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Un livre déroutant sorti il y a quelques semaines...

L'auteur est fameux. Il sort un livre tous les 10 ans, mais fait dans l'ouvrage à forte influence: War without Mercy, sur l'aspect raciste de la guerre du Pacifique ; Embracing Defeat, sur l'occupation américaine du Japon de 1945 à 1952.

Ce dernier livre a été "récupéré" par l'administration Bush, recommandé comme lecture obligatoire avant l'occupation de l'Irak, et être ainsi involontairement lié au gouvernement Bush a visiblement irrité l'auteur.

Dans Cultures of War, John Dower fait le lien entre des événements de la guerre du Pacifique devenus des mythes et le 11 Septembre puis la guerre d'Irak. Par exemple la surprise de Pearl Harbor et celle des Twin Towers; la mécanique ayant conduit le Japon à attaquer les USA en dépit de son évidente infériorité et la mécanique ayant conduit à lancer la guerre en Iraq en dépit de toute légitimité; les bombardements du Japon et ceux d'Irak; la récupération de l'expression "ground zero" de Hiroshima à Manhattan. Et une comparaison point par point entre l'occupation du Japon, dont l'auteur est un spécialiste, et celle de l'Irak, partie la plus intéressante peut-être, où l'on réalise combien les USA de 1945 pouvaient être économiquement dirigistes, avec un certain succès, et combien ceux des années 2000 n'ont foi que dans le "free market", avec les échecs auxquels cela conduit.

Mais le texte souffre de plusieurs maux.

Le premier est qu'on ne sait que faire des trouvailles de l'auteur. Car il y a des trouvailles, des liens inédits. Pearl Harbor comme le 9/11 présentés comme faillites de l'imagination, résumés dans ces propos 'off' du responsable de la base de Hawai: I would never have thought these little yellow sons-of-bitches could pull off such an attack, synthèse du racisme et de la bêtise. Les 2 attaques comme des bénédictions pour les gouvernements américains en place. La "guerre choisie" par les japonais, sa perfection tactique et son imbécillité stratégique, que l'auteur rapproche de la campagne d'Irak, parfaite tactiquement mais sans aucun plan au-delà des opérations militaires initiales. Etc. Mais si tout cela est intéressant, pertinent, on se demande vaguement s'il y a à en tirer au-delà de l'anecdote.

Puis, Dower consacre un très long développement au bombardements du Japon en 1945, rappelant les 66 villes rasées par LeMay, en déduisant que les opérations étaient devenues de la destruction pour la destruction, sans plus aucun souci d'impact sur l'économie de guerre ennemie, puis entrant dans les détails de la décision de lâcher les 2 bombes. Il n'y là rien de nouveau pour quiconque connaît la période, rien de faux non plus d'ailleurs, sinon une tendance à n'avoir aucun recul quant aux propos de MacArthur. Et j'avoue que quelques faits m'avaient auparavant échappé (par exemple que, puisque le débarquement au Japon - Olympic - n'était pas prévu avant Novembre, il n'y avait aucune urgence à lâcher la 2nde bombe: attendre quelques semaines n'aurait pas coûté de vies américaines...). Mais on se demande de nouveau où l'auteur veut en venir, et quel est le lien avec l'Irak.

Si une "culture de guerre" en émerge, on ne le voit guère. L'auteur ne recolle pas les morceaux.

Un second problème tient à la limitation de l'étude au Japon et à l'Irak. Évidemment, le Japon, Dower est incollable dessus. Mais n'y aurait-il pas d'autres "occupations" plus pertinentes à rapprocher de l'Iraq (au hasard: la Corée, le Vietnam, la Cisjordanie, l'Afghanistan soviétique...) ? La question n'est même pas posée. Or si on est en train de chercher les "cultures de guerre", il ne faut pas se limiter à deux exemples...

Un dernier problème tient aux opinions très anti-Bush de l'auteur. Oh, qu'on ne se méprenne pas: je n'éprouve guère de sympathie non plus pour le personnage et son entourage. Mais dans Cultures of War, le propos comminatoire est tellement répété qu'il en devient lassant. D'accord, l'administration Bush était malhonnête; oui, il n'y avait pas d'armes de destructions massives; oui, ils n'avaient strictement aucun plan pour après les opérations militaires; oui, les décisions étaient d'abord liées à une guerre de tranchée en les ministères de la Défense (Rumsfeld) et des Affaires Etrangères (Rice), avec tous les problèmes que pouvait poser cette rivalité; oui, les discours du président sur la lutte du bien contre le mal sont interchangeables avec ceux de Ben Laden; et je peux en ajouter plein d'autres. Mais le souci est qu'on n'attend pas de Dower un pamphlet mais un texte d'histoire. Chaque page, la même chose revient. On finit par en avoir marre.

Cultures of War est ainsi un livre tentant une approche originale, systématique - pour autant que le Japon et l'Irak jusqu'en 2009 soient concernées -, et fort bien écrit. Mais dont on ne parvient pas à tirer de conclusion. On garde l'impression d'une série de rapprochements, similitudes ou différences, intrigants mais quelques peu vains.