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Je viens de finir cette ré-édition de ce qui semble un classique paru dans les années 60: une histoire détaillée de Mai 1940 vue par un auteur qui ne soit pas français, ici, un anglais.

Les éditions Taillandier ont lancé l’année dernière un ambitieux programme de ré-impressions de textes classiques non disponibles. Saluons l’effort, qui permet de remettre sur les piles des librairies nombre de volumes à peine trouvables chez les bouquinistes. Mais si la collection débutait avec un coup de maître - Des hommes ordinaires, ce texte fondamental de Christopher Browning sur les exécutants des crimes contre l’humanité, ces "hommes ordinaires" -, on a à mesure des lectures la sensation de rééditions au rabais, ou de livres, finalement, mineurs. Dans le cas du Horne, on atteint la caricature: ce texte hyper détaillé sur la campagne de Mai 1940 est livré sans index, sans sources, et... sans carte. On suit l’avancement des panzers jour après jour, notant chaque escarmouche, mais même pour un habitant du coin, impossible de suivre (Sedan, Arras, Amiens, même Laon, je vois où c’est. Mais Stone ou Montcornet...). Heureusement, la traduction d’origine, reprise ici, était de bonne qualité - car Taillandier ne pousse pas la rigueur jusqu’à relire les traductions deffectueuses. (pour info: "Wayell" n’existe pas, c’est Wavell...).

Alors ce texte, qu’en est-il ? Disons que c’est un texte historique, qui a un peu vieilli, mais qui donne sans doute un des premiers aperçus complets de la campagne de Mai. (d’ailleurs, le sous-titre original est "Mai 1940", pas "Mai-Juin 1940"). La meilleure partie est sans doute la description réussie de l’ambiance avant-guerre, de la doctrine militaire, des divisions du pays, de l’impact de la drôle de guerre sur le moral et la discipline de l’armée.

Aussi, le détail de la conception du plan allemand est net; les rôles de Manstein, Guderian, Rundstedt, Halder, Hitler sont détaillés et la part de chacun nettement précisée. On voit comment le plan se construit par une série d’itérations; comment les idées de Manstein passent progressivement dans l’armée, et comment elles sont adaptées par les uns et les autres. On en retire l’impression d’un effort collectif, sinon totalement coordonné. Cette description est précise et réaliste.

Mais quand on en vient au déroulement de la campagne - qui occupe les 2/3 du livre -, le style s’essouffle. Un chapitre par jour, et on finit par légèrement s’ennuyer. Soit, rien n’est oublié, de la résistance des chasseurs belges à la désintégration des troupes de Corap ("pourquoi avez vous fuit?" "Mais c’est qu’il tombait des bombes!"). Là, pas de grande surprise: tout ce que décrit Horne est déjà connu, ou est devenu l’histoire admise. Parallèlement, Horne raconte les hésitations du commandement allemand, des politiciens français. Ici aussi, le récit est quelque peu pédestre (et l’insistance de l’auteur a tout mettre sur le dos de la maîtresse de Paul Reynaud est curieuse), même si Horne s’amuse à souligner toutes les occasions perdues : l’engagement de l’aviation au mauvais endroit, l’emploi de divisions cuirassées par "petits bouts", ce qui revient à les dissoudre, l’absence de coordination des vagues contre attaques etc. Et bien sûr, le rôle du BEF est précisé pour l’exempter de toute faute, de toute "trahison" - on voit que telle était encore l’état d’esprit de certains français au moment où le texte a été écrit.

Enfin, les derniers chapitres passent rapidement sur la période de Juin, qui n’est pas le cœur de l’ouvrage.

Comme dis plus haut, cette édition ne contient pas de sources. On voit néanmoins que le cœur des données vient de sources secondaires, cad des mémoires des uns et des autres (tels Churchill, Gamelin, d’Astier, Guderian, Rommel, et aussi le journal de Shirer). Je n’ai pas la sensation qu’il y a eut une grande recherche d’archives, par exemple pour suivre / préciser l’avancement des unités allemandes. Le texte est sans doute dépassé.

Bref, un ouvrage "historique", un petit peu ancien. Bien écrit, hein, mais au ras des chenilles pendant Mai 1940. Pour les plus intéressés uniquement.