Toujours sur A War to Be Won, quelques points sur les thèses qu'avancent les auteurs.

Pour eux, d'abord, ce sont les individus qui font l'histoire, et parfois au niveau le plus opérationnel. Ce sera ainsi l’énergie de Rommel le 13 Mai 1940, pour franchir la Meuse, étendre sa tète de pont, pousser son génie à faire un pont immédiatement. Un leader un tout petit peu moins énergique aurait mis 3 jours - et la guerre aurait pu changer de cours.

Et Murray et Millet vont donc émailler leur texte de descriptions incisives des principaux leaders militaires du conflit. Le récit s’arrête un instant pour évoquer l'origine, les qualités, les limites d'un Rundstedt ou d'un McArthur. Le texte ne manque pas, dans les opérations, de décrire les traits essentiels du leader, que ce soit deux lignes sur Gort évacuant le BEF ou 3 autres sur Buckner s'y prenant comme un manche a Okinawa. Cette approche pêche seulement par l'absence de profil des généraux russes (à part Zhukov).

On retire de ces descriptions une impression curieuse. A une poignée d'exceptions près, ces leaders apparaissent non seulement antipathiques mais aussi pathologiquement déséquilibrés. Aucun des personnages n'est "sain", et surtout pas du cote américain; leurs compétences, au-delà des aspects techniques et répétitifs, sont souvent faibles.

Ce sera un McArthur roublard, hypocondriaque, peureux, affreusement prétentieux et incompétent. Un Bradley si peu sûr de lui et si peu imaginatif qu'il vire ses subordonnes les plus intelligents au lieu de s'appuyer sur eux. Un Clarck orgueilleux, arrogant et imbécile. Un Nimitz veule. Un Spruance trouillard. Un King et un Harris également incapables dans leurs approches navales et aériennes. Je ne parle ici que de quelques uns des alliés, les principaux leaders allemands en prenant également pour leur grade, à commencer par ceux qui ont laissé des mémoires toutes a leur gloire (Guderian, Manstein, Halder...). Et ne mentionnons pas le portrait de Gamelin...

Les auteurs sauvent Eisenhower - admiré pour sa capacité à fédérer la bande d'egomaniaques l'entourant - et, de façon presque iconoclaste, Rommel, Patton, Montgomery et Yamashita. Rommel pour avoir les qualités de leadership qu'on attend de lui, et pour n'avoir pas été le dernier a douter de la victoire allemande (contrairement a pas mal d'autres se battant a l'est); Patton pour être l'unique capable de faire manœuvrer les troupes alliées; Montgomery pour avoir compris qu'il ne fallait pas être plus ambitieux que ce que la qualité de ses troupes lui permettait (ainsi sa lenteur en Lybie, en Sicile, en Normandie sont-elles louées, tandis que sa seule prise de risque - Market Garden - ne peut que logiquement échouer). Et Yamashita pouràa la fois sa prise de Singapour et sa defense de Luzon.

Au final, ces digressions savoureuses sont une réussite. Et une habile opération de déboulonnage d'idoles.

Les autres thèses concernent les fondamentaux du conflit.

Pour Murray et Millet, les allemands excellent tactiquement et opérationnellement, mais n'ont aucune vision stratégique. On retrouve ici la thèse moderne sur l'Allemagne nazie: une fuite en avant débutant en 1933, au cours de laquelle les dirigeants politiques n'ont guère de visibilité a plus de 6 mois, et devant à chaque fois "faire un coup" pour tenir 6 mois de plus. (Les travaux des économistes ont montré la pertinence de cette perspective).

Sur le théâtre militaire, cela se traduit par une incapacité à mener des campagnes s’étalant sur plus d'un semestre. L'exemple flagrant est Barbarossa.

Mais le livre décrit habilement comment la bataille de l'Atlantique est du même tonneau: à chaque évolution des escortes anglaises, Doenitz repositionne ses sous-marins vers le maillon faible britannique. Il remporte ainsi succès opérationnel sur succès opérationnel. De même, il ravage la flotte marchande américaine début 42, puis dès que celle-ci commence à se défendre sur la cote Est des USA, déplace ses U-boats vers les Caraibes, et continue ses dégâts.

Mais Doenitz ne voit pas que les alliés bouchent progressivement les trous jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus en Atlantique; ni que les USA, alertés par la destruction de leur marine marchande en 42, concentrent immédiatement leur potentiel industriel sur les Liberty ships. En 43, toute l’habileté tactique et opérationnelle ne compense plus les faiblesses stratégiques allemandes. Les allies ont systématiquement renforce leur marine, leur aviation, leur espionnage, leurs procédures: ils l'emportent.

Enfin, l'autre argument mis en avant par Murray et Millet est la faiblesse structurelle des allemands en termes de renseignement et de logistique. Le propos n'est pas nouveau non plus, mais rarement illustré si systématiquement. Le renseignement allemand est presque toujours pris en défaut pendant le conflit. Les exemples en URSS abondent; les auteurs exploitent également toutes les trouvailles dévoilées dans les annees 80 sur Ultra. On connaît aussi les insuffisances logistiques de la Werhmacht. Un des aspects les plus originaux est de montrer comment les alliés, malgré leurs moyens et leur sens de l'organisation, sont également arrives aux limites de ce qu'ils pouvaient a l'automne 44.