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Un titre accrocheur pour un livre qui aurait dû plutôt s'appeler "j'ai trouvé un carton d'archives inédit et je vous raconte ce qu'il y a dedans"...

L'auteur ne nous raconte pas l'histoire de la guerre du décryptage, des interceptions, décodages, contre-interception et autres brouillards de guerre, mais se pose la question: avec tout cela, que savaient exactement les dirigeants? Excellent sujet, qui n'est toutefois pas abordé au-delà des 3 pages d'introduction.

Puisqu'en fait le livre de Christian Destremau est seulement ce qu'il tire d'une recherche inédite : l'analyse des télégrammes diplomatiques, récemment déclassifiés, interceptés et décodés par les anglais, et dont une synthèse arrivait parfois jusqu'à Churchill. Replaçons donc le livre à son juste niveau: non pas "les Alliés", mais spécifiquement les Britanniques (= ni les Américains, ni les Russes, mais bien le sommet du gouvernement anglais) et non pas "ce que savaient les Alliés", mais ce que pouvait leur enseigner une source parmi d'autres (i.e. sans vue complète des informations arrivant par d'autres canaux / services, ou même par d'autres interceptions que celles consultées par l'auteur).

Ceci posé, que vaut ce livre? Il y a tout un matériel inédit, qui est intéressant, bien que, pris isolément, il ne puisse être qu'anecdotique. Destremau propose donc d'élever le débat, en classant d'abord ces interceptions par sujet (ce qui est fort bien venu), puis en tentant d'en déduire leur influence sur les décideurs.

Et ici, le tour n'est qu'à moitié réussi. Le choix de structure est heureux et logique: Barbarossa, Pearl Harbor, la bombe atomique, les rumeurs de paix séparée entre URSS et Allemagne etc. Même plus, certains sujets ne trouveront guère d'écho ailleurs (ex: les pathétiques tentatives diplomatiques de Vichy, par exemple pour monter une opération avec le Japon pour récupérer la Nouvelle Calédonie aux Gaullistes...). Une certaine richesse. Un texte qui apporte quelque chose.

Mais l'auteur, qui voit bien qu'il faut remettre le sujet au niveau de la Grande Histoire, ne convainc pas dans ses explications mega-stratégiques sur Roosevelt avant Pearl Harbor ou Churchill vis-à-vis du bombardement des villes allemandes. En plus d'une difficulté à se mettre "dans la peau des dirigeants", le texte se permet des aller-retours de chronologie qui perdent le lecteur. Par exemple, quand sont évoquées des rumeurs de paix séparées, on nous parle d'un télégramme de Juillet, puis d'un autre datant de 2 mois avant, puis on revient en Août, etc. Tout s’emmêle. Le lien entre ces interceptions et un quelconque comportement de la direction britannique n'est plus perceptible.

Cela est d'autant plus curieux que plusieurs fois Destremau fait la leçons sur les détails. Il fait par exemple tout un plat des confusions entourant les dates de Pearl Harbor (7 décembre à Hawai, 8 décembre à Tokyo) et de l'invasion de la Malaisie (8 Décembre à Tokyo), démontrant que le premier acte de guerre japonais, l'invasion de la Malaisie, a en effet eu lieu une heure avant Pearl Harbor. Mais de là à conclure qu'il est "invraisemblable" que la base américaine n'ait pas été mise en alerte, il y a un pas qui ne convaincra personne (comment se fait-il qu'en Malaisie, le commandant de la base aérienne en face de la plage de débarquement japonaise, alerté 15 minutes après l'attaque, au milieu de la nuit, n'ait pas immédiatement pensé à téléphoner à ses amis hawaiens pour les prévenir qu'ils risquaient de se faire agresser, ce qui est arrivé 45 minutes plus tard ? C'est vraiment incroyable !).

Christian Destremau a également pour lui une solide bibliographie du sujet, et force est de reconnaître que certains passages du texte sont instructifs, par exemple quand il compare la version de l'histoire donnée par un Churchill ou un de Gaulle et celle que ses sources suggèrent. Mais il tombe dans le travers des "notes de bas de page assassines", distribuant parfois des piques contre d'autres historiens, comme s'il était tout fier de montrer qu'il avait trouvé plus précis que Crémieux-Brilhac sur tel détail de la France Libre ou que Hinsley sur tel aspect de Bletchley Park. Il donne la sensation pénible de vouloir démontrer que, lui aussi, il est un historien majeur...

Et ceci est dommage, car le fait est que plusieurs des données de Destremau ne se contentent pas de micro-préciser tel ou tel point déjà traité dans 53 bouquins. Il montre bien comment les analystes britanniques pouvaient, dans la simple paraphrase des interceptions, en biaiser considérablement l'interprétation. Il éclaire aussi des sujets où manquent cruellement les archives. Je pense à l'activité des affaires étrangères allemandes et encore plus à celle des japonais, dont le gros des archives a été détruit entre les 15 et le 30 Août 1945, entre la reddition du Japon et l'arrivée des premiers soldats américains à Tokyo. Faute d'avoir les originaux, on dispose des interceptions et traductions des documents, ce qui n'est pas si mal. (mais là, c'est moi qui vais faire mon petit Destremau, en lui faisant remarquer que, dans son chapitre sur les tentatives japonaises d'aboutir à une paix via l'URSS, il ignore le meilleur texte de synthèse sur le sujet - Racing the ennemy, de Hasegawa).

Enfin, malgré le matériau exploité, les considérations grand-stratégiques de Destremau sont proches du ridicule. On se met rapidement à lire le texte en diagonale, se concentrant sur les citations originales, mais délaissant la perspective de l'auteur sur ce que devait être l'état d'esprit de Churchill (ou de Staline, ou de Roosevelt). L'idée de se replacer dans la "big picture" était bonne néanmoins. Mais les analyses sont incomplètes et, bien que pas superficielles, pas suffisamment poussées pour convaincre. C'est qu'il aurait fallu mettre en perspective "tout ce que savaient les alliés" à un instant donné, et pas seulement ce que l'auteur a trouvé dans 3 cartons d'archives. Une vue réaliste des informations, semi-informations, rumeurs, et innombrables contradictions dans les données aurait été plus convaincante.

Au final, on en vient à se dire que, peut-être, la solution choisie dans Tapping Hitler's Generals, qui consistait à donner les écoutes brutes, avec un appareil critique complet en introduction et en notes, n'était pas si mauvaise. Que se risquer à vouloir faire des synthèses et tirer des conclusions géo-stratégiques, on risquait l'indigestion, la défiance, voire le ridicule.

Le livre de Destremau intéressera les plus curieux, mais ne sera pas confondu avec une synthèse ni une référence.