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Histoire contemporaine

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jeudi 28 mars 2013

The Art of Coercion. The Primitive Accumulation and Management of Coercive Power, de Antonio Giustozzi

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Dans son nouveau livre, le spécialiste du mouvement Taliban Antonio Giustozzi se penche sur le processus de formation étatique, et le rôle joué par les interventions extérieures telles que les missions de « maintien de la paix », d’assistance à la « formation de l’Etat de droit » et de mise en place de structure de « bonne gouvernance ».

Giustozzi est légèrement provocateur en titrant son essai « l’art de la coercition », qui est une référence explicite à « l’art de la guerre » de son compatriote Machiavel. Il va encore plus loin en parlant « d’accumulation primitive » du pouvoir coercitif, une formule qui renvoie au concept marxiste d’accumulation primitive du capital.

Giustozzi avance que le processus de formation de l’Etat est violent, et nécessite la victoire par la force d’un groupe social sur ses concurrents. Extrêmement peu d’Etats ont échappé à ce processus d’emploi de la contrainte violente, qui semble inséparable de la constitution d’une unité politique. En soi, la thèse n’est pas neuve et renvoie à de nombreux travaux de sociologie historique de l’Etat, dont les plus célèbres sont ceux de Charles Tilly qui comparait la formation de l’Etat à l’institutionnalisation du crime organisé. Lui aussi insistait sur le caractère violent de la formation de l’Etat, notamment au travers de sa célèbre formule: State make wars and war makes state.

Giustozzi va plus loin en insistant sur une seconde phase, la consolidation de l’Etat, qui passe par un apprivoisement de cette violence. L’auteur a le bon goût d’insister sur les rôles différents des forces armées, de gendarmerie et de police dans chacune de ces phases. Il montre comment les réseaux de patronage, ethniques et claniques sont instrumentalisés par les acteurs pour se maintenir au pouvoir, et comment le gestion de la violence est une préoccupation constante du fonctionnement des sociétés politiques.

Les analyses de Giustozzi ont des conséquences importantes pour notre manière de concevoir les interventions militaires et d’assistance humanitaire. Le présupposé courant parmi les décideurs politiques est qu’un Etat fonctionnel et libéral doit émerger d’un compromis politique entre les factions en conflit. Cette vision, qui imprègne bien des missions de maintien de la paix, est inspirée des théories du contrat social qui alimentent la philosophie politique selon la célèbre trinité Hobbes-Locke-Rousseau. Or, cette vision du contrat social est on ne peut plus éloignée des processus sociologiques violents régissant la formation et la consolidation des Etats. Cet oubli du facteur « violence » dans la constitution d’un Etat peut conduire les interventions à des échecs patents. Ainsi, Giustozzi montre bien comment une intervention dans un Etat qui n’est pas encore formé (donc toujours dans le processus d’accumulation primitive de la violence) peut conduire à l’affirmation des groupes les plus radicaux et les plus violents. Évidemment, ces observations vont à l’encontre de l’idéologie libérale qui sous-tend la plupart des missions de maintien de la paix et d’assistance humanitaire.

Ce bref résumé donne seulement un aperçu des nombreuses idées qui parsèment l’ouvrage. L’immense culture historique de l’auteur lui permet de mobiliser de nombreux exemples de processus de formation de l’Etat sur tous les continents. Il évite également les généralisations abusives et est sensible aux contingences. Au final, un excellent livre qui vient enrichir la littérature sur la sociologie historique de l’Etat, et qui permet de repenser l’opportunité d’intervenir dans des conflits. L’oubli ou le déni de la violence ont de graves conséquences.

lundi 4 mars 2013

Conceptualising Modern War, de Haug et Jorgen

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Contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, cet ouvrage ne propose pas de théorie de la guerre moderne. Au contraire, l’ambition est d’étudier de manière critique tout un ensemble de concepts intégrés aux doctrines des forces armées contemporaines et qui ont fleuri au cours des vingt dernières années. Dans l’ensemble, les différentes contributions réunies dans ce volume sont d’excellentes qualité et en font un outil de travail indispensable pour les chercheurs en études stratégiques.

L’équipe réunie par les directeurs de l’ouvrage comprend des stratégistes anglo-saxons confirmés (Antulio Echevarria, Steven Metz, David Kilcullen) et une jeune génération d’auteurs nordiques, danois ou norvégiens, dont certains sont déjà connus (Dag Henricksen) et d’autres des figures montantes des études stratégiques (Jens Ringsmose).

L’introduction de l’ouvrage par Hew Strachan, directeur du Changing Character of War Programme de l’université d’Oxford justifierait à elle seule l’achat. Combinant érudition, profondeur analytique, amplitude historique et un style particulièrement fluide, Strachan remet en question la notion de changement des conflits et, en bon Clausewitzien, étudie la dialectique entre la nature (permanente) et le caractère (mouvant) de la guerre. L’idée n’est pas neuve, ce que Strachan admet lui-même, mais il s’agit tout simplement du meilleur développement sur le sujet que j’ai eu l’occasion de lire. Le texte mériterait d’être une lecture obligatoire pour les cours d’introduction à l’histoire militaire ou aux relations internationales.

La suite de l’ouvrage est divisée en trois parties. La première revient sur le caractère prétendument nouveau des guerres modernes. Jan Angstrom étudie la notion d’asymétrie, et identifie quatre acceptions du termes « guerres asymétriques »: asymétrie de puissance, organisationnelle (entre Etats et acteurs non-étatiques), « configurative » (qui correspond au contournement tactique du fort par le faible) et normative (un acteur refusant d’utiliser les moyens qu’un autre acteur s’autorise). Angstrom avance qu’étudier l’asymétrie configurative a peu de valeur analytique, puisqu’il s’agit tout simplement d’un acte normal à la guerre, et que l’asymétrie organisationnelle ne permet pas de bâtir une notion différente de celle de guérilla. Selon lui, étudier l’asymétrie en termes de puissance ou de normes est probablement intellectuellement plus fructueux. Echevarria poursuit l’analyse en critiquant la tendance de certains théoriciens américains à parler de guerres de 4e, 5e, voire 6e génération. Echevarria retrace l’origine de ces concepts, et montre leur vacuité intellectuelle. Ce faisant, il donne un excellent exemple du fonctionnement du débat stratégique américain. Ce chapitre est suivi par une démolition en règle du concept de nouvelles guerres développé par Mary Kaldor, en montrant le manque de profondeur historique de la notion, sa faiblesse empirique et son peu d’intérêt analytique. Encore une fois, rien de bien neuf dans cette critique du concept, mais l’auteur fait preuve d’une grande honnêteté intellectuelle envers le travail de Kaldor, ce qui rend sa critique encore plus pertinente.

La deuxième partie, qui constitue le coeur de l’ouvrage, est centrée sur les concepts censés permettre de combattre au mieux au sein de ces « nouvelles guerres ». On y trouve deux bons chapitres de synthèse sur les notions de guérilla et d’insurrections, ainsi qu’un chapitre décevant sur le terrorisme. Ringsmose pose une excellente question: « est-il possible pour une alliance de conduire une campagne de contre-insurrection? », à laquelle il répond par la négative, conseillant à l’OTAN de se concentrer sur la formation de l’armée afghane plutôt que sur la conduite des opérations. L’analyse est intéressante, mais nécessiterait de plus amples développement: les guerres de coalition sont le lot commun de l’humanité depuis la coalition achéenne contre Troie, et les problèmes de coordination sont bien connus. Dans ce cas, la question ne porte pas tant sur la possibilité de conduire une campagne de contre-insurrection, mais sur l’efficacité des actions multinationales en tant que telles. Les deux chapitres suivants traitent des doctrines aériennes, en particulier du concept d’opérations basées sur les effets (effects-based operations, EBO). Saeveraas retrace l’origine du concept, sa promotion par Deptula après la guerre du Golfe (révélant d’ailleurs une certaine malhonnêteté intellectuelle de la part de Deptula qui n’hésite pas à plagier ses propres travaux en les présentant comme nouveaux), jusqu’à son abandon officiel promulgué par le Général Mattis en 2008. Le chapitre est excellent, et nous emmène dans les méandres des luttes de pouvoir au sein de l’armée américaine, tout en faisant le lien avec l’application du concept sur le terrain. Ce chapitre est suivi et complété par une critique du manque de réflexion doctrinale au sein des officiers de l’armée de l’air, fascinés par la tactique au détriment de la réflexion sur la conduite des opérations. Cette critique sonne juste, mais semble limitée aux Etats-Unis et à un certain nombre de pays ayant suivi aveuglément leurs développements doctrinaux (Norvège, Pays-Bas). Les généralisations à l’ensemble des forces occidentales sont erronées: on a vu chez Christian Anrig une vision plus nuancée de ces développements doctrinaux en Europe. Le chapitre suivant sur la guerre réseau-centrée (Network-centric warfare) est étrange. Assez mal écrit, il offre néanmoins une bonne synthèse et une critique équilibrée du concept, et propose de l’amender en s’appuyant sur la littérature académique sur la gestion des risques physiques dans l’environnement de travail. J’avoue ne pas avoir compris les développements des auteurs: ceux-ci semblent prendre pour acquis que le lecteur maîtrise cette littérature, la résument en quelques lignes, et sa contribution m’a semblé très limitée…

Les trois derniers chapitres sont décevants au regard de leurs prédécesseurs. Les auteurs ressassent, en moins bien, les développements sur la prétendue nouveauté des guerres contemporaines et le chapitre conclusif de Kilcullen sur la guerre irrégulière n’est qu’un condensé, mal inspiré d’ailleurs, de ses autres écrits.

On peut certainement critiquer certains partis-pris de l’ouvrage. Par exemple, la tendance à généraliser à l’ensemble des forces occidentales ce qui est principalement des problèmes doctrinaux américains est assez agaçante, mais révélatrice de l’acceptation par les Nordiques de concepts américains sans discussion critique. On peut également reprocher à l’ouvrage de ne pas offrir de solution et de plus critiquer que proposer (c’était censé être le rôle de la troisième partie, mais celle-ci est, comme nous l’avons dit, décevante). Ces limites n’en font pas moins un ouvrage de référence sur le développement de concepts doctrinaux au cours de l’histoire récente, qui mérite largement sa place dans toute bibliothèque stratégique.

jeudi 28 février 2013

Contre-insurrection, de David Galula

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Ce livre a une excellente réputation: il la mérite. Galula donne un cadre à la guerre asymétrique, décomposant la démarche de "l’insurgé" et proposant pour le "loyaliste" une méthode de lutte. Le texte pose des principes, structure les problématiques tout en restant suffisamment concret pour être utilisable par les décideurs. Et, à l’inverse de textes théoriques soit abstraits soit métaphoriques - de Clausewitz à Mao Tse-Tung - Galula choisit un style limpide et immédiatement accessible. On comprend combien cet ouvrage, publié en 1963, a pu être fécond.

Galula écrit un des premiers textes modernes consacré spécifiquement à la contre-insurrection. Il trouve les points communs aux révoltes de types communiste ou anticolonialiste pour d’emblée en dégager les sous-jacents. L’insurgé n’a qu’un but: la conquête du pouvoir. Pour cela, il choisit de s’appuyer sur une cause, et ce peut être n’importe laquelle du moment qu’elle répond à deux critères: permettre l’adhésion d’une bonne partie de la population et être inacceptable au pouvoir loyaliste. L’insurgé peut volontiers changer de cause en cours de route. Son objectif est de prendre le pouvoir, pas de concrétiser la cause qui lui sert de prétexte. Galula, sans ignorer les aspects militaires, se concentre donc sur les aspects politiques. Il le souligne: le succès d’une guerre asymétrique ne se mesure pas par le terrain conquis mais par la population contrôlée.

Avant de proposer une technique de lutte pour le loyaliste, Galula décompose la méthode d’insurrection. L’insurgé ne cherche pas à vaincre militairement le loyaliste (du moins pas avant la toute fin du conflit): ses actions terroristes ou militaires ont donc pour but de rallier, même malgré elle, la population. Les attentats montrent que le loyaliste ne garantit plus la sécurité des populations. Mais une embuscade contre un convoi loyaliste n’a d’intérêt que s’il "mouille" la population locale, l’obligeant maintenant à prendre le parti de l’insurrection. Le loyaliste doit donc avoir une action combinant trois dimensions: militaire contre les guérillas; policière contre les cellules politiques de l’insurrection; politique afin de rallier la population. Si l’une des trois échoue, l’impact est nul.

Galula va jusqu’à proposer une méthode de contre-insurrection en 8 étapes, qu’il dégrossit dans la dernière partie de son livre. Après que l’action militaire a éliminé ou fait fuir les insurgés armés, le loyaliste occupe le terrain par des garnisons statiques. Son action policière lui permet d’identifier et d’arrêter les membres des cellules politiques des insurgés. Il lui faut maintenant convaincre la population de le soutenir, typiquement en demandant des travaux collectifs (remise en état des voies de communication, fortifications etc.) qui ont l’avantage de fournir aux habitants un "alibi" si les insurgés menacent toujours. Puis, on demande à la population de désigner ou d’élire ses représentants, dont la compétence est elle-même testée par le pouvoir loyaliste: c’est en ordonnant que l’on peut vérifier la réalité du contrôle de la population. Enfin, les représentants locaux sont groupés dans un parti national permettant coordination et homogénéisation, et ne laissant plus de place aux insurgés.

Tout ceci est expliqué dans un style simple et direct. Les principes sont concrets, l’approche structurée, les quelques conseils génériques pragmatiques. A chaque fois que possible (mais surtout pour la description des insurgés), Galula s’appuie sur des exemples récents: Chine communiste, Algérie, Malaisie, Grèce. Surtout, la démarche générale est anglo-saxonne, inductive plutôt que déductive. La base est l’observation terrain plutôt que des principes abstraits, si bien que le livre ne fait qu’exceptionnellement des démonstrations (la seule fois, peut-être, pour montrer que le loyaliste ne peut pas utiliser les méthodes de l’insurgé). Par exemple, la méthode en 8 étapes de Galula est simplement énoncée et ne résulte pas d’une exploration des alternatives: l’auteur cherche une solution pratique pour le parti loyaliste, et ne fait pas un traité sur toutes les solutions, celles qui peuvent marcher comme celles vouées à l’échec. On peut deviner que cette approche inductive lui sera ensuite reprochée.

Un sujet tabou apparaît quand est évoqué l’organisation du pouvoir loyaliste pour lutter le plus efficacement: ne faut-il pas être autoritaire, dictatorial? Galula n’ose pas écrire ces mots, mais tourne autour à plusieurs reprises. Il s’étend sur le fait que la direction loyaliste doit être "unique", avec de préférence un individu unique au sommet plutôt qu’un comité: le loyaliste doit en effet combiner efficacement les aspects militaires et civils. En creux, on voit bien qu’il est affirmé que cela n’est pas compatible avec une quelconque liberté politique de la population. Et si Galula affirme nettement que le loyaliste doit faire un usage de la force aussi limité que possible (pour ménager son image auprès de la population), il n’ose pas s’étendre sur la façon dont la police traque et élimine les cellules politiques des insurgés - l’auteur veut croire que les renseignements arriveront progressivement, presque naturellement.

Ce livre est d’évidence fondamental à l’étude des guerres asymétriques. Développant avec simplicité beaucoup d’idées fécondes, d’un style clair et simple, il ouvre nombre de pistes de réflexions. A lire sans hésiter.

lundi 14 janvier 2013

Mission Revolution: The U.S. Military and Stability Operations, de Jennifer Morrison Taw

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Dans cet ouvrage, Jennifer Morrison Taw (ancienne analyste à la Rand corporation désormais assistant professor à Claremont College) avance que les forces armées américaines ont connu une révolution culturelle fondamentale et inaperçue en faisant des stability operations une mission principale, au même titre que remporter les guerres de la nation (selon l’expression consacrée) ou protéger l’intégrité du territoire américain. Selon elle, il s’agit de l’évolution la plus importante depuis 1947 qui a vu l’établissement du Department of Defense, surpassant ainsi la réorganisation Goldwater-Nichols de 1986 qui instaurait une nouvelle chaîne de commandement.

Pour montrer l’importance de ce changement culturel, l’auteure retrace l’histoire de la lente acceptation par les services de l’importance des opérations de stabilisation. Ces dernières peuvent prendre plusieurs formes, telles que des opérations de contre-insurrection, de contre-terrorisme, de guerre non-conventionnelle ou d’assistance militaire aux pays étrangers (formation, appui, soutien). En particulier, elle souligne le rôle tout à fait fondamental de la Department of Defense Directive 3000.05 de 2005 qui élève les opérations de stabilisation au niveau des missions défensives et offensives assignées aux forces armées. Sa parfaite connaissance des subtilités de la doctrine américaine lui permet de retracer en détails l’origine du Field Manual-07 qui traite justement des opérations de stabilisation, mais aussi d’autres documents doctrinaux plus célèbres tels que le FM 3-24 sur la contre-insurrection. Taw montre comment cette évolution doctrinale a une influence sur l’organisation des différents services et sur leur capacité à prendre ou non en compte ces changements. Au final, l’auteure est très sceptique face à cette évolution, qu’elle qualifie de strategic mission creep (extension rampante de la mission stratégique) et qui pourrait au final affaiblir l’outil militaire américain.

L’ouvrage est indispensable pour quiconque s’intéresse à l’évolution des forces armées américaines. Taw rend parfaitement compte des débats doctrinaux, et de leur réelle mise en œuvre au sein des forces. On peut toutefois relever deux défauts qui affaiblissent la portée de l’ouvrage. Tout d’abord, Taw n’ancre à aucun moment son étude dans les recherches sur le changement militaire. Schématiquement, on distingue trois mécanismes conduisant au changement dans les armées: l’innovation, l’adaptation et l’émulation. L’adaptation caractérise l’évolution d’une troupe en situation de combat, tandis que l’émulation étudie la manière dont une armée copie les innovations des autres armées. On peut donc juger que l’ouvrage de Taw se situe dans la tradition de l’innovation militaire, qui met l’accent sur des facteurs tels que les relations civilo-militaires ou la rivalité au sein des services pour expliquer le changement militaire. D’autres auteurs montrent comment les cultures des différentes armées les rendent plus ou moins disposées au changement. Les études de l’innovation militaire sont également traversées par une opposition entre analystes privilégiant un changement « par le haut » (top-down) ou « par le bas » (bottom-up). Taw n’exploite pas ces ressources théoriques qui auraient permis de systématiser et de conceptualiser la mécanique du changement au sein de l’armée américaine.

Ce qui amène à la seconde critique: l’auteure est très prolixe sur les développements doctrinaux, mais discute peu l’influence des opérations de l’armée américaine sur l’évolution doctrinale. Quelques lignes sur la Somalie, quelques paragraphes sur l’Irak et sur l’Afghanistan… On a parfois l’impression que le changement doctrinal s’est conduit de lui-même, sans la pression des évènements, et il faut lire entre les lignes pour déceler des mécanismes que l’auteure n’explicite pas. Une fois de plus, l’ancrage dans la littérature théorique aurait permis d’éviter cet écueil.

Au final, l’ouvrage est une excellente ressource pour retracer l’évolution doctrinale des forces armées américaines, mais, peut-être faute d’ambition, manque de devenir l’ouvrage de référence sur le changement militaire qu’il aurait pu être. A lire pour les spécialistes des armées américaines, dispensable pour les autres.

mercredi 19 décembre 2012

War from the Ground Up: 21st Century Combat as Politics, de Emile Simpson

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Lorsque Hew Strachan (Oxford) dit d’un livre qu’il s’agit de « la chose la plus intelligente écrite sur la guerre depuis des années », on ne peut que faire le détour. Quand le même livre reçoit des commentaires tout aussi élogieux de Conrad Crane et de John Nagl, on se décide à l’acheter. Et quand on apprend que l’auteur est un ancien officier des Gurkhas, qu’il a effectué trois déploiements en Afghanistan avant d’être un chercheur invité au prestigieux Changing character of war programme de l’Université d’Oxford, on le lit sérieusement.

La thèse d’Emile Simpson est simple, mais ses conséquences sont importantes. Il avance que notre compréhension traditionnelle de la stratégie (en particulier marquée par l’influence de Clausewitz) suppose une polarisation des opposants et, en particulier, que les «audiences» sont alignées sur chacun des belligérants. Par exemple, la population française durant la première guerre mondiale était une audience à laquelle s’adressaient les actions de l’armée française (le belligérant). La révolution de l’information fait que chacun des belligérants s’adresse à plusieurs audiences simultanément, ce qui peut parfois le forcer à tenir des discours contradictoires, diminuant ainsi l’efficacité stratégique de l’emploi de la force. Ainsi, en Afghanistan, les troupes de la coalition s’adressent à la population afghane, aux insurgés, mais aussi à leurs propres populations, ce qui peut entraîner des actions apparemment contradictoires: comment expliquer à une population à laquelle on répète que l’engagement en Afghanistan est conduit en faveur de la démocratie et de l’égalité hommes/femmes que des unités passent des accords sur le terrain avec des chefs de village dont les conceptions des rapports de genre sont complètement opposées aux nôtres? Mais, évidemment, ce type d’accords peut être nécessaire pour s’assurer du soutien de la population afghane.

Jusqu’à présent, une action militaire était planifiée pour atteindre l’ennemi et son succès était évalué en fonction de l’efficacité de cette action sur celui-ci. Les conflits contemporains impliquent de ré-évaluer cette mentalité, puisque l’efficacité de l’action dépend de son impact sur les différentes audiences concernées. Simpson remarque également que la compréhension de la guerre en tant que structure narrative est maintenant équivoque. Par exemple, durant la 1ere Guerre Mondiale, les populations françaises, allemandes, britanniques, ainsi que leurs armées, comprenaient la signification d’un évènement militaire de la même manière. Une bataille remportée était vue comme une victoire ou une défaite en fonction du camp, mais chacun des acteurs comprenait les changements apportés sur le terrain selon une grille d’interprétation commune. Aujourd’hui, la multiplicité des audiences fait que les actions militaires sont interprétées de manière extrêmement variables, ce qui implique une extrême politisation des actions militaires, toute action sur le terrain pouvant avoir des conséquences politiques importantes (le fameux « caporal stratégique »).

Selon Simpson, la plupart des nos difficultés viennent de notre volonté de faire rentrer « de force » des conflits caractérisés par une fragmentation des audiences dans une conception traditionnelle de la guerre comme activité organisée entre pôles opposés.

L’ouvrage de Simpson est à lire, car il pose d’excellentes questions et tente de donner une cohérence aux problèmes posés par les conflits contemporains. Il n’hésite pas à se baser sur sa propre expérience en racontant un certain nombre d’opérations auxquelles il a participé, ce qui enrichit considérablement son argumentation. Il mérite une large "audience" parmi les universitaires, les militaires et les responsables politiques.

Le livre souffre néanmoins de défauts. Tout d’abord, l’écriture de Simpson est confuse. Il déborde d’excellentes intuitions, mais celles-ci sont éparpillées au fil du texte, et on a parfois l’impression que l’auteur se répète. De plus, l’ouvrage étudie exclusivement l’emploi des forces terrestres, en particulier en Afghanistan, ce qui limite parfois la portée de ses arguments. Ainsi, lorsque Simpson avance que, désormais, l’action tactique a un rôle politique, il découvre simplement une réalité que les marins (diplomatie de la canonnière par exemple) ou les aviateurs (frappes ciblées) connaissent depuis des lustres. La vraie question serait de savoir dans quelle mesure les activités terrestres tendent maintenant à se rapprocher des opérations dans les autres milieux. Enfin, l’auteur tente de remédier aux problèmes qu’il identifie dans la planification des opérations contemporaines en promouvant une « approche pragmatique », et il utilise la campagne britannique à Bornéo (1962-1966) comme exemple d’une telle approche. Disons-le tout net: cette partie n’est pas particulièrement convaincante puisque Simpson ne définit jamais ce « pragmatisme », et surtout, ne tente pas d’appliquer sa méthode aux conflits contemporains.

Malgré ces défauts, le texte est à lire et à diffuser: il pose les bases d’une meilleure compréhension de l’environnement stratégique dans lequel évoluent les forces terrestres et, même si ses solutions sont peu développées, son analyse de la fin de la polarisation des conflits et de l’éclatement des audiences sont des intuitions puissantes qui seront utiles à tous ceux qui étudient la stratégie.

vendredi 16 novembre 2012

Afgantsy: The Russians in Afghanistan, 1979-1989, par Rodic Braithwate

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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L’ancien ambassadeur britannique en Russie, Rodric Braithwaite, nous livre ici une histoire de la guerre soviétique en Afghanistan qui vaut que l’on s’y attarde.

Plutôt que de raconter le déroulement des campagnes, Braithwaite souhaite nous faire partager ce qu’a été le quotidien des milliers de soldats engagés dans le pays. L’ouvrage revient en détails sur la décision politique d’intervenir militairement en Afghanistan. Il rappelle le contexte particulier des luttes de pouvoir au sein du gouvernement afghan et des rivalités au sein des communistes locaux eux-mêmes, montrant ainsi les manipulations réciproques entres Soviétiques et Afghans. Il n’oublie pas d’évoquer le contexte international, et montre comment les membres les plus interventionnistes du Politburo ont rappelé que les Américains abandonnaient la détente en rejetant les accords SALT II, finançant les missiles MX et les bombardiers B1 et déployant les Pershing en Europe, et qu’ils ont voulu éviter une percée américaine sur le flanc sud.

Après l’analyse du contexte politique, Braithwaite raconte avec force détails le coup d’Etat et la prise du pouvoir par les clients des Soviétiques. La narration de l’assaut donné au palais présidentiel vaut celle d’un thriller d’action, et l’on apprécie la variété des perspectives que l’auteur analyse.

Mais le cœur de l’ouvrage est constitué par une étude fouillée de ce que l’on peut appeler "l’expérience" des troupes de l’Armée Rouge en Afghanistan. L’auteur raconte les conditions de vie des soldats (allant jusqu’à évoquer la taille des tentes), étudie les relations entre troupes d’élites et troupes régulières ou entre civils et militaires, évoque les aspects les plus honteux (comme les trafics, les brimades ou l’ouverture du feu sans discrimination) mais aussi les heures de gloire. Cette étude est passionnante.

Les sources de l’auteur sont principalement russes, complétées une série d’entretiens avec d’anciens soldats. Ne parlant pas russe moi-même, je ne peux pas me prononcer sur la pertinence des ouvrages et articles cités, mais le résultat final est convaincant.

Au fil de l’ouvrage se dégage l’impression que tout ce que la stratégie de l’ISAF essaye d’accomplir (former les forces de sécurité afghanes, assurer un système de gouvernance un tant soit peu viable et promouvoir des normes culturelles rejetées par le contexte local) a déjà été tenté sans succès par les Soviétiques. L’auteur ne fait rien pour atténuer cette impression, et suggère de lui-même le parallèle à plusieurs occasions. Cet aspect est le moins réussi du livre, car l’auteur re reconnaît explicitement faire une comparaison (se privant ainsi de la rigueur méthodologique qui doit accompagner le comparatisme en histoire ou en science politique), et crée donc une distorsion de la perception du conflit actuel conduisant à des banalités du type: "l’histoire se répète".

Néanmoins, malgré ce menu défaut facile à surmonter, l’ouvrage de Braithwaite est une référence pour tout lecteur intéressé par la campagne soviétique en Afghanistan. Ceux qui recherchent une analyse des tactiques ou des campagnes resteront sur le faim (mais peuvent se référer à l’excellent ouvrage de Mériadec Maffray), tandis que ceux intéressés par le contexte politique et la vie au jour le jour d’une troupe d’occupation seront comblés.

mardi 13 novembre 2012

Simulating War, par Philip Sabin

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Philip Sabin, professeur au King’s College de Londres, a écrit ce livre pour partager son expérience pédagogique avec les wargames. Enthousiaste et prosélyte, il donne aussi bien une analyse structurée des composants de ces jeux que des exemples concrets d’utilisation en classe. Le texte, qui est plus qu’une introduction à ce sujet original, brille par sa structure mais souffre de singulières scories qui n’en font pas l’ouvrage de référence qu’il aurait pu devenir.

Le talent d’enseignant de Sabin se révèle dans la clarté et la fluidité avec laquelle il expose son sujet. Il prend les éléments d’une simulation les uns après les autres, et à chaque fois guide le lecteur du simple au compliqué en s’appuyant sur des métaphores ou des comparaisons bien trouvées. La structure est limpide et la progression élégante. On parcourt ainsi le terrain, les unités, le déroulement du temps, la simulation de la chaîne de commandement, enfin le combat proprement dit en s’arrêtant à chaque fois sur les atouts et les limites des différentes modélisations[1]. Le détail porte par exemple sur les différentes façon de quadriller un terrain et les distorsions que crée la grille d’hexagones traditionnelle, sur les structures possibles d’une table de résolution de combats ou encore sur comment parvenir à un minimum de brouillard de guerre sans alourdir le jeu avec un arbitre. Et l’auteur dégrossit le sujet mais ne compose pas une encyclopédie. Il laisse volontairement de côté les mécanismes les plus exotiques[2], pour rester à un niveau intermédiaire qui suffira à la plupart des lecteurs.

Surtout, Sabin veut démontrer que le wargame papier parvient à reproduire les mécanismes les plus subtils d’un conflit armé. Alors que les wargames sur ordinateur exploitent la puissance de calcul pour créer des simulations "bottom-up", modélisant par exemple les moindres caractéristiques de chacun des véhicules blindés en jeu, les simulations papier sont "top-down": on veut reproduire un effet, et la mécanique du jeu y parvient avec une remarquable économie de moyens. Plus qu’un argument théorique, ce sont les nombreux exemples présentés par Sabin qui convainquent de l’intérêt pédagogique: avec des règles brèves et directes, les jeux peuvent reproduire aussi bien le comportement d’une troupe menacée d’encerclément sur le Front de l’Est que l’attrition de la force aériennes lors d’une campagne de bombardement. Les étudiants sentent l’impact de leurs choix tout en comprenant l’essentiel de la mécanique sous-jacente, sans l’effet de boîte noire d’une simulation informatique. Ils peuvent même changer les hypothèses de simulation (cad les règles du wargame) pour voir à quoi cela mènerait.

Mais alors que ce texte pourrait être une grande réussite, il souffre de quelques défauts. Supporter enthousiaste du wargame papier, Sabin oublie par moments d’en noter les limites ou les contradictions. On ne discute guère de ce que les mécanismes papier ne parviennent pas à rendre de façon satisfaisante (ainsi du combat aérien tactique). Et, si l’auteur décrit la qualité de la recherche qui sous-tend les ordres de bataille de certains jeux opérationnels, en donnant même quelques savoureux exemples quand ceux-ci sont plus exacts que les livres d’histoire militaire, il n’ose pas conclure que cette recherche n’a qu’un intérêt limité si l’essentiel est d’avoir une approche "top down". D’ailleurs, le livre ne discute pas des biais de ce modèle "top down", et d’abord que celui-ci reproduit les préjugés du designer sur la période simulée, si bien qu’il est difficile d’aboutir ainsi à des découvertes ou des surprises: si l’on croit qu’il faut attaquer à 3 contre 1 pour l’emporter, on le code dans les règles du jeu, s’interdisant par définition d’arriver à une situation différente. On regrette enfin que l’auteur n’ait pas plus développé pourquoi le fait de concevoir les wargames était important pédagogiquement.

Aussi, les incongruités de la forme surprennent, et gâchent l’excellente impression que peut donner la fluidité du style. Sabin cite toutes les 10 pages[3] son ouvrage précédent (et précise plusieurs fois qu’une édition "deluxe" vient de paraître), multiplie les auto-références - as I noted in the introduction, as I have explained, as discussed in chapter 3, I will return in chapter 8 on...[4]-, s’étend sur sa collection de "plus de 1000 wargames", décrit de façon appuyée combien sont appréciés ses cours[5], bref s’empêtre dans un "me myself and I" qui est au choix pathétique ou ridicule.

Exposer des exemples de wargame se trouve une excellente idée pour rendre concret l’efficacité du medium, et d’autant que les cas présentés montrent la versatilité de l’outil, touchant aussi bien le théâtre antique que la 2GM, le combat terrestre comme les engagements aériens. Mais la description des mécanismes et des choix de design aurait suffit. Il n’était pas nécessaire d’imposer au lecteur (heureusement dans des paragraphes bien distincts) l’intégralité des règles de chacun des jeux, ni d’ajouter dans un style romancé des compte-rendus de parties qui ne pourraient intéresser que ceux ayant déjà manipulé les pions[6].

Le livre inclut tout le matériel pour se fabriquer les wargames que Sabin utilise en cours, mais je doute que quiconque prenne jamais la peine de détacher les planches couleur, de scotcher entre eux les morceaux des plateaux de jeu, et de découper un à un les petits pions[7]. On se demande vaguement quelle lubie a pris l’auteur d’inclure tout ceci dans son livre (d’autant que, serait-on vraiment intéressé, il serait plus simple de télécharger-imprimer les fichiers que de tenter le découpage-collage des pages du livre). Peut-être était-il tellement attaché à ses créations qu’il ne pouvait s’empêcher de les reproduire in-extenso.

Un dernier irritant touche aux notes et références. Sabin a fait le curieux choix d’abréger ses références pour ne donner que auteur et année, par exemple en se référant à "Tooze (2006)". Si on veut vraiment connaître la source, il faut ensuite la chercher dans la bibliographie. Ceci est d’autant plus pénible que cette bibliographie sépare les textes et les jeux en deux listes successives. Ce choix anti-ergonomique, dans lequel on note Creed (1980) sans préciser The Longest Day (game), est d’autant plus troublant que l’index n’est pas fiable, oubliant certains noms propres[8], et incluant une fraction arbitraire des jeux[9]. La liste des annexes est à l’avenant: certes bien écrites, mais superflues: qui a besoin de lire une méthode pour installer le logiciel de play-by-email Cyberboard?

Et pourtant, malgré tous ses défauts, je recommanderais ce livre. Cas exemplaire où une structure impeccable rachète les lubies et maladresses de l’auteur, où un style suffisament fluide permet de ne pas trop s’irriter des moments d’auto-promotion, et où le propos trouve le juste équilibre entre exhaustivité et accessibilité.

Notes

[1] Si ces réflexions ne sont pas stricto sensu inédites, elles n’ont été abordées que dans des revues spécialisées - par exemple Moves, édité de 1972 à 1981 - ou dans des livres depuis longtemps épuisés. On notera en passant que Sabin ne discute pas, hors quelques phrases en passant, des card-driven games: leur apparition s’est faite après que les principales revues de wargames, celles qui incluaient aussi des réflexions sur les mécanismes, ont disparu

[2] quelques exemples qu’apprécieront les spécialistes: une table de combat comme celle de Vietnam dans laquelle la ’colonne’ est la puissance de l’unité augmentée de l’artillerie qu’elle subit; un quadrillage de la carte en octogone et carrés; etc.

[3] Il mentionne son Lost Battles 17 fois sur les 150 premières pages. Ne pas faire confiance à l’index, qui en oublie plusieurs occurrences (ainsi p.61 ou 86) ...

[4] ici, toutes tirées de l’unique page 57...

[5] avec un passage à peine crédible où l’auteur donne in-extenso le feedback écrit par deux élèves - comme si le lecteur pouvait confondre cet extrait choisi avec une opinion générale

[6] imaginez, si c’était les échecs, un récit comme "le cavalier enfourcha sa monture pour bondir en e4, surveillant du coin de l’œil le fou adverse en f6, mais sans se rendre compte du piège que pouvait lui tendre le fantassin noir de la rangée g se lançant à l’assaut de la ligne 5"

[7] Un lecteur, qui connait personnellement l’auteur, me fait remarquer qu’il a bel et bien assemblé le jeu en découpant son livre

[8] Exemple: John Hill, designer de Squad Leader, cité en page 203 et 220, mais absent de l’index

[9] Exemple: Campaign for North Africa, cité deux fois, n’est pas dans l’index. Par contre, on trouvera Squad Leader ainsi que bien sûr l’intégralité des créations de Sabin

vendredi 9 novembre 2012

NATO in Afghanistan: The Liberal Disconnect, par Sten Rynning

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Voici un livre important, qui vient combler un manque dans la vaste production journalistique ou académique sur la guerre en cours en Afghanistan, et devrait être la référence sur le rôle de l’OTAN dans le pays pour un certain temps.

Sten Rynning, professeur de relations internationales à l’Université du Danemark du Sud, est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de l’OTAN, organisation à laquelle il a consacré plusieurs publications. Dans cet ouvrage, il remarque que la littérature dominante sur le conflit en cours s’est principalement attachée à étudier soit la dimension stratégique de la guerre (relations avec le Pakistan, débats sur la contre-insurrection, etc.), soit les actions d’acteurs spécifiques, en particulier les Etats-Unis. Or, le rôle de l’OTAN en tant qu’organisation a fait l’objet de très peu d’études spécifiques, un oubli que l’auteur entend corriger.

Il remarque que trois grandes écoles de pensée abordent la question du rôle de l’OTAN en Afghanistan : certains pensent que l’OTAN est dans son rôle en Afghanistan, et devrait continuer à être un fournisseur global de sécurité ; d’autres pensent que l’Afghanistan signera l’arrêt de mort d’une alliance qui a perdu sa raison d’être, et une troisième école pense que l’OTAN est une organisation viable, mais qui devrait se refocaliser sur ses tâches principales. Rynning confronte ces trois positions à une étude serrée de ce que l’OTAN en tant qu’organisation a effectivement accompli en Afghanistan et de l’adaptation de ses procédures et fonctions. Pour ce faire, il commence par rappeler la nature de l’Alliance atlantique, un geopolitical patchwork that has been kept together by skillful political management (p.11). L’alliance ressort à la fois du projet géopolitique (impliquant ainsi la difficulté à gérer des intérêts divergents) et du partage de valeurs libérales. Cet équilibre perpétuel entre valeurs partagées et intérêts parallèles ou concurrents, maintenu depuis plus de soixante ans, constitue le principal fond de commerce de l’alliance et son principal succès.

Un des principaux arguments du livre est que, fondé sur ces valeurs libérales et post-modernes, l’OTAN s’était transformée en « alliance bienveillante », qui a subi un profond choc lors de sa confrontation avec la guerre. Dans les chapitres décrivant le processus de décision conduisant à l’engagement de l’OTAN, il étudie en détails les positions des acteurs concernés et l’argument selon lequel l’Afghanistan a permis de panser les plaies béantes de l’Alliance ouvertes par la guerre en Irak. Il montre à quel point les membres de l’OTAN, aveuglés par la bienveillance, se sont engouffrés en Afghanistan bardés de bonnes intentions mais sans percevoir le terrain et ses difficultés. Les durs combats menés par les Britanniques et les Canadiens dans le sud du pays sont un rappel brutal des réalités de la guerre et, alors que l’Alliance aurait pu se déchirer, Rynning montre comment elle surmonte ces difficultés pour finalement élaborer le début d’une stratégie. L’engagement accru des Etats-Unis à partir de 2009 est évidemment un élément-clef de l’évolution de la stratégie de l’Alliance, mais ce n’est pas le seul : l’auteur avance que les valeurs partagées par les alliés ont permis à l’OTAN de se maintenir. Il conclut en avançant que l’OTAN doit rester fidèle à sa vocation de facilitateur des relations transatlantiques et de gardien de la sécurité européenne, en somme maintenir cet équilibre délicat entre projet géopolitique et valeurs libérales qui fait sa difficulté et sa richesse.

Les sources de l’auteur sont nombreuses, et il a pu conduire de multiples entretiens avec les principaux acteurs et décideurs, ce qui fait de cet ouvrage une référence incontournable. On peut certainement lui reprocher de rester au niveau des « grandes décisions » par les Etats, et de ne pas s’engager dans une analyse sociologique des interactions quotidiennes entre diplomates et fonctionnaires internationaux à Bruxelles, qui ont une influence sur le processus de décision. Un tel terrain est malheureusement difficile à étudier. De même, il ne détaille pas suffisamment la chaine de commandement, le rôle prééminent pris par la FIAS au détriment de SHAPE, etc.

Néanmoins, ces menus défauts ne doivent pas détourner d’un livre qui est sans aucun doute ce qui a été écrit de mieux sur le rôle de l’OTAN en Afghanistan et qui fournit une somme considérable d’informations sur le sujet.

mardi 9 octobre 2012

Contemporary Military Innovation. Between Anticipation and Adaptation

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications (profitons de sa boulimie de lecture!)

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Le but de cet ouvrage est d’explorer les phénomènes contemporains d’innovation militaire, en portant une attention particulière à la différence entre l’anticipation et l’adaptation.

En particulier, l’ouvrage analyse l’impact de la Révolution dans les Affaires Militaires introduite par les technologies de l’information (IT-RMA) sur l’innovation dans les forces armées. Selon les tenants de l’IT-RMA, une combinaison d’avancées technologiques modifie la conduite de la guerre. Les progrès en matière d’acquisition de l’information contribue à lever le "brouillard de guerre" et les nouvelles technologies dans le domaine du traitement de l’information permettent de réagir très rapidement à tout changement de situation tactique pour délivrer des feux de plus en plus précis et mortels. Les éditeurs avancent, probablement avec raison, que les débats autour de cette notion d’IT-RMA ont été structurants pour les forces armées occidentales depuis les années 1990.

L’ouvrage suit un découpage linéaire. Deux chapitres introductifs servent à poser les bases du débat: le célèbre historien militaire Azar Gat revient sur les "révolution militaires" qui ont eu lieu depuis le 19e siècle (et il en identifie trois principales), et un chapitre théorique plutôt bien fait pose la question de la nature de la doctrine, ainsi que de son utilité.

Ces deux chapitres introductifs en précèdent trois qui illustrent le côté "anticipation" de l’innovation militaire. Stephen Rosen discute l’impact de l’office of net assessment comme initiateur intellectuel de l’IT-RMA, et Antulio Echevarria montre comment la théorie militaire américaine a adopté cette nouvelle idée. Un chapitre très intéressant montre comment la Chine a développé sa propre RMA.

La partie suivante, composée de deux chapitres, introduit la notion de "Other RMA" (O-RMA) en montrant comment un "petit" pays -en l’occurrence la Norvège- a traduit l’IT-RMA venue des Etats-Unis dans sa propre doctrine et organisation des forces armées. Cette transposition s’est faite sans aucun regard critique, et n’est pas sans rappeler la manière dont Tsahal a adopté les principes américains, avec le résultat que l’on sait en 2006. Le second chapitre montre comment les adversaires potentiels des Etats-Unis se sont réformés, en particulier après la guerre du Golfe de 1991. Ainsi, les auteurs discutent l’innovation militaire des "autres", en particulier au Moyen-Orient, où des États comme la Syrie, l’Irak et l’Iran mais aussi des groupes armés comme le Hamas et le Hezbollah ont spécifiquement tenté de contrer la guerre technologique menée par les Etats-Unis. Le chapitre est excellent, et montre les fondements de ce que l’on appelle aujourd’hui la "guerre hybride".

La partie suivante passe au côté "adaptation", ou comment les réalités du terrain ont un impact sur la réforme des forces armées. Theo Farrell enquête sur l’adaptation des forces britanniques dans la campagne du Helmand, et James Russell montre comment les forces américaines ont commencé à pratiquer la contre-insurrection entre 2005 et 2007 dans les provinces d’Anbar et de Ninewa en Irak. Le dernier chapitre est une charge violente contre les thuriféraires de la RMA, qui idéaliseraient la Blitzkrieg allemande de 1940 pour servir leurs théories. L’auteur avance qu’aucune réflexion utile sur la RMA actuelle ne peut sortir de cette fausse comparaison historique.

Les directeurs de l’ouvrage concluent en discutant la dialectique de l’anticipation et de l’adaptation: née comme une doctrine de guerre dans une logique d’affrontement contre l’Union Soviétique, l’IT-RMA a été promue en temps de paix pour satisfaire un certain nombre d’intérêts bureaucratiques. Evidemment, elle a suscité des réactions pour la contrer, qui se sont traduites par des engagements difficiles pour les forces occidentales, lesquelles ont bien été obligées de s’adapter. Ce phénomène rappelle bien évidemment les lois d’actions réciproques de Clausewitz.

L’ouvrage est en fait un mélange de chapitres exclusifs et d’articles publiés dans des revues académiques, en particulier le Journal of Strategic Studies, ce qui aurait pu être l’une de ses principales faiblesses. Néanmoins, les éditeurs ont réussi à créer un ensemble cohérent et équilibré. On peut regretter l’absence de chapitre sur l’innovation en Israël ou en Russie, ce qui est surprenant étant donné que Dima Adamsky est l’un des éditeurs. De plus, les chapitres introductifs et conclusifs laissent le lecteur sur leur faim. Il manque une théorie générale de la dialectique entre anticipation et adaptation, et l’on regrette que les auteurs n’ancrent pas plus leur réflexion dans les études de théorie stratégique. Clausewitz n’est pas cité, alors que ses lois d’action réciproque auraient pu constituer une excellente base, et les auteurs n’ont apparemment pas entendu parler de Colin Gray. C’est malheureusement souvent la loi de ce genre d’ouvrages collectifs que de disposer de bons chapitres, pris isolément, mais sans cadre théorique. Les directeurs ont probablement fait de leur mieux pour créer un ensemble cohérent à partir de ces différentes contributions.

Au final, le livre offre une excellente collection de chapitres sur divers aspects de l’innovation militaire, et intéressera tous ceux qui travaillent sur ce sujet et sur la RMA. Il permet de poser les bases empiriques d’un travail d’articulation entre anticipation et adaptation, dont la théorie sera, on l’espère, développée dans d’autres travaux.

vendredi 5 octobre 2012

American Force. Dangers, Delusions, and Dilemmas in National Security by Richard K. Betts

Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Richard Betts, l’un des principaux analystes des questions stratégiques aux Etats-Unis, nous offre ici sa vision de la politique de sécurité américaine depuis la la chute de l’ URSS. Et, disons-le d’emblée, sa description n’est pas tendre. Betts appartient au courant « réaliste » des études de sécurité, et se définit lui-même comme un « faucon » transformé en « colombe » suite au changement de contexte stratégique majeur qui a suivi la fin de la Guerre Froide.

Dans le livre, il déplore la propension américaine à confondre les enjeux de sécurité nationale avec la projection de puissance et la promotion d’un ordre libéral (aux sens politiques et économiques du terme). Cette promotion passe des interventions à l’étranger aux résultats mitigés car les Etats-Unis refusent d’y consacrer les ressources nécessaires. Les conséquences ne sont pas encourageantes: les Etats-Unis consacrent une part bien trop importante de leur budget à la défense, se créent régulièrement de nouveaux ennemis en envahissant d’autres pays et sont incapables d’articuler une stratégie cohérente pour éviter une confrontation violente avec la Chine.

Pour appuyer son argumentation, Betts se livre à un tour d’horizon du paysage stratégique international passionnant à lire. Ainsi, il estime que les armes biologiques devraient être considérées comme aussi dangereuses que les armes atomiques (étant donné leur capacité de destruction et leur facilité de diffusion) tandis que les armes chimiques sont considérées une moins grande menace; que le terrorisme est un danger important, mais que la réaction des Etats-Unis aux attentats du 11 septembre a été aveuglée par le désir de vengeance et a empêché une compréhension du phénomène; qu’une guerre avec la Chine peut être évitée pour autant que les Etats-Unis sont clairs dans leurs intentions (et notamment en ce qui concerne Taïwan); etc. Il ressort de cette analyse une vision d’un système international hiérarchisé et différencié: au niveau mondial, unipolaire (pour l’instant) dominé par les Etats-Unis, mais multipolaire en fonction des zones géographiques. Les Etats-Unis sont une puissance globale avec des intérêts mondiaux, qui se heurtent localement à des « sous-systèmes » au sein desquels d’autres acteurs peuvent quasiment faire jeu égal avec eux. Cette description nous sort de la fausse opposition multipolaire/unipolaire et des débats franco-français qui ont animé notre diplomatie, dont on avait l’impression qu’elle ressassait que le monde était multipolaire uniquement pour agacer les Etats-Unis.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Betts ne plaide pas pour une forme ’isolationnisme. Il reconnaît par exemple que les interventions humanitaires, lorsqu’elles sont matériellement réalisables, sont nécessaires. Il parle souvent de la « moralité » d’une politique, ce qui pourrait surprendre ceux qui confondent faussement réalisme et cynisme et ignorent (ou font semblant d’ignorer) que les pères fondateurs du réalisme (Morgenthau, Niebhur, Carr, etc.) ont toujours insisté sur l’importance de la morale dans la conduite des affaires de l’Etat. De plus, Betts reconnaît les difficultés inhérentes à l’élaboration et à la mise en place d’une grande stratégie. Dans deux chapitres particulièrement bien inspirés, il se demande si la stratégie n’est pas une illusion (et répond par la négative), avant de s’attaquer au problème des relations civilo-militaires: quel doit être le rôle des militaires dans la formulation des politiques de sécurité?

Betts étant un réaliste, il a également les défauts de son approche théorique. Par exemple, il sous-estime systématiquement le rôle des organisations internationales. Néanmoins, il fait l’effort de discuter systématiquement les objections que l’on pourrait lui faire, et livre des conclusions toujours nuancées et argumentées: d’accord ou pas, il nous pousse à la réflexion.

Le livre est agréable à lire, basé sur une profonde culture théorique et historique: recommandé pour tous ceux qui s’intéressent à la politique étrangère des Etats-Unis.

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