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Lecture très stimulante dont je dois absolument parler: The Myth of the Eastern Front, par Ronald Smelser et Edward Davies. Il s'agit non pas d'un livre d'histoire mais d'un livre historiographie : comprendre quelle est la perception de l'histoire, ici de l'affrontement entre les armées nazies et l'URSS, au cours des décennies suivant la guerre. Le texte ne considère que la perception aux USA.

Nous connaissons tous le mythe historique : l'armée allemande a fait la guerre proprement, et les exactions n'étaient le fait que des troupes SS menées par des politiciens; les militaires ne "savaient pas" ce qui arrivaient aux populations civiles, aux prisonniers de guerre, et ne l'auraient jamais accepté l'ayant su; les soldats n'ont fait que défendre leur patrie; les russes ne l'ont emporté que par leur supériorité numérique. Le tout tourné tel un conte romantique de héros défendant une cause perdue.

Nous savons aussi comment cette thèse a été corrigée depuis les années 80, par exemple suite aux travaux de Omer Bartov (Hitler's Army) et à la grande exposition de photos de soldats de la Wehrmacht en Allemagne, au début des années 90.

Le livre de Smelser & Davies explore comment ce mythe s'est construit. Première surprise : le public américain était bien informé sur le front de l'est pendant la guerre. Puis, vers 48, quand commence la guerre froide, le public estime que la priorité n'est plus à la dénazification (les militaires allemands jugés en viennent à passer pour des victimes...). La publication de mémoires, le travail de Halder comme conseiller américain, l'absence enfin de textes écrits ou traduits du russe, construisent le mythe de l'armée allemande.

Tout ceci est décrit précisément, mécaniquement, par des auteurs type universitaires et très sérieux. On retiendra en particulier d'excellentes analyses des livres de Manstein et Guderian. Et une photo de Manstein serrant la main d'Hitler, photo que je n'avais jamais vu reproduite même dans les biographies du général. Le tout est passionnant, chaudement recommandable.

Après les 100 premières pages, les auteurs étendent le propos aux histoires populaires, pour montrer combien ce "mythe" imprègne l'imaginaire collectif. Ils vont petit à petit jusqu'aux publications d'extrême droite focalisées sur la Waffen SS. Là, le texte de S&D se fait plus pédestre, simplement descriptif et semblant manquer de recul. On aimerait par exemple connaître les tirages respectifs des livres mentionnés, histoire de ne pas confondre l'anecdotique revue de nazillons du grand ouvrage populaire à la Carell. Enfin, le livre aborde les réunions de cripto-militaires en uniforme SS qui s'amusent à "refaire" la guerre; ainsi que les livres de what-if à tendance nazillone. Et reviennent sur les textes entourant les "héros" comme Rudel ou Wiffmann.

Mais l'absence de recul des aficionados du front de l'est est largement démontrée: la facilité consiste, comme Manstein la première ligne de son livre, à ne se concentrer "que sur la partie militaire", comme si les troupes n'étaient pas chaque jour abreuvées de matériel de propagande, chaque jour en contact avec les civils, souvent témoins et acteurs d'exactions. Une comparaison intéressante est faite avec l'attrait que peut avoir le parti confédéré dans l'imaginaire collectif, comment une sorte de mythe romantique peut entourer ces armées esclavagistes.

Les auteurs vont plus loin que la littérature et parlent également des wargames, dans une dizaine de pages tout aussi bien documentées[1], mais où il manque singulièrement une thèse: les wargames sur le front de l'est existent, sont populaires, ont une iconographie catastrophique, mais qu'en conclure? Après tout, dans un wargame, un des deux joueurs joue les russes...

Toutes ces illustrations ne contiennent guère d'erreur, sinon par omission. Mais les auteurs se contentent justement d'une description, sans vraiment en tirer un "et alors?". Au bout du compte, un livre sérieux et stimulant, surtout dans ces 100 premières pages. Un livre d'histoire qui parle du hobby wargames, également - et ce n'est pas si fréquent. Mais un livre qui laisse en plan deux questions, stimulantes en tant que telles:

1. Pourquoi le mythe du front de l'est perdure-t-il dans la conscience populaire en dépit de l'avancée des recherches historiques? (ignorer ce point reste la grosse lacune du livre)

2. En quoi la perception de la période est-il différent ailleurs qu'aux USA?

Note

[1] Une remarque intéressante, au milieu d'autres, sur tel jeu des années 70 dans lequel une règle interdisait aux allemands de reculer, pour simuler une intervention intempestive d'Hitler. Les concepteurs de jeu avaient donc totalement intégré les excuses de Guderian and co: les allemands ne perdaient pas à cause de leur erreurs militaires. On ne fait plus ce genre de règle à présent.