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Après avoir lu nombre de textes, sérieux, récents, innovants, sur la 2GM, je ne pensais pas que lire une histoire de la seconde guerre mondiale pourrait m'apporter autant, tout en restant stimulant intellectuellement.

Après tout, des histoires du conflit complet, nous n'en avons pas tant que ca. La seule que j'avais jamais lu est celle - ancienne, très eurocentrique - de Pierre Miquel. Il existe aussi des textes encyclopédique (type la-guerre-au-jour-le-jour) qui manquent fatalement d'esprit de synthèse.

Murray et Millet nous offrent donc une fort bonne histoire militaire du conflit: moderne (publiée en 2000), ayant absorbe l'essentiel des recherches récentes, équilibrée, et synthétique. En un mot: pointu tout en étant rafraîchissant.

D'abord plusieurs excellentes idées.

Les auteurs ne divisent pas leur volume suivant les fronts mais suivant les périodes homogènes. S'il est plus facile a un auteur de séparer les campagnes de Méditerranéenne de celles de Russie, la réalité historique est que l'Allemagne devait a chaque instant faire face aux deux, et arbitrait ses décisions en une vue d'ensemble, et non en découplant les problèmes. Un travail synthétique ne peut aborder que cette vue. Dans le même genre, les campagnes de Pologne et de France font un seul chapitre; le théâtre Pacifique de mi 42-fin 43 est résumé comme une guerre d'attrition (au lieu de nous parler de Guadacanal). Etc.

L'iconographie et les cartes sont deux autres excellentes surprises. Les historiens laissent enfin tomber la projection de Mercator et nous donnent des cartes plus "arrondies", cartes dont la précision est supérieure à la moyenne (un exemple parmi tant d'autres: la carte du front est de 43 donne les frontières correctes de la Roumanie, avec non seulement les zones cédées aux hongrois et bulgares mais aussi celles - jusqu'au Bug - sous administration roumaine en Ukraine). Les photos d'illustration font un équilibre réussi entre des images archiconnues - Chamberlain brandissant un papier signé d'Hitler au retour de Munich, l'Arizona en flammes à Pearl Harbor, les 3 grands à Yalta - et des clichés rares et incisifs, comme cette photo de Manstein et Hitler conférant devant une carte, ou cette autre montrant une visite de camp de prisonniers russes, ou l'on voit cote a cote Himmler, le commandant du camp (uniforme de la Wermacht, pas de la SS), et un officier de la Luftwaffe, le groupe contemplant des russes aux corps déjà émaciés. Allez prétendre que tout ce beau monde ne marchait pas la main dans la main.

Ensuite un admirable travail de synthèse. Dans A War to be Won, à la façon d'une tête jivaro, tout y est, aucun événement notable n'est oublié, mais, à la différence d'une simple accumulation, l'accent est mis sur ce qui compte vraiment. On passera plusieurs pages à décrire le passage de la Meuse du 10 au 15 Mai 1940, mais seulement deux paragraphes pour la seconde moitie de la bataille de France; on décrira en détail les choix allemands entre août et novembre 41 (le fameux crochet de Kiev et l'offensive sur Moscou) mais on ne mentionnera qu'en passant les opérations autour de Leningrad tout au long de la guerre - en notant néanmoins, au détour d'un paragraphe, la capture du corps de Vlassov.

Ainsi le rôle des français, après la défaite, est-il placé à sa juste mesure, et bien qu'il nous en coûte. Une ligne évoque Bir Hakeim; une autre la résistance de 3 jours des troupes indochinoises aux japonais; un paragraphe souligne que c'est bien Juin, et en expliquant pourquoi lui seul pouvait le faire, qui a permis de percer la ligne Gustav; un autre que Leclerc a eu l'honneur de libérer Paris, puis l’habileté de capturer Strasbourg. Mais là s’arrête le propos. Rien n'est oublié, mais, en effet, une synthèse de la deuxième guerre mondiale ne saurait accorder beaucoup plus d'attention au sujet sans être quelque peu déséquilibrée...

Le texte, qui se veut d'abord une histoire militaire, n'oublie pas d’évoquer la politique de pillage et d'extermination des puissances axistes, en ayant integré les perspectives historiques développées a la suite de Bartov, Browning ou Goetz Aly (même si, curieusement, les textes de John Dower, pendant Pacifique de ceux de Bartov, sont ignorés). De la même façon, quelques éléments sur la production sont mentionnés ici ou là, sans que ce soit non plus le sujet essentiel du texte.

Enfin, on courrait le risque, avec ce texte d'universitaires américains, d'avoir une énième histoire "des USA en guerre" plutôt que de la deuxième guerre mondiale. Le piège est évité pour l'Europe. L'accent est d'abord mis sur l'importance du conflit russe: on revient a la perspective, progressivement oubliée entre les années 60 et les années 90, où les russes font la part la plus importante de l'effort pour abattre le nazisme - même si la contribution des allies fut loin d’être négligeable: les textes de Glantz ont eu de l'effet, et sont d'ailleurs régulièrement cités; les mémoires de guerre des uns et des autres sont prises avec suspicion. La comparaison est cruelle entre l’écrasant succès de Bagration - destruction de 25 divisions allemandes - et la campagne de France de 1944 - au cours de laquelle les alliés laissent deux fois la 15 armée échapper à la destruction.

L'effet est moins réussi dans le Pacifique, bien que, comparativement a ce que j'ai pu lire jusqu'ici, il y ait du progrès. Au moins pour les opérations jusqu'en 42, le point de vue japonais est présenté de façon convaincante. Même pour les campagnes de 44 une thèse explique l’état d'esprit japonais: l'attaque en Birmanie, la grande campagne en Chine, la défense acharnée des Philippines, tout ceci vise à obtenir une victoire sur au moins un des fronts afin de pouvoir négocier plus avantageusement l’inévitable armistice. Mais il n'en reste pas moins que le biais américain est sensible: la description de la conquête de Manille en 42 est trop longue relativement aux événements (et d'autant plus si on la met en regard de celle de Singapour); les débarquements successifs de McArthur et Nimitz, de Guadacanal à Okinawa, s'ils se lisent sans problème, s’inquiètent plutôt de la qualité de la 27eme division d'infanterie US que des enjeux pour le Japon. Enfin, le récit de l’été 45 rate complètement l'impact de l’entrée en guerre de l'URSS sur la reddition japonaise.