre implique l’utilisation instrumentale de la violence physique (et donc des morts) pour obtenir des fins politiques, ce qu’aucune cyber-attaque à ce jour n’a été. Au contraire, le cyber permet de renforcer trois activités relevant de la conflictualité (mais pas de la guerre): l’espionnage, la subversion et le sabotage. Rid poursuit sa réflexion dans ce livre indispensable, qui garde le même titre que l’article d’origine, mais développe l’argument en détails.

Sans surprise, l’argument de base de l’ouvrage reste le même: la cyber-guerre n’existe pas, et elle est hautement improbable. Mais l’argument est maintenant précisé. Rid n’est pas naïf, et il sait bien que les cyber-attaques sont en augmentation, et toujours plus sophistiquées. Mais ces cyber-attaques pourraient contribuer à faire baisser la violence physique ayant des fins politiques (donc la guerre) de trois manières différentes. Tout d’abord, le cyber permet des opérations de sabotage complexes sans directement blesser physiquement les opérateurs humains de tels systèmes. Ensuite, le cyber permet de conduire des opérations d’espionnage en diminuant le risque physique lié à l’infiltration. Enfin, la subversion est rendue plus facile par la connexion permanente d’ordinateurs et de smartphones à des réseaux sociaux, ce qui permet aux personnes engagées dans des activités subversives de mobiliser facilement leurs soutiens.

Néanmoins, si le cyber permet de nouveaux modes d’action pour l’espionnage, la subversion et le sabotage, il comporte aussi un certain nombre de contraintes spécifiques. Concernant la subversion, le cyber permet effectivement d’organiser un mouvement beaucoup plus facilement, en diminuant le coût d’entrée des militants (quelques clicks suffisent pour trouver des sites militants correspondant à ses idées). Mais ceci signifie que les membres sont également beaucoup plus volatiles, ce qui diminue le rôle des dirigeants dont le contrôle sur la structure s’amenuise. Commencer un mouvement est beaucoup plus facile, mais le faire réussir est devenu plus difficile du fait de la plus grande difficulté à transformer le nombre important de sympathisants cachés derrière leurs écrans en militants actifs et prenant des risques physiques. Le cyber-espionnage a les même limitations: exfiltrer des données sans le contexte humain pour les mettre en perspective et les interpréter (ce "savoir tacite" existant dans toute entreprise) a finalement peu d’utilité. Obtenir des données est plus facile, mais leur utilisation reste dans ce cas très limitée: Rid avance que l’utilisation croissante du cyber comme source d’espionnage implique une augmentation concomitante du facteur humain. Il observe également que tracer la ligne de démarcation entre espionnage externe et écoute des citoyens en interne devient de plus en plus difficile, ce qui suppose un débat public sur le rôle des agences (le livre a été écrit avant l’affaire Snowden). Enfin, le sabotage est rendu plus facile mais la nature du cyber-sabotage (impliquant discrétion et, éventuellement, un haut niveau de technicité comme dans le cas de Stuxnet) rend son utilisation à des fins politiques plus délicates. S’il est clair que des actes de sabotage (par exemple d’usines) sont probables dans le futur, ce ne seront pas des actes de guerre.

L’ouvrage est particulièrement convaincant grâce à la combinaison permanente entre théorie et pratique. Rid prend un soin méticuleux à définir des notions importantes telles que la guerre, la violence, les armes (ce qui lui permet de discuter la notion de "cyber-arme" et de l’opportunité d’un traité d’interdiction), la subversion, etc. Ce travail n’est pas anodin, car il est complété par une connaissance encyclopédique des cas de cyber-attaques depuis trente ans. Pour appuyer son argumentation, Rid rentre dans le détail de nombreuses cyber-attaques, montrant dans quelle mesure elles relèvent des trois catégories de subversion, espionnage ou sabotage, et en discute les potentialités comme les limites. L’articulation théorie/pratique est donc importante, et il faut saluer le travail pédagogique de Rid qui est toujours facile à comprendre même lorsqu’il évoque les détails les plus pointus de fonctionnement de codes "malicieux". Peut-être parce qu’il est politiste et non pas informaticien de formation (et a donc dû se former aux aspects techniques), Rid accompagne son lecteur dans le déroulement d’une cyber-attaque, mais permet à chaque fois de la remettre dans une perspective politique plus large, évitant ainsi la fascination "geek" pour la technique elle-même. Il faut d’ailleurs noter l’excellent chapitre sur la notion d’attribution qui la place à son niveau réel, qui est politique.

Mais après tout, "cyber-guerre" ou non, qu’importe? Les attaques surviennent, le cyber est un espace de conflit, que l’on nomme cela guerre ou autre chose, quelle importance? Ce qui pourrait sembler un débat conceptuel d’universitaire a en fait des conséquences importantes. Rid reconnaît que parler de cyber-guerre peut être utile en termes didactiques: une audience voit tout de suite le sujet abordé. Mais il avance que la notion de "cyber-guerre" est en fait beaucoup plus problématique qu’utile car elle empêche de comprendre le phénomène dans son ampleur. Pour des raisons de compétition budgétaire, l’US Air Force clame depuis 2005 qu’elle se bat désormais dans le "cinquième domaine" (le cyber), ce qui permet de situer l’origine de l’expression. Cette analogie est fausse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la violence ne s’exprime pas dans le domaine cyber, mais dans les autres domaines. Ensuite, parler de guerre pour qualifier des actes qui relèvent de l’espionnage, du sabotage ou de la subversion est aussi utile que de parler de "guerre contre l’obésité", "guerre contre la drogue", etc. C’est une métaphore, pas une réalité.

De plus, le cyber-espace n’est pas un domaine séparé de l’activité militaire: l’utilisation d’ordinateurs se fond dans les autres domaines terrestres, maritimes, aériens et spatiaux. Rid rejoint ici l’idée de Laurent Henninger de la séparation entre espaces fluides et espaces solides. Enfin, le cyber-espace n’est pas un "espace": il s’agit d’une métaphore commode (de même que l’on dit "surfer" sur le web, etc.) et prétendre "fly, fight and win" dans le cyber-espace comme le fait l’air force est simplement ridicule. A ce jour, aucune cyber-attaque n’a représenté un acte de guerre, causé la mort ou même blessé un individu. Le débat sur la cyber-sécurité est important, car il peut causer des dommages économiques, réputationels, etc. Et c’est justement car ce débat est important qu’il faut abandonner la métaphore de la cyber-guerre, qui paralyse plus qu’elle ne libère la réflexion.

Ce livre est indispensable pour comprendre le débat actuel sur la cyber-guerre et remet utilement en place de nombreuses notions. Il est particulièrement recommandé pour son dialogue permanent entre théorie et pratique, permettant ainsi utilement de dégager des principes pour l’action stratégique.

vendredi 19 juillet 2013

Warrior Geeks, de Christopher Cocker

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Le futur est parmi nous, et il risque de nous faire perdre notre humanité si l’on y prend pas garde. Voilà en substance la thèse de Christopher Cocker, professeur de relations internationales à la London School of Economics and Social Sciences. Coker étudie les développements technologiques probables dans trois grands domaines: le digital, le cybernétique et le biomédical, et interroge comment la potentielle réalisation de ces promesses technologiques peut changer la manière dont nous conduisons la guerre, mais surtout la nature même de ce qui constitue notre humanité.

Fort d’une immense culture, Cocker brasse un ensemble de champs scientifiques proprement stupéfiant pour appuyer son argumentation. Il passe sans peine d’un commentaire subtil de Wittgenstein, à une analyse de la figure de l’honneur dans l’Iliade (centrée autour du personnage d’Achille), à une discussion des récentes avancées de la biologie évolutionniste et de ce qu’elles nous disent du fonctionnement de notre cerveau, en passant par des références innombrables à la culture populaire ou la science-fiction. Le résultat est assez déroutant, souvent intéressant, mais aussi parfois désagréable à lire: l’impression que l’auteur se livre à un "name-dropping" sauvage n’est malheureusement jamais très loin, dans un survol parfois caricatural de tel ou tel champ disciplinaire.

Pourtant, Cocker est plein de bonnes intentions, et surtout de bonnes idées. Il est volontairement le plus négatif possible dans sa vision des futurs développements technologiques afin de nous faire réfléchir aux risques de nous laisser séduire par la technologisation à outrance. Car voilà l’ennemi: les "geeks"! Non pas les adolescents rivés aux jeux vidéos, mais les tenants d’une attitude particulière à l’égard de la vie, à savoir les scientifiques pensant que l’on peut régenter, compartimentaliser, prévoir, bref, dénaturaliser notre humanité. Dans cette attitude, Cocker englobe aussi bien ceux qui veulent donner des sentiments moraux aux robots, au prétexte qu’un algorithme sera toujours plus cohérent qu’un être humain dans ses décisions, que ceux qui réduisent les sentiments humains à un ensemble de substances chimiques émises par le cerveau dans des situations données, condamnant l’homme à n’être que pure biologie. Au contraire, Cocker plaide pour la reconnaissance du besoin humain de recherche de la transcendance.

Pour les guerriers, cette transcendance se traduit par la valorisation du courage et du respect d’un code d’honneur rudimentaire qu’on retrouve sous une forme ou une autre dans toutes les cultures guerrières sur la planète. Or, en faisant des soldats des êtres aux réponses automatisées (robots), déshumanisés (dans les différents projets de "soldats-cyborgs") ou aux émotions et sensations régulées à distance (grâce à des substances introduites directement dans le cerveau et le corps), nous courons un véritable risque de perdre notre humanité.

La thèse est osée et, comme toutes les thèses, parfaitement défendable. Il est simplement dommage que Cocker veuille pousser son argument trop loin, ce qui le ridiculise parfois. Par exemple, en s’inquiétant de la mise à distance du théâtre de combat créée par la mise en service de drones, il avance que "l’humanité" du guerrier tient en sa connaissance de l’adversaire en se basant sur les héros de l’Iliade qui s’apostrophent avant de s’embrocher. La référence est belle, mais il est tout de même bien douteux que les servants d’artillerie de la Première Guerre Mondiale ou les pilotes de B-52 aient réellement cherché à "connaître" leurs adversaires. Tout le reste du texte est à l’avenant, et l’on passe son temps à alterner entre éclairs de génie et démonstrations fumeuses, renforcées par l’impression désagréable que Cocker écrit comme il parle, ce qui s’ajoute au problème stylistique déjà évoqué. A ce titre, on peut regretter que l’éditeur n’ait pas fait un meilleur travail d’amélioration du texte mais aussi de mise en forme, puisqu’il est fréquent de rencontrer des typos sur les noms d’auteurs, des fautes d’orthographe ou encore des liens hypertextes au milieu d’une citation (alors qu’ils devraient se trouver avec les notes de fin). Ce n’est pas tragique, agaçant.

Au final, que restera-t-il de ce Warrior Geeks? Il sera soit lu comme un livre prophétique soit, selon toutes probabilités, oublié très prochainement. Je ne peux le conseiller à un lecteur curieux des développements contemporains du champ de bataille: Cocker réfléchit au pire des scénarios possibles si des technologies balbutiantes arrivent à maturité dans deux générations ou plus et l’ouvrage est déconnecté des problématiques actuelles. Ses références philosophiques, littéraires ou scientifiques très nombreuses le destinent également à un lecteur averti, qui aime les spéculations futuristes et s’intéresse aux liens entre humanité et technologie. Largement dispensable pour les autres.

mercredi 3 juillet 2013

War and War Crimes, de James Gow

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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War and War Crimes est un livre original combinant réflexion théorique rigoureuse et applications pratiques à l’usage de la communauté militaire. L’auteur, James Gow, est professeur au département des War Studies du King’s College London, et spécialiste des conflits en ex-Yougoslavie. Il a été conseiller du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie et, à ce titre, historiquement le tout premier témoin a avoir été appelé à la barre lors d’un procès pénal international. Gow étudie ici l’impact du droit de la guerre (ou Droit International Humanitaire, DIH) sur la conduite des opérations, à la lumière des développements récents des contextes stratégiques et politiques. Ce faisant, il livre une fine analyse des difficultés contemporaines posées par le DIH aux militaires en opération.

Gow commence par analyser le contexte stratégique récent en montrant, à la suite de Rupert Smith, que le problème de l’action militaire n’est plus d’obtenir une destruction, mais un effet sur les centres de gravités de l’adversaire, qui passe en particulier par la persuasion de sa population. Ainsi, outre l’emploi de la force, la légitimité d’une action militaire est devenue un critère fondamental de l’efficacité stratégique d’une intervention. Cette légitimité vient de bases solides (résolution du conseil de sécurité, normes culturelles acceptées, etc.), mais également de comportements appropriés sur le terrain. Par exemple, l’intervention américaine en Irak de 2003 s’est faite sur des bases juridiques et normatives instables - pas accord du CSNU et brisant la norme, commune depuis 1945, de non-invasion d’un Etat souverain. Mais l’entreprise a été définitivement délégitimée avec la révélation des graves violations des droits de l’homme dans la prison d’Abou Graïb. A ce stade, quelle qu’ait pu être l’action des troupes américaines sur le terrain, l’illégitimité était définitive.

Pour expliquer ce nouveau contexte, Gow forge le concept de "trinité cube plus", ou "trinité³+". Ce nom étrange, qui évoque un menu dans une chaîne de fast-food, est un élargissement du concept clausewitzien. On sait que la trinité originale est composée du peuple, de l’armée et du gouvernement. Ainsi, en cas de conflit, une trinité est opposée à une autre. Or, dans le contexte actuel de diffusion instantanée des images et des informations, les belligérants ne doivent pas seulement détruire l’adversaire mais aussi gérer leurs populations et leurs soutiens politiques. De plus, ils doivent prendre en considération les populations, gouvernement et forces armées des acteurs qui ne prennent pas part au conflit mais qui l’observent, participant ainsi de la légitimation ou non d’une action militaire. Comme le remarquait Emile Simpson, les audiences se sont multipliées. Ainsi, le respect des règles de DIH est devenu un objectif majeur, puisque les crimes de guerre sont maintenant largement médiatisés et influencent la conduite stratégique d’une intervention.

Après cette description du contexte stratégique, Gow synthètise les développements du DIH depuis Nuremberg. Il reprend la thèse de Guglielmo Verdirame selon laquelle les récents développements juridiques font que les DIH se rapproche du corpus juridique protégeant les droits de l’homme (ou droits humains). Ces développements ne doivent pas être pris à la légère, car ils participent à la définition de ce qui est autorisé ou non lors de la conduite des opérations. Le droit et la force sont intrinsèquement liés, puisque le droit a historiquement servi à justifier des prétentions (par exemple territoriales), tandis que la force permettait d’appliquer les décisions juridiques sur une scène internationale privée d’autorité s’imposant aux Etats. Mais le respect du DIH permet aussi de s’assurer de la légitimité d’une intervention, et cette tendance à la condamnation des crimes de guerre, marquée par le développement des cours pénales internationales, concerne au premier chef les études stratégiques.

Gow passe alors au coeur de son analyse, une étude de la manière dont les chefs militaires tentent de résoudre ces dilemmes. Il a conduit des entretiens individuels et collectifs auprès des officiers stagiaires du Royal College of Defence Studies (l’équivalent du Centre des Hautes Etudes Militaires). Les résultats montrent que les stagiaires issus d’une centaine de pays différent ont une quasi-unanimité sur ce qui est considéré comme autorisé ou non lors de la conduite des opérations. En ce sens, les principes de base du DIH tels que la nécessité ou la proportionnalité sont assimilés et universellement perçus comme justifiés. En revanche, les militaires regrettent bien souvent que des tribunaux civils soient incapables d’apprécier ce que leur métier comporte d’imprévisibilité, de "coup d’oeil" et de spécificité. Cette méconnaissance du fonctionnement des armées peut conduire, par exemple, à formuler des revendications complètement irréalistes en termes de discriminations ou de précision des munitions utilisées. Néanmoins, les militaires sont conscient d’être pris entre deux feux: si des accusations de crimes de guerre doivent être jugées, ils craignent d’être injustement traités par une cour civile, tout en reconnaissant qu’une cour militaire serait forcément taxée de complaisance si elle acquittait les suspects. Le maintien de la confiance du public dans leur armée est vu comme une nécessité stratégique, mais qui passe par une plus grande responsabilisation des politiques, ceux qui au final décident ou non d’une intervention.

Gow finit son analyse par un certain nombre d’études de cas (traitement des prisonniers de guerre lors d’une opération spéciale, bombes à sous-munitions, utilisation de l’artillerie lors d’un siège) en montrant l’ambiguïté inhérente à certaines actions. Par exemple, le DIH n’est pas clair sur les relations entre le traitement des prisonniers et la nécessité de protection des forces. Que se passe-t-il si une opération spéciale fait des prisonniers, mais que s’assurer de leur garde compromet l’exécution de la mission? Les commandos sont-ils autorisés à tuer les prisonniers pour assurer leur protection (un dilemme que Shakespeare évoque lorsque son Henry V exécute ses prisonniers à Azincourt)? Se fondant sur ses entretiens avec les militaires, Gow montre qu’il s’agit de cas litigieux, qui ne peuvent être tranchés que par des experts capables d’apprécier la complexité d’une opération de combat, c’est-à-dire par des militaires eux-mêmes. La conclusion est donc simple: puisque les judiciarisation des opérations militaires est en cours, il est indispensable de trouver des formules d’association des militaires aux décisions juridiques, car ils sont les seuls à pouvoir estimer ce qui relève de la nécessité opérationnelle ou non. Cette association permettra d’assurer une confiance réciproque entre la population et ses forces armées, qui elle même renforcera la légitimité des intervention.

L’ouvrage de Gow n’est pas naïf. Loin de l’absolutisme juridique de certaines ONGs, il rappelle que le droit est ce que l’on en fait (et qu’il est donc intrinsèquement politique), et donne la parole aux militaires eux-mêmes, révélant la complexité d’une situation de combat et son ambivalence potentielle à l’égard du DIH. En retour, son inscription de la légitimité comme objectif stratégique permet de s’adresser à ceux qui seraient tentés de considérer les règles juridiques seulement comme une entrave à l’action militaire. Au contraire, elles font partie du contexte contemporain des interventions et doivent être intégrées dans la stratégie employée. Au final, il s’agit d’un livre majeur qui doit être largement diffusé, tant son analyse nuancée des relations entre DIH et conduite des opérations apporte au débat sur la judiciarisation des opérations.

lundi 17 juin 2013

No Sure Victory: Measuring U.S. Army Effectiveness and Progress in the Vietnam War

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Voici un ouvrage particulièrement intéressant et original. Gregory A. Daddis, Colonel dans l’armée de terre américaine et professeur d’histoire militaire à West Point, étudie la manière dont l’armée américaine a tenté de développer des indicateurs (metrics) permettant d’évaluer ses progrès durant la guerre du Vietnam, et le poids de ces indicateurs sur la conduite de la campagne. Le résultat est un ouvrage bien écrit et recherché, qui pose des questions fondamentales sur la mesure de l’efficacité militaire.

Lorsque l’on parle des indicateurs développés lors de la guerre du Vietnam, la critique habituelle est que les Etats-Unis, engagés dans une stratégie d’attrition, se seraient uniquement basés sur le nombre de morts en opérations (body count), ce qui les aurait empêché de percevoir la nature fondamentalement politique de la guérilla qu’ils affrontaient. Daddis montre que si le body count faisait partie des indicateurs développés, il n’était ni le seul, ni le plus important. Cette remise en perspective est particulièrement intéressante, puisque Gladdis nous plonge dans les rouages d’une armée tentant de déterminer si elle est en train de progresser dans un conflit.

En effet, la problématique était relativement nouvelle pour les Etats-Unis. La génération d’officiers supérieurs américains ayant commandé au Vietnam avait fait ses armes durant la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre de Corée, où la mesure du progrès était simple: le terrain gagné à l’ennemi était un indicateur tangible de l’avancée de la campagne militaire. Evidemment, le contexte de contre-guérilla du Vietnam rendait impossible la mesure du progrès en terme de terrain gagné ou perdu à l’ennemi: il s’agissait donc de développer de nouveaux indicateurs prenant en considération le caractère politique du conflit. Au début de leur engagement, les officiers américains étaient encore convaincus qu’avec un nombre de troupes suffisant et la bonne dose d’agressivité la campagne serait relativement courte. Ainsi, ils ne prirent pas la peine de se pencher sur les expériences britanniques en Malaisie[1] ou françaises en Algérie (comme le dit un officier rapporté par Gladdis: "les Français ont perdu toutes leurs guerres depuis Napoléon, que peuvent-ils nous apprendre?"). Cette confiance dans la valeur des troupes américaines se paya cher dès les premiers contacts et, très vite, les Etats-Unis réinventèrent la roue en développant des batteries d’indicateurs censés les aider à mesurer les progrès de la guerre.

C’est ici que l’analyse de Gladdis devient intéressante. En effet, les statistiques peuvent poser plusieurs problèmes différents. En premier lieu, il est possible que les indicateurs soient tout simplement mal construits, et ne disent pas grand chose de significatif. Par exemple, le désormais célèbre body count ne révèle pas le degré réel de contrôle exercé par le gouvernement sur des villages reculés. Ensuite, les indicateurs peuvent être bien construits, mais difficilement mesurables, ce qui rend leur exploitation inutile. Par exemple, comment mesurer quantitativement la confiance des citoyens dans le gouvernement de Saïgon? Gladdis montre que les mesures de cet indicateur varièrent tout au long du conflit (par exemple en comptabilisant les renseignements donnés par la population sur les activités ennemies), mais que l’armée américaine ne réussit jamais à développer des mesures stables et efficaces. Troisième problème potentiel: les indicateurs peuvent être bien construits, bien mesurés, mais les responsables peuvent choisir d’adopter une attitude de fermeture cognitive et de nier les problèmes révélés. Par exemple, la bataille de Ia Drang, en 1965, a été vue comme un succès militaire indéniable, semblant valider l’usage de la cavalerie aéroportée en particulier grâce aux exploits du Colonel Moore qui obtint un kill ratio de 1800 Nord-vietnamiens tués pour 75 Américains. Néanmoins, cette analyse flatteuse oubliait que Moore dut faire appel à des B-52 pour se dégager et qu’au même moment le Lieutenant Colonel McDade d’un bataillon voisin tombait dans une embuscade et perdait 60% de ses troupes. Alors que ces évènements auraient dû conduire à une réévaluation du rôle de la cavalerie aéroportée, le processus de fermeture cognitive conduisit à préférer voir les faits apparemment positifs plutôt que ceux mettant en cause la nouvelle approche tactique. Il faut aussi noter que la masse importante de statistiques produites ne pouvait pas être analysée de manière cohérente et complète, et il y a bien eu un phénomène de surcharge d’information. Enfin, les indicateurs peuvent être contre-productifs politiquement, par exemple lorsque Westmoreland mit en avant des chiffres apparemment positifs lors d’un discours à la presse américaine juste avant le début de l’offensive du Têt.

La mesure des indicateurs dans un conflit de contre-insurrection est particulièrement difficile et s’est reposée récemment en Afghanistan, même si la réflexion a fait de larges progrès depuis le Vietnam. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Daddis, c’est la confusion permanente faite par les Américains entre efficacité et progrès. C’est une tendance naturelle que de penser que l’efficacité d’une troupe militaire conduit nécessairement aux progrès de l’objectif stratégique. Et l’erreur fondamentale a été commise à ce niveau: les Américains ont développé une batterie impressionnante d’indicateurs de leur efficacité militaire (qui était indubitable, puisque mélange de la puissance de feu et du professionnalisme des troupes déployées), mais ces indicateurs ne pouvaient rien dire sur les progrès de la campagne. D’ailleurs, en 1966, un mémo de la CIA disait explicitement que l’agence était incapable de déterminer si les Etats-Unis étaient en train de gagner ou de perdre la guerre. Au final, la tentative de mesurer le progrès a souffert des défauts de la conduite stratégique de la campagne. En ce sens, en comme toujours, les chiffres ne peuvent pas compenser une stratégie défaillante.

Daddis livre ici un très bel ouvrage d’histoire militaire, aux sources nombreuses (on apprécie en particulier les quelques 700 références dont un nombre très important de sources primaires), bien écrit, et aux problématiques plus qu’actuelles. Il rappelle à quel point il est difficile de mesurer l’efficacité militaire et les progrès stratégique d’une armée, une question fondamentale pour les militaires et chercheurs en études de défense.

Note

[1] Où l’insurrection était ethniquement différente de la population majoritaire, ce qui aurait facilité la campagne militaire des Britanniques

jeudi 23 mai 2013

The Generals: American Military Command from World War II to Today, par Thomas E. Ricks

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Dans son dernier livre, le journaliste militaire Tom Ricks (auteur du célèbre blog The Best Defense) étudie l’évolution du système de promotion du haut commandement militaire américain depuis la Seconde Guerre Mondiale. La thèse de l’auteur est simple: le système militaire était autrefois capable de prendre des sanctions contre les officiers supérieurs incompétents et de promouvoir les plus doués, et il ne le fait plus aujourd’hui. Pour appuyer son argument, Ricks brosse un tableau qui se veut historique mais qui se réduit à une succession d’anecdotes sans grand intérêt.

Ricks remarque tout d’abord que George Marshall n’a pas hésité à renvoyer 16 commandants de division sur 155 durant la Seconde Guerre Mondiale, tout en pouvant donner des deuxièmes chances à ceux qui s’en montraient dignes. Le système ne fonctionnerait plus de la même manière aujourd’hui: scandales sexuels et interventions politiques seraient les seuls moyens de renvoyer un officier général incompétent. Et le système n’est pas non plus valorisant pour les officiers de qualité dont les performances au combat ne sont pas récompensées. Selon Ricks, la cause principale de ce changement est une évolution des mentalités concernant les affectations. Les officiers de la Seconde Guerre Mondiale comprenaient que tous n’étaient pas faits pour conduire des campagnes, et une réaffectation dans un poste d’ état-major était vue comme un signe de bonne santé du système. Aujourd’hui, une réaffectation serait vue comme une sanction révélant un dysfonctionnement du système. Pour éviter de se déjuger (ce qui serait perçu comme une erreur), les hauts gradés préféreraient maintenir un officier incompétent plutôt que de le renvoyer, en comptant sur le fait que grâce au jeu des relèves, il ne restera de toutes façons pas très longtemps dans un poste de commandement.

La thèse n’est pas inintéressante, mais nécessite d’être appuyée bien plus que ne le fait l’auteur. L’étude des mentalités est l’un des aspects le plus difficiles de la recherche historique ou en sciences sociales, et il est clair que Ricks n’a aucune idée des pratiques usuelles concernant le traitement des sources et la restitution de l’évolution d’une culture professionnelle. Il se limite à des sources secondaires, et sa narration est de ce fait restreinte à une série d’anecdotes sur les relations entre officiers généraux américains dont il extrapole des généralités qui frisent l’absurdité. De même, la lecture de l’ouvrage donne l’impression que les forces armées opèrent en vase clos, sans interférence avec la société ou les politiques. On ne trouve aucune discussion de l’impact des relations civilo-militaires sur la gestion du commandement, ou de l’évolution des valeurs de la société américaine qui auraient pu avoir une influence sur les forces armées et la perception de l’échec. Je ne dis pas que les sources du problème diagnostiqué par Ricks se trouvent là, mais il s’agit au moins d’hypothèses à explorer. De même, l’auteur n’évoque pas du tout le système de gestion des ressources humaines, qui pourrait probablement expliquer pourquoi un certain nombre d’officiers doués quittent le service[1]. Ricks cède ainsi à "l’illusion héroïque" en réduisant l’analyse à l’étude de la personnalité de quelques hauts gradés qui opéreraient dans un environnement débarrassé de tout contexte culturel ou de logique organisationnelle.

Au final, Ricks échoue dans sa tentative, principalement car il est incapable de maîtriser les outils méthodologiques qui auraient été appropriés pour conduire une enquête historique. L’auteur se réclame explicitement d’une "neutralité" et d’une recherche sur le sujet, mais son texte tient du journalisme, pas de l’histoire. Bien sûr, une formation académique en histoire n’est pas nécessaire à écrire des livres d’histoire de qualité, mais reste un moyen efficace de conduire une enquête sérieuse: nul besoin d’être professeur émérite, mais se frotter à l’analyse des sources ne peut pas faire de mal. A défaut, on se retrouve avec des livres comme The Generals: vite lu, vite oublié, dont le seul intérêt est de remettre en mémoire du lecteur français les noms des chefs d’état-major américains qui se sont succédé depuis 1945.

Note

[1] Voir là-dessus Bleeding Talent, de Tim Kane

dimanche 28 avril 2013

Les courants historiques en France, de Delacroix, Dosse et Garcia

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Ce gros volume d’historiographie parcourt les postures du métier d’historien sur les deux derniers siècles, entre la "création de l’histoire" par les interprétations de la Révolution et le ’temps long’ de l’école des Annales. L’accent est mis sur le rôle de l’historien dans la société et sur les frontières entre l’histoire et les autres sciences sociales. A ses meilleurs moments, le texte est une brillante présentation de l’évolution de l’art. Dans ses passages les moins réussis, il est trop abstrait pour qu’on saisisse l’impact des postures ou de la philosophie de l’histoire.

La Révolution est bien la naissance de l’histoire contemporaine: avec l’histoire de la Révolution, l’historien n’est plus un dilettante au hobby sympathique mais inoffensif, mais un acteur influençant son temps, et dont la perspective ne peut se comprendre qu’en considérant sa position sociale et ses opinions politiques. Le premier chapitre décrit comment le fil rouge révolutionnaire conduit les écrivains à systématiser leur recherche: il faut prouver ses thèses, la crédibilité se gagne en étudiant les archives: faute de pouvoir se prévaloir de l’appartenance à une communauté institutionnelle, chaque historien s’empresse d’indiquer les lieux qu’il a fréquentés comme autant de la véracité de son discours.

Patrick Garcia, qui signe les deux chapitres sur le 19ème siècle, développe son sujet avec un systématisme modeste réussi. Chaque point est exposé de façon à guider le lecteur. On débute par la forme, le processus: qui a dit quoi, quand, dans quel livre ou quelle revue. Puis vient le fond, avec la suite des histoires de la Révolution, résumées en quelques pages donnant concept, démarche et message sous-jacent. On constate que 1793 est d’emblée une clé d’interprétation (d’abord vu comme le résultat de "circonstances malheureuses", puis, chez Edgar Quinet, comme la "négation de la Révolution"); ou que certains, comme Tocqueville, appuient sur les continuités entre Révolution et Ancien Régime ("dès les cahiers de doléances, tout est fait"). Surtout, ces positionnements sont reliés aux points de vue des auteurs sur les régimes dans lesquels ils vivent, leur adhésion ou non à la Monarchie de Juillet, leur regret de 1848 etc. Les thèses historiques ne se comprennent qu’en remettant les auteurs dans leur contexte.

La fin du 19ème siècle voit l’extension du positivisme à l’histoire. Sous l’influence du modèle universitaire allemand, en avance d’une génération sur les français, le métier d’historien se professionnalise, l’université se structure. Garcia explique les enjeux et les changements liés à l’établissement de la licence, au doctorat ’moderne’, ou simplement à l’obligation pour les ’étudiants’ d’être ’inscrits à l’université’. Les premiers programmes d’histoire de l’enseignement secondaire promeuvent délibérément une image de la nation ouverte aux influences extérieures tout en ayant une prétention universaliste. Nul pays n’a subit plus que la France l’action du dehors, puisqu’elle est un mélange de races et qu’elle a reçu de Rome et de la Germanie des éducations diverses. Par contre, nul pays n’a, plus que le nôtre, agit sur le monde, explique Lavisse dans son manuel qui fait référence.

Les historiens, sur le fond, explicitent leur méthode. Il faut questionner les sources, bien sûr, mais aussi se projeter dans l’état d’esprit des acteurs. L’histoire tente d’être aussi objective que possible, tout en restant consciente que l’historien n’est pas témoin, et que les textes ne doivent pas ignorer le récit.

Les deux chapitres centraux du livres abordent l’école des Annales, son émergence dans les années 1930 avec Lucien Febvre et Marc Bloch, jusqu’à son fertile apport après guerre. Toute la partie ’avant Braudel’, signée Christian Delacroix, ne convainc pas. Il manque des cas concrets, des exemples pour rendre éclairant ce récit très détaillé de la création de la revue et de la description de la position épistémologique des fondateurs. On ne revient dans le texte que lorsqu’est montrée ’l’approche par traces’, l’exploitation de tout ce qui n’est pas documents écrits - archéologie, pièces de monnaies, usages sociaux, formes de langage... - en opposition à la simple histoire événementielle.

C’est que ce n’est qu’après-guerre que cette approche devient féconde, voire dominatrice. François Dosse explique comment les historiens de la période de gloire des Annales, qui profitent aussi de la croissance du nombre de postes d’enseignants, développent une nouvelle histoire autour du "temps long", de ce qui dépasse les faits politiques, ces derniers petit à petit ramenés à des phénomènes annexes, des vaguelettes sans influence pour qui considère les océans. La méthode se veut quantitative, utilisant les outils de la sociologie pour analyser prix, échanges, démographie. Est par exemple mis avant l’inter-dépendance population-ressources pendant tout l’ancien régime: des cycles longs de croissance puis de décroissance de la population en fonction de la quantité, plus stable, de nourriture disponible. Tout le reste devient mineur par rapport à ces grands "ciseaux" démographiques. Et les Annales ont même la chance de vivre une seconde génération, lorsque dans les années 1970 les historiens dépassent l’histoire économique pour aborder celle des des cultures, puis des mentalités.

De ce mouvement, Braudel est la figure dominante. Le texte le présente comme un homme de pouvoir, un bâtisseur d’empire, attirant des fidèles, défendant sa forteresse, absorbant les apports d’autres disciplines pour éviter que l’histoire perde son prestige au sein des sciences sociales. (Il ne lui manque que excommunication pour qu’on y voit un pape). Les auteurs, sans le dire directement, rendent son œuvre secondaire par rapport à son rôle de meneur.

La crise de cette histoire survient dans les années 1980, sous la critique anglo-saxonne essentiellement. A force de ne s’intéresser qu’au temps long, les historiens ont évacués l’humain; même, les événements - politiques mais aussi naturels - deviennent une gêne, car ils perturbent les cycles et structures. Et l’influence des structures sur les mentalités est attaquée: ne seraient-ce pas plutôt les hommes qui font les mentalités, par exemple en créant des catégories, des classifications ("actif", "retraité", "chômeur"...).

Bien sûr, alors que l’on s’approche du présent, le texte devient plus confus. Il n’y a plus de recul pour discerner un grand mouvement de fond, et les 150 dernières pages sont une simple juxtaposition de différents types d’histoire, sans guère de liens entre eux, et sans qu’il soit possible d’en tirer de conclusion[1].

Le plus frappant dans ces Courants historiques est la complète absence d’histoire moderne. Il est vrai que le structuralisme des Annales demande une perspective couvrant des décennies, des siècles: il se développe beaucoup mieux entre le Moyen-Age et la Révolution que sur les innombrables ruptures du 19ème siècle. Mais, à la lecture du livre, on a la sensation que la recherche historique n’a rien fourni sur tout ce qui suivait la Révolution. En creux est suggéré que tout ce qui touche à l’histoire trop récente n’était pas plus évolué que ce que les auteurs de 1900 auraient pu faire. Comme on dirait, si on parlait histoire de l’art après 1940, qu’à côté de l’expressionnisme abstrait et du pop art survivait une peinture figurative, traditionnelle, "bourgeoise" - et sans intérêt. Une autre hypothèse, peut-être plus pertinente, est que cette histoire moderne, après-guerre, s’est plutôt faite ailleurs qu’en France.

Il y a suffisamment de passages instructifs et bien construits dans ce texte pour en recommander la lecture aux curieux de l’historiographie. Ma recommandation: lisez les chapitres 1, 2, 4 et la moitié du 5ème - un bon 60% du texte - et allez-y en diagonale sur le reste.

Note

[1] Comme sont cités des auteurs vivants, on sent qu’il y a, de plus, le souci de n’oublier aucun des collègues

jeudi 25 avril 2013

On Flexibility. Recovery from Technological and Doctrinal Surprise on the Battlefield, de Meir Finkel

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Cet important ouvrage explore l’une des questions clefs de l’histoire militaire: comment des armées surprises lors d’un premier engagement parviennent-elles, ou non, à se ressaisir? Comment, par exemple, expliquer la différence entre l’armée française de 1940, dépassée par une forme de guerre qu’elle n’avait pas prévue, et l’armée israélienne de 1973 qui, après une surprise initiale, parvient à s’adapter et à inverser le cours des évènements? Les réponses apportées dans ce livre en font une lecture obligatoire pour les spécialistes de doctrine, et plus largement pour tous ceux (militaires, politiques, universitaires) intéressés par la question de l’efficacité des forces armées.

Meir Finkel est colonel dans l’armée israélienne, directeur du centre de doctrine de l’armée de terre de Tsahal (l’équivalent du CDEF), et il parvient à mélanger dans son analyse le pragmatisme du soldat avec la rigueur intellectuelle et méthodologique de l’universitaire[1]. A ce titre, on sent que les préoccupations pratiques sont le fil directeur de sa réflexion. Finkel avance que le sens commun veut que l’on réduise le risque de surprise stratégique en améliorant les capacités de renseignement stratégique. Il s’agit d’une tendance naturelle à vouloir réduire l’incertitude en augmentant la connaissance de l’environnement (logique superbement démontrée par certains débats sur la Révolution dans les Affaires Militaires ou par le Livre Blanc de 2008). Selon Finkel, cette approche est nécessairement vouée à l’échec. A la place, il propose de baser le processus de planification des forces sur l’intégration de la flexibilité à tous les niveaux:

  • au niveau doctrinal et conceptuel: une armée doit créer un environnement favorable à l’expression d’opinions dissidentes, et contestataires de la doctrine officielle. La doctrine doit également être équilibrée pour prendre en compte toutes les formes de guerre;
  • au niveau technologique et organisationnel: la flexibilité se traduit par un équilibre entre les différentes capacités (attaque/défense, puissance de feu et manœuvre, etc.), une redondance des équipements pour assurer un remplacement rapide en cas de défaillance de l’un d’eux, et la capacité d’utiliser des équipements dans différentes situations;
  • au niveau du commandement: les officiers subalternes doivent être encouragés à faire preuve d’initiative, tandis que les officiers supérieurs doivent renforcer leur créativité. Finkel précise bien qu’il est conscient qu’il s’agit du trait le plus difficile à acquérir pour une organisation militaire;
  • au niveau de la circulation de l’information: créer des mécanismes permettant une circulation rapide des retours d’expérience , ainsi qu’un apprentissage rapide des nouvelles situations. Par exemple, Tsahal n’avait aucune culture du RETEX, et ce n’est que très récemment que les chefs de brigade ont imposé à leurs officiers subalternes de coucher par écrit leurs comptes-rendus d’opérations.

Ensemble, ces quatre strates constituent le degré de flexibilité d’une armée, et ont donc une influence sur sa capacité à se remettre d’une surprise doctrinale ou technologique.

L’ouvrage se divise en trois parties. La première est une critique de l’approche de la planification des forces basée sur le renseignement stratégique. La deuxième est une discussion théorique composée de quatre chapitres sur chacun des niveaux évoqués ci-dessus. Enfin, la troisième partie est une série de sept études de cas illustrant la théorie. Bien au fait des normes académiques, Finkel illustre son argument de deux manières: tout d’abord par des anecdotes historiques dans la partie théorique, et ensuite en conduisant des études de cas détaillées. Il discute, entre autres, la surprise allemande face à l’introduction du T-34, les réactions israéliennes face aux missiles « Sager » ou aux missiles anti-aériens, la lente réaction des Britanniques face aux tactiques antichars allemandes durant la guerre du désert en 1941-1942, ou l’échec français face à la Blitzkrieg. Les cas sont particulièrement bien choisis car ils montrent des variations dans le degré de flexibilité des armées étudiées et permettent d’observer l’effet de ces variations sur le potentiel de récupération des armées après la surprise.

Bien écrit, l’ouvrage convainc par sa rigueur méthodologique, son utilisation précise de l’histoire militaire et ses évidentes implications pratiques. Certes, on peut regretter que l’auteur ne discute pas plus en détails la littérature sur l’adaptation militaire, qui lui aurait permis d’étoffer son argument. Le nombre de références à l’histoire militaire israélienne trahit également les préoccupations de l’auteur. De même, les études de cas sont un peu courtes, et principalement basées sur de la littérature secondaire (sauf pour les deux chapitres sur Israël). Elles apportent peu en termes de révélations historiques, mais ce n’est pas le but: elles illustrent parfaitement le bien-fondé de l’importance que Finkel accorde à la notion de flexibilité.

Au final, un ouvrage important qui doit être lu et discuté.

Note

[1] Cet ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat

mercredi 10 avril 2013

Into the Desert. Reflections on the Gulf War, de Jeffrey Engel

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Cet ouvrage collectif est issu d’un colloque qui s’est tenu à la Bush School of Government de la Texas A&M University en 2011 à l’occasion des vingt ans de la guerre du Golfe. Il comprend cinq chapitres, chacun offrant une perspective différente sur le conflit. A ce titre, les chapitres doivent être lus comme des « essais » écrits par certains des meilleurs experts dans le domaine sur l’un des conflits majeurs de la fin du XX° siècle.

Le chapitre introductif de Jeffrey Engel, professeur d’histoire à Texas A&M, remet en place le contexte historique dans lequel le conflit est intervenu. En particulier, il rappelle les derniers soubresauts d’une Guerre Froide arrivant à son terme, la prudence avec laquelle les dirigeants des grandes puissances observent la vitesse à laquelle leur environnement était en train d’évoluer et les recompositions des priorités stratégiques des États. Il montre bien l’embryon de partenariat stratégique en train de se mettre en place entre George H. Bush et Gorbatchev, qui sera pratiquement réduit à néant au cours de la guerre du Golfe. Il insiste aussi sur les mauvais calculs stratégiques de Saddam Hussein, qui n’a pas su lire les signes du déclin de l’Union Soviétique et l’émergence des Etats-Unis comme seule superpuissance, ce qui le conduisit à son coup de poker de l’invasion du Koweit. A ce titre, Engel offre une fine réflexion sur la place de la guerre du Golfe dans l’histoire des relations internationales: s’agit-il d’une crise de la fin de la Guerre Froide, ou du signe de l’émergence d’un nouvel ordre international?

Le chapitre suivant est signé par Richard Haas, président de l’influent Council on Foreign Relations et qui était à l’époque des faits senior analyst pour le Moyen-Orient au National Security Council. L’auteur est donc bien placé pour étudier les intentions et les perceptions américaines, même si son témoignage doit évidemment être pris avec les pincettes méthodologiques d’usage concernant l’exploitation des « mémoires » des acteurs des évènements. Haas relate comment l’administration américaine n’a pas cru que Saddam Hussein s’aventurerait à envahir le Koweït, pensant (presque) jusqu’au bout que l’épuisant conflit entre l’Iran et l’Irak conduirait ce dernier à se concentrer sur le rétablissement de ses équilibres socio-politiques internes, et pas à un certain aventurisme international. Haas explique les principales décisions stratégiques américaines, en particulier le choix controversée de stopper la guerre à la centième heure sans chercher à renverser Saddam Hussein, et rappelle avec un brin de malice les conséquences humaines et financières du changement de régime intervenu en 2003 pour justifier la décision de ne pas aller jusqu’à Bagdad. Le ton sonne juste, même si l’argumentation est parfois pro-domo.

Lawrence Freedman, professeur au département des War Studies du King’s College London et co-auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, donne le point de vue de la politique internationale. Il rappelle une tendance de long terme des relations internationales à la décolonisation, qui a pour corollaire la gestion par les États décolonisés de leurs problèmes de sécurité, mais aussi des interventions des anciens colonisateurs désapprouvant le cours des évènements. Il souligne l’importance stratégique du Golfe pour les approvisionnements pétroliers, et donne les grandes lignes des tensions régionales. Il évoque enfin la perception américaine des évènements, en particulier dans le contexte d’un « nouvel ordre mondial », tel qu’observé par le président Bush. Souvent caricaturée par ceux n’ayant pas lu le discours comme le premier signe de néo-impérialiste des États-Unis, la vision de Bush était en fait conservatrice: son nouvel ordre mondial se voulait respectueux des souverainetés nationales tout en favorisant la paix et la sécurité internationale. En fait, Bush réaffirmait les principes de base des Nations Unies et ce qu’aurait dû être le fonctionnement de l’ONU si la Guerre Froide n’avait pas paralysé le Conseil de Sécurité. Bush voyait dans la gestion de la crise par l’ONU l’embryon d’une nouvelle régulation des affaires internationales. Aussi rejeta-t-il l’idée de Thatcher d’utiliser l’article 51 de la charte, sur le droit à l’auto-défense, et que la Dame de Fer avait utilisé lors de la guerre des Malouines. Bush chercha au contraire à obtenir des résolutions, associant ainsi Soviétiques et Chinois à la gestion de la crise.

Dans un brillant essai, Michael R. Gordon, journaliste de défense au New York Times (et lui aussi co-auteur d’un excellent livre sur le conflit), avance que les États-Unis aussi bien que l’Irak ont re-joué en 2003 la guerre de 1991. Ainsi, Saddam Hussein s’attendait à une campagne aérienne similaire à celle de 1991, et pensait que les Américains n’oseraient pas avec 150.000 hommes marcher jusqu’à Bagdad puisqu’ils ne l’avaient pas fait avec 600.000. De même, l’une des principales préoccupations de Saddam Hussein était de faire face à une éventuelle rébellion chiite, similaire à celle qui avait fait trembler son régime en 1991, et il donna ainsi la consigne à ses troupes de ne pas détruire les ponts sauf sur son ordre direct: la destruction des ponts par l’aviation alliée avait réduit sa capacité à réduire la rébellion lors de la Guerre du Golfe. De leur côté, les Américains identifièrent la destruction de la Garde Républicaine (les troupes d’élite du régime irakien) et la prise de Bagdad comme les principaux centres de gravité du régime. Une fois les forces armées vaincues et la capitale sous contrôle, la victoire devait nécessairement suivre. Ils ne prirent ainsi pas en compte les forces paramilitaires dispersées dans le sud de l’Irak, ni ne comprirent que celles-ci allaient former les premiers noyaux d’une insurrection.

Enfin, Shibley Telhami, professeur à l’université du Maryland, se penche sur la dimension « arabe » de la politique de Saddam Hussein. Il exploite des ressources inédites, les Saddam Tapes, la traduction de milliers d’archives saisies par les forces américaines après la chute du régime et conservées à la National Defense University. Ces matériaux, dont les premières exploitations commencent à être publiées, fournissent une image saisissante de la vie quotidienne du régime et de la personnalité de Saddam Hussein. En particulier, on y apprend que Saddam Hussein, dès 1985, était obsédé par l’idée d’un complot américain pour le renverser. Cette obsession le conduisit à lire la politique régionale sous le seul angle de l’influence des États-Unis. Il semble également qu’il n’ait pas compris les rudiments de la dissuasion nucléaire, puisqu’il annonça lors d’un discours que lorsque l’Irak disposerait d’une arme atomique (confirmant ainsi les desseins qui lui étaient prêtés), il serait ainsi possible de détruire Israël. Lorsque l’un de ses officiers lui demanda ce qu’il comptait faire contre l’inévitable riposte nucléaire israélienne, il répondit que celle-ci ne pouvait pas arriver puisque les israéliens seraient trop tétanisés (!) pour riposter. De nombreux documents montrent ainsi un dirigeant enclin à une vision sélective des faits, et encore moins capable d’écouter les conseils de son entourage. Sur la Guerre du Golfe, Saddam Hussein a commis deux erreurs dans sa compréhension de l’opinion arabe. Selon les documents, il semble avoir pensé que la rue arabe serait enchantée de son action contre les dirigeants Koweïtiens, vus comme corrompus et arrogants (les dirigeants irakiens qualifient de « femmes à barbe du sud » la famille régnante du Koweït). De plus, il pensait qu’en capitalisant sur l’anti-israélisme de la région, aussi bien Égypte que l’Arabie Saoudite resteraient neutres. Il a ainsi fait erreur sur les deux plans, puisque les exactions commises par l’armée irakienne contre les koweïtiens lui ont aliéné la sympathie de la rue arabe, tandis que l’Arabie Saoudite, craignant pour sa sécurité, invitait les États-Unis sur son sol et que Égypte, en compétition avec l’Irak pour le leadership dans la région, soutenait les efforts diplomatiques américains et participait à la campagne militaire.

Au final, l’ouvrage offre de nouvelles perspectives sur ce conflit qui est en fait la dernière indiscutable victoire militaire et stratégique de troupes occidentales dans une opération multinationale combinée d’envergure. Inévitablement, il y a des répétitions entre les chapitres, notamment trois passages réhabilitant le rôle de l’ambassadeur Glaspie, injustement accusée d’avoir donné un « feu vert » à l’invasion irakienne du Koweït (une légende démentie à la fois par les compte-rendus d’entretiens et par les Saddam tapes qui montrent clairement que Saddam Hussein avait conscience d’opérer contre la volonté des États-Unis). La France n’est mentionnée que deux fois, en passant, peut-être symptomatique d’une piètre opinion de l’apport militaire de la division Daguet, ou d’un agacement devant des comportements français perçus comme incohérents. A ce titre, il est dommage que les vingt ans du conflit n’aient pas suscité une grande activité éditoriale dans notre pays. Certains pourront également regretter que peu de place soit consacrée à l’analyse des opérations ou à la narration des évènements (informations qu’il faudra donc chercher ailleurs), mais c’est le parti-pris de l’ouvrage que de proposer des réflexions et des mises en perspective. A ce titre, bien qu’il suppose une connaissance initiale du sujet, il ajoute indubitablement à notre compréhension des évènements. A lire.

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