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Je me suis laissé tenté par le Leclerc qui trainait sur une table de librairie. Je connaissais les grandes lignes de la carrière du général (Koufra-Paris-Strasbourg-le nid d'aigle) sans m'y être jamais intéressé de plus près, et ignorant les (sans doute) innombrables biographies sur le sujet. Je découvrais donc ce texte avec l'oeil d'un amateur et non d'un spécialiste.

Alors que penser de ce texte? Fort sérieux, simple d'accès, riche, il n'est toutefois pas si convaincant. Et pourtant, que de bonnes choses! D'abord cette sensation d'exhaustivité dans la recherche: l'auteur donne l'impression d'avoir réuni toutes les sources existantes et de même s'être permis d'en ajouter quelques unes.

Ensuite ce ton "Notin", qui consiste à exposer les faits en se gardant de commentaires. On suit la carrière du général pas à pas, mais l'auteur ne se permet pas d'analyse, de what if (sinon à la toute fin, j'y reviendrai). Après tout, pourquoi pas. On laisse le travail de synthèse au lecteur. C'est à lui de comprendre que Leclerc, s'il jouit de qualités de leadership exceptionnelles, est aussi un monomaniaque ("de Gaulle avant tout et quelles que soient les circonstances"), un égocentrique insupportable (Paris, Strasbourg ne lui suffisent pas: il lui faut aussi ajouter Colmar; mais pas Royan, car ce n'est pas au niveau de prestige requis), un personnage aux jugements à l'emporte pièce, un général qui peine à s'élever au dessus du chef de bande qu'il fut au Tchad, un égoïste maladif et arrogant (il ne pense jamais qu'à son unité: le reste de l'armée, les alliés, sont juste une nuisance). Ceci, Notin ne le dit jamais. Quand il dresse le portrait de Leclerc, c'est tout d'un bloc, monochrome, autour de "loyauté", "persistance", "justice"; les témoignages juxtaposés, eux, permettent au lecteur de se faire une autre idée. De même, la description précise de l'action de la 2ème DB dans la libération de Paris: on voit bien qu'il ne s'agissait que d'un raid téléphoné sans rien de particulièrement glorieux. La méthode est, finalement, efficace, bien que par instant on se demande si elle n'est pas involontaire.

Mais ce qui frustre plus dans le Notin sont quelques absences. A lire Notin, le sud de la Lybie est le centre de la guerre en 1942. Jamais ne met-on en perspective les raids de la colonne Leclerc: ont-ils eu la moindre importance dans le conflit? Leclerc se plaint sans cesse de n'avoir pas de moyens (ce qui est de bonne guerre: c'est en râlant continuellement qu'il finit par en obtenir), mais son "front" était-il aussi négligé par Londres qu'il le prétend? Leclerc vit une longue période d'inaction à construire sa division blindée au Maroc, de Mai 43 à Juillet 44, mais à lire Notin, ce sont au contraire des mois fort riches. La 2ème DB débarque début Aout 44 en France: pouvait-elle vraiment arriver plus tôt? Et si oui pour quoi faire? Et sur Leclerc lui-même, son prestige, comment s'est-il construit? Comment se détache-t-il de celui des autres chefs de la France Libre? Pourquoi? Car il est finalement là le mystère: pourquoi un général conquérant quelques arpents de désert devient-il si renommé?

Bref, il manque la "big picture". A l'image de son personnage, qui a bien du mal à voir au-delà de 15 jours, au-delà de sa bande de blindés, l'auteur ne parvient pas à faire décoller son sujet. Toute l'histoire de Leclerc jusqu'en 1945 est, finalement, académique dans ce livre. On s'y ennuie.

La partie la plus intéressante est celle sur 45-47. Là, tout d'un coup, le ton change. D'abord, on ne parle plus seulement de Leclerc, mais de ce qui se passe autour de lui. De la situation politique et des opportunités ou des challenges qu'elle entraine pour Leclerc. Ce dernier, d'ailleurs, y apparaît comme "réactif" et non "proactif". Il semble tout d'un coup subir les affectations plutôt que les choisir (bien que son leadership, à croire Notin, soit clé dans le retour de la France en Indochine en 46). Alors que le général guerrier, du moins jusqu'aux jeux de pouvoir avec de Lattre en 45, était tout en domination, il se montre plus coulant quand il affronte le présent colonial. Le personnage y gagne en complexité, mais le livre de Notin également: on s'y perd un petit peu tellement l'évolution est décrite au niveau, presque, de la semaine. Finalement, que conclure de Leclerc? Qu'avait-il compris aux enjeux des guerres de libération qui débutaient? A la position de la France? De nouveau, la synthèse est laissée au lecteur, mais celui-ci a bien du mal...

Enfin, Notin termine sur une description précise et bien amenée de l'accident d'avion fatal. C'est la seule fois du livre où il se permet d'analyser une situation en détails, d'explorer des alternatives, d'ajouter sa propre enquête. Sa démonstration est élégante et convaincante. Alors oui, il s'agit "simplement" d'un accident d'avion, cad d'un fait historique, finalement, aisé à circonscrire. Mais il fallait quand même le faire.

Au final, un texte riche mais souvent pédestre. Pas mauvais, non, mais...

PS: autre insuffisance, les cartes. Quoi, pour la campagne de Normandie, on a juste droit à la copie d'un plan routier? Sans même les flèches montrant la progression de la 2ème DB! Et pas de carte de l'Alsace! Ni d'ailleurs de la région parisienne (ce qui me gênait moins: on connaît la station de RER...). Tout ceci n'est pas sérieux.