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Toujours dans le cadre des écrits sur la guerre du Pacifique du point de vue japonais, ce recueil d’articles d’un historien militaire américain.

Drea reprend ici 12 articles écrits dans les années 80 et 90 sur des thèmes plus ou moins pointus. Grande nouveauté: l’auteur semble à l’aise avec les sources japonaises, et s’appuie largement dessus pour présenter une perspective complètement différentes des sujets traités. Les articles sont de qualité inégale, allant du super pointu / anecdotique à un texte final extrêmement intéressant sur Hirohito et les cabinets ministériels japonais.

Comme Drea est aussi un spécialiste d’ULTRA, 3 des essais sont consacrés au décodage des communications japonaises. Deux sont ennuyeux mais le dernier, qui se demande ce que savaient les alliés de la façon dont les japonais comptaient défendre Kyushu face à l’opération Olympic prévue à l’automne 45, donne une perspective inédite sur le Japon de la fin de guerre, le redéploiement de divisions expérimentées depuis la Mandchourie, la mobilisation de masse des réserves japonaises. On y découvre l’ampleur de la préparation kamikaze (terrestre, navale, aérienne) pour cette bataille. On recueille même quelques anecdotes, comme le fait que les biplans kamikazes pouvaient s’avérer dangereux, car leur structure en bois était indétectable au radar, d’ailleurs ils ont coulé un destroyer une nuit de pleine lune...

Après des textes sur la doctrine amphibie japonaise (intérêt moyen), sur la préparation militaire de l’infanterie (rien de bien nouveau), ou sur un général japonais ayant servi en Chine et en Nouvelle-Guinée (essentiellement à lire parce qu’il n’existe tout simplement pas de monographie sur les militaires japonais), Drea développe dans un long essai les dernières trouvailles sur Hirohito lui-même. Drea se base sur un récit oral de l’Empereur, fait début 46, et resté inédit jusqu’en 1990 (cad après la mort de Hirohito).

Il en profite pour commenter les profils des principaux ministres, un exercice que je n’avais encore vu nulle part ailleurs, et qui se révèle peu flatteur: on en retient que les dirigeants du pays n’étaient surtout pas les esprits les plus brillants, comme si une certaine médiocrité était une condition nécessaire pour n’être pas mis de côté lors des innombrables querelles politiques au sein des services; on y comprend aussi que ces dirigeants - Tojo excepté - n’étaient guère respectés par leurs subordonnés, si bien que les instructions qu’ils pouvaient prendre étaient plutôt détournées qu’appliquées.

2 points de Drea m’ont frappé. D’abord le processus de décision pour lancer la guerre en 41. On en connaît le détail, mais Drea insiste sur le fait que l’empereur demande à plusieurs reprises si le Japon va l’emporter, et que les ministres répondent "peut-être que oui, peut-être que non". Personne n’a le courage de dire "je pense que l’on va gagner et c’est ma conviction", laissant l’empereur se débrouiller. La guerre est lancée par ce groupe qui n’ose admettre qu’il ne sait pas où il va, le processus semble partir presque sans que personne ne l’enclenche, tout en semblant impossible à stopper.

Un autre point concerne les rapports erronés venant du front. Si l’administration japonaise ne semble pas cacher ses pertes - l’empereur est de suite correctement informé de Midway, de Guadacanal, de Leyte etc., et c’est déjà une surprise de l’apprendre -, les rapports exagèrent les dégâts infligés à l’ennemi. Il y a là un mélange de brouillard de guerre et de mauvaise foi. Par exemple, les aviateurs rapportent avoir coulé 15 porte-avions pendant la bataille de Leyte (en réalité 2, et des petits), et l’amirauté ne cherche pas à avoir des détails plus précis. Mais cela, d’après Drea, laisse à l’empereur l’impression que le Japon rend coup sur coup, que les américains souffrent autant que les japonais. Ce n’est que vers Juin 45 que Hirohito prend conscience de la réalité.

Au final, ce recueil donne une perspective vraiment différente sur les points qu’il aborde. Le tout n’est toutefois qu’un patchwork de textes et non une perspective d’ensemble, et semble plutôt destiné à un public professionnel.