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Voici un ouvrage singulier, une sorte d'OVNI par son propos et son traitement: David Reynolds nous raconte comment furent écrits les 6 volumes de la monumentale Histoire de la 2nde Guerre Mondiale (H2GM) de Churchill, entre deux postes de Premier Ministre, entre mémoires, récit, politique et littérature. Jamais sans doute je n'ai vu un tel thème: l'histoire de l'écriture d'un livre racontant l'histoire, d'un livre ayant fait l'histoire, écrit par un de ses plus grands acteurs.

Reynolds va prendre tout ceci avec méthode. Sa structure transparente guidera même la lecture la plus superficielle. Jugez plutôt: une première partie présentant les acteurs (les nègres, les éditeurs, le gouvernement etc.), puis, pour chaque volume, des sous-parties présentant dans l'ordre l'aventure éditoriale, le contenu même du volume - en insistant sur tout ce qui est camouflé ou déformé -, et la réception du texte au moment de sa publication. Après une approche si systématique, on ne s'étonnera pas que ce qui irrite d'abord Reynolds, c'est quand l'H2GM est mal structurée.

Alors lire Reynolds tue un peu de la magie de Churchill, évidemment. J'avais été transporté par l'H2GM, comme la plupart des lecteurs, et découvrir la façon dont le plat a été assaisonné change son appréciation. Oui, la part proprement écrite par Churchill n'est pas bien grosse. 3 ou 4 assistants rédigeaient les premières versions des chapîtres, que Churchill amendait plus ou moins, et de moins en moins avec l'âge et avec l'expérience des assistants - qui avaient appris à écrire dans le style churchillien; occasionnellement, des personnalités ont préparé leur propres versions, reprises mot à mot (ainsi c'est Mounbatten qui a écrit le passage sur Dieppe; Mounbatten ayant été le responsable de l'opération...); sans parler des nombreux télégrammes originaux, télégrammes qui, s'ils sont bien de Churchill, ont simplement été copiés/collés dans le texte. Il n'empêche: Churchill en restait le maître. La métaphore que reprend Reynolds est juste: on ne viendrait pas demander au chef s'il a lui-même préparé chaque sauce du banquet, s'il a lui même mis en place chaque paire de couverts autour des tables; il n'empêche qu'il reste l'auteur. Ainsi de l'H2GM.

D'ailleurs la méthode de rédaction du livre est étonnamment moderne. Churchill a d'abord emporté avec lui des tonnes (littéralement) de documents en quittant Downing Street. Pire encore: écrivain professionnel, Churchill a, tout au long de la guerre, archivé mois par mois ce qu'il écrivait; et certaines de ses "minutes" - surtout quand il était Ministre de la Marine en 39-40, était déjà perçues par ses contemporains comme étant destinée au futur livre...

Pour l'H2GM, Churchill a dicté ses souvenirs dès 46-47, quand ils étaient frais et les anecdotes vivaces. Puis il a établi le plan général de ses volumes. Ses assistants ont alors rempli la structure, d'abord en tirant du fonds de documents unique à leur disposition un premier bout à bout, puis en rédigeant les chapitres. Churchill relisait, corrigeait, décidait. Un travail de groupe intense qui explique aussi comment Winston pouvait en même temps être leader du parti d'opposition, intervenir dans des conférences à droite ou à gauche, et publier un volume de mémoires par an...

Reynolds fait le compte détaillé des erreurs, omissions, approximations volontaires et mensonges délibérés. Il souligne à juste titre le déséquilibre dans le principe même du livre: s'il s'agit d'une "histoire de", alors la partie congrue réservée au Pacifique ou au front de l'est est injustifiée; s'il s'agit de "mémoires", pourquoi décrire Midway ou Guadacanal, auxquels les britanniques n'ont nullement participé? Il montre à plusieurs reprises comment Churchill corrige ou tronque les documents pour soutenir ses thèses. Il détecte ici ou là des allusions voilées à Ultra, dont Churchill ne pouvait pas du tout parler (Ultra avait ainsi révélé le plan détaillé des allemands pour prendre la Crète - Reynolds nous montre le document original - mais Churchill est obligé d'attribuer l'information à des espions à Athènes). Il souligne les aspects purement britanniques que Churchill ignore, à commencer par la politique intérieure à la Grande Bretagne, ou l'action du Bomber Command (sur laquelle Churchill, nous dit Reynolds, avait perdu tout contrôle opérationnel). Il détaille certains épisodes sensibles, comme le départ d'Auchinleck en 42 ou la mauvaise volonté à souscrire à Overlord. Le tout est complet, riche, et par instants un petit peu lourd à absorber. Mieux vaut déjà bien connaître l'histoire du conflit pour suivre !

Reynolds prend ensuite le recul pour juger de l'équilibre et de la valeur littéraire des textes. Le premier volume, dit-il, eut un énorme retentissement. Le second - Their Finest Hour - est d'évidence le meilleur, marqué par les deux scènes inoubliables, le 16 Mai devant des français découragés au Quai d'Orsay; le 15 Septembre dans l'abri de commandement de la RAF. Reynolds trouve The Grand Alliance (1941) plus faible, en raison de la dispersion du texte, alors que toute la description de la Méditerranéenne est passionnante - mais il vrai que l'H2GM laisse au lecteur le soin de faire la synthèse. Reynolds apprécie plus the Hinge of Fate, même s'il évacue en quelques phrases bien senties toute la thèse de Churchill sur Alamein comme tournant de la guerre. Il souligne le sentiment d'amertume qui transparaît dans Closing the Ring, d'autant plus surprenant qu'il s'agit de la période de victoires alliées continues - mais de déclin du poids et du pouvoir du Royaume-Uni. Il nous montre enfin une photocopie du si fameux bout de papier sur lequel Churchill et Staline se sont partagés, par des pourcentages, les pays européens.

Au final, l'immense texte est à la gloire de son auteur, en partie d'ailleurs parce que celui-ci n'avait l'autorisation de ne citer que les télégrammes qu'il avait envoyés, mais en aucun cas les réponses qu'il avaient reçues... Le lecteur a souvent la sensation d'un one-man-show, ce qui irritera les contemporains, et les incitera parfois à publier leurs propres versions.

Reynolds rate un tout petit sa dernière démonstration: quel a été l'impact de l'H2GM sur l'historiographie? Tous les éléments sont là, mais la mayonnaise ne prend pas. Le texte de Churchill s'appuie sur des archives gigantesques, et en publie un nombre considérable, alors qu'aucun autre historien, aucune autre personnalité ne put accéder aux originaux jusqu'aux années 80. L'H2GM est un des premiers textes à prendre une perspective complète sur le conflit et la façon de le raconter, de découper les épisodes, est encore celle généralement utilisée. Et les volumes se sont vendus à plus de 5 millions d'exemplaires, assurant une diffusion gigantesque de la version churchillienne.

Faut-il lire ce livre profondément original, extrêmement sérieux et rédigé dans un anglais sophistiqué et agréable? Il sera réservé, je pense, aux plus curieux. Ou à tous ceux qui ont été enthousiasmés par l'H2GM, et veulent en savoir un peu plus.