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Voici un très bon ouvrage que je recommande chaudement. Commençant à connaître la période, j'y ai toutefois trouvé quelques limites - mais toutes assez sophistiquées.

Jean Lopez nous donne une vue complète et parfaitement organisée de la bataille. Le récit débute avec la conception de Case Blue et s'achève avec les opérations suivant immédiatement la reddition de Paulus. L'auteur évoque en détails les 3 victoires allemandes du printemps 42 (Kerch, Sebastopol, Kharkov - cette dernière étant la moins connue) et l'impact sur le développement du plan allemand, puis la mise en œuvre de Case Blue et sa modification profonde lorsque tombe Rostov et que les allemands dispersent leurs efforts.

La bataille pour Stalingrad est rendue étonnamment vivante. Non seulement les manœuvres d'approches, du Don à la Volga, sont-elles bien expliquées (montrant que Paulus n'est pas exactement un incompétent) mais les combats de rue eux-mêmes sont captivants. Une grande réussite d'écriture - rien n'étant d'habitude plus répétitif que les descriptions d'opérations militaires[1].

Jean Lopez fait le choix de séparer chaque front en chapitres clairs. Au lieu de suivre un ordre strictement chronologique, et de parler un petit peu du Caucase en même temps que du Don, un petit peu de la poche de Stalingrad en même temps que l'effondrement des italiens, il sépare les théâtres. Le choix est heureux et participe à la grande clarté de l'ouvrage. Le siège de Stalingrad lui-même vient en dernier, et c'est avoir auparavant lu les développements sur les autres fronts qui permet de bien en saisir la problématique. De plus, une attention particulière est, tout le long du texte, portée a l'aviation, montrant l'impact de la domination de la Luftwaffe[2].

Jean Lopez ajoute aux thèmes opérationnels des sujets plus génériques, allant des enjeux économiques (effleurés, mais suffisants), à la guerre urbaine (passionnant) en passant par une interrogation sur les ressorts psychologiques de ces soldats qui, malgré une espérance de vie de 48h, ont défendu Stalingrad dos à la Volga. Ces prises de recul sont une des meilleures idées de l'ouvrage. On évoque même la façon dont l'historiographie a considéré la bataille depuis la guerre.

Bien sûr, sont régulièrement explorées les alternatives possibles, et plus spécialement aux allemands. Le blâme de la défaite semble bien, et indiscutablement pour une fois, revenir à Hitler, le haut commandement et les directions d'armées ayant senti dès Septembre que la guerre n'était pas encore finie. Jean Lopez se nourrit de Ian Kershaw pour "comprendre" Hitler, et il touche sans doute au plus précis. Les nombreux "what if" ne m'ont guère semblé acrobatiques et les raisonnements de l'auteur m'ont convaincus. Après avoir lu Lopez, on estime que la 6ème armée ne pouvait tout simplement pas faire de sortie, et que penser qu'il aurait suffit qu'Hitler l'ordonne (ou que Paulus en prenne l'initiative) est pêcher par simplicité.

Ajoutons enfin des cartes claires et collant au texte. On abordera le livre sans craindre de le regretter.

Le texte de Lopez contient toutefois quelques limites, voire des contradictions. Ceci n'empêche pas ce livre d'être un apport positif, mais laissez-moi souligner quelques points qui auraient pu être encore plus approfondis.

Jean Lopez se demande sur plusieurs pages ce qui a permis aux soldats russes de défendre avec tant d'acharnement les ruines de Stalingrad. Il propose une liste de raisons, longue et exhaustive (la fraternité des troupes, l’idéologie, la peur, la menace, l'habitude de l'horreur, la haine et la volonté de revanche etc.), mais qui fait inventaire à la Prévert. Difficile de prioriser les différentes hypothèses. Le tout est uniquement qualitatif et ressemble un peu à un grand déballage désordonné.

Plus gênant encore, Jean Lopez ne fait qu'effleurer la question réciproque: comment les allemands pouvaient-ils garder une telle cohérence et combativité après des mois de campagnes ? L'auteur se contente de la thèse - depuis longtemps discréditée - du "groupe originel". Vous savez, les troupes viennent d'une même région et en tirent une solidarité (il y a des régiments de bavarois, de prussiens etc.). Jean Lopez n'indique que par une note en bas de page que cette approche a été mise en pièces il y a plus de 20 ans par Bartov... On en vient, au détour d'une phrase, à apprendre que le frontivik lisait beaucoup la presse officielle - plutôt orientée. Mais sans se demander quelle type d'idéologie était mise a la disposition des soldats allemands...

Tout ceci ne serait pas si gênant si en effet la principale question était la combativité des russes. Car si tel est bien l'essentiel lors de la défense de Stalingrad, on se demande naturellement ce qui a permis a la 6eme armée assiégée de tenir 73 jours assaillie de toutes parts. On devine que ce n'était pas a cause du "groupe originel". Le sujet n'est pas abordé: petite lacune du texte.

On perçoit également quelques trous et des contradictions sur les opérations militaires. Oh, rien de majeur - mais comme le texte est une synthèse des nombreux travaux sur la bataille, on peut se permettre de les souligner.

Le premier point concerne la géographie entre le Don et la Volga. Souvenez-vous: il s'agit d'une steppe n'offrant aucun abri. Un "charodrome", comme dit Lopez. Et la 6ème Armée balade les russes sans difficulté, perçant à coup de blindés là ou ça lui chante, quand en Septembre elle atteint pour la première fois la Volga. Les russes ont vaguement essayé d'aménager des lignes de défense: il n'ont guère eu le temps de les esquisser avant que les allemands arrivent.

Or c'est exactement sur le même terrain que la 6eme Armée se retrouve encerclée en Novembre 42. Mais elle parvient à contenir les attaques russes, et de nombreuses fois, alors qu'elle n'est plus ravitaillée et qu'il fait -30 degrés. Comment y parvient-elle? Mystère qui n'est guère aborde dans le texte...

Un second point concerne l'arrivée de Manstein. Jean Lopez n'aime pas ce maréchal carriériste et criminel de guerre (et l'auteur de ces lignes ne le tient pas en grande estime non plus). Manstein prend le commandement de l'armée du Don le 24 Novembre, quand la poche est déjà fermée. Alors que tous les généraux insistent auprès d'Hitler pour que Paulus fasse une sortie, Manstein les contredit: il estime qu'une opération de secours sera plus adaptée. Il "rompt le front des généraux", et donc, conclut Lopez, il porte une part de responsabilité dans la défaite de Stalingrad.

Tout ceci est factuel, sauf la conclusion. Car Jean Lopez nous explique en grands détails que, déjà le 24 Novembre, Paulus ne peut plus faire de sortie. Il n'a tout simplement plus d'essence pour avancer suffisamment loin (et les russes l'assaillent sans cesse etc.). Ainsi, Manstein et Jean Lopez sont d'accord: il faut tenter autre chose que la sortie. On ne voit donc pas quelle est la "responsabilité" que porte Manstein pour avoir atteint cette conclusion, lui aussi, en prenant son commandement.

Enfin, dernieres petites choses...

... Les raisons qu'a Hitler de refuser à Paulus une sortie sont diverses et peu défendables. Mais, devant ses contradicteurs, Hitler finit par reprendre ce que lui dit Paulus: manque d'essence pour une telle manœuvre; grand danger d’être poursuivi en pleine steppe par les russes et de tomber en panne sèche sous -30°C, loin de tout. Jean Lopez démontre que telle est en effet la situation. La question se pose alors: comment se fait-il que cette démonstration par la logistique n'ait pas convaincu les contemporains (Kluge, Weiss, Manstein etc.)? Et quid des historiens? Le point aurait pu être approfondi, tellement il est important.

... Si l’opération de secours de Hoth est fort bien décrite (et largement plus que, par exemple, dans Victoires Perdues), il manque au texte une vraie discussion pour savoir si elle avait la moindre chance de réussir. Glantz pense que c’était voué à l’échec dès le départ. Le texte de Lopez ne prend pas la question frontalement, bien qu'il dise que même cette voie de ravitaillement terrestre n'aurait pas suffit.

... pendant le pont aérien, les pertes étaient de 6 appareils par jour. Quoi, seulement 6 appareils par jour? Pour plusieurs centaines de rotations sur un trajet balisé par les batteries anti-aériennes russes et survolé en permanence par la chasse? Cela semble ridiculement petit, négligeable par rapport aux simples problèmes mécaniques. (bon d'accord, 6 appareils par jour, ça en fait 180 sur un mois, cad en gros tout ce qui est en état de voler. Quand même, 6 par jour, ce n'est pas beaucoup).

...enfin, il faudrait que l'ouvrage inclut également un index !

Notes

[1] voyez Glantz...

[2] une réalité largement laissée de cote dans les mémoires de généraux - terrestres ! - allemands et traitée génériquement dans nombre de textes historique