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Un livre consacré à l'histoire de l'entreprise Degussa - un petit conglomérat allemand spécialisé dans les matières premières et métaux précieux, et tristement célèbre pour fabriquer le Zyklon B.

Ce texte s'inscrit dans le pan moderne de l'histoire de l'Allemagne nazie: l'exploration des conditions socio-économiques du régime. Voilà à peu près 10 ans que le sujet est défriché. Le bouquin de Peter Hayes date de 2004; le même avait déjà publié sur IG Farben en 2001.

Peter Hayes décrit donc les choix de ce conglomérat de 1930 à 1945. Le texte est technique, par instant aride, mais plutôt intéressant. On comprend petit à petit le degré de compromission de l'entreprise - la fine limite entre servir l'effort de guerre et collaborer aux pratiques inhumaines du régime -, la pression constante des autorités qui limitent toute liberté entrepreneuriale graduellement, et presque complètement à partir de 1938, bien que Degussa ait nommé quelques nazis bon teint à son board. L'acquisition d'entreprises via les campagnes "d''aryanisation" (et le fait, surprenant, que, bien que les vendeurs soient contraints à la transaction, les montants payés, du moins avant 1938, sont raisonnables). Puis pendant la guerre, la proportion de travailleurs forcés dans les usines (en particulier dans un des sites dépendant d'Auschwitz; avec l'observation, de nouveau surprenante, que les montants facturés par la SS ou les autres organismes nazis ne rendaient pas toujours cette main d’œuvre moins chère du point de vue de l'entreprise). Enfin deux chapitres très détaillés sur la fonderie de métaux précieux - dont Degussa avait un quasi monopole - et en particulier l'origine du scrap - pillage des réserves de pays conquis, extorsions à la population juive; et sur l'origine, la filière, les livraisons de Zyklon B. Bref, une vision complète d'un sujet original.

Principale limite, même pour un lecteur éduqué: la complexité à comprendre les produits exacts faits par Degussa, et leur interdépendance (on aurait aimé une annexe pour dummies reprenant clairement les formules et applications des produits). Et le maniement un peu 'je vous en mets plein la vue' des données comptables, dont les concepts ne sont pas faciles à saisir, les règles d'amortissements en vigueur à l'époque n'ayant visiblement plus rien à voir avec celles d'aujourd'hui, et pour lesquelles l'auteur passe parfois à côté de l'essentiel. Il faut creuser soi-même le compte de résultat, montré en annexe, pour saisir l'incroyable profitabilité du business - jusqu'à 20% d'operating profit - en même temps que le strict contrôle exercé par l'Etat: 85% des bénéfices sont taxés...