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Voici un remarquable texte déboulonneur d’idole et remise en cause de mythes, que je recommande chaudement pour comprendre la guerre du Pacifique.

Herbert Bix nous livre une biographie complète d’Hirohito, en s’appuyant essentiellement sur des sources japonaises et tirant le meilleur parti des derniers travaux disponibles au Japon sur le sujet. Il se concentre sur la période jusqu’en 1948 en gros. Le livre suit une structure chronologique sans surprise, et est écrit dans un anglais fluide et élégant.

Mais Herbert Bix a surtout une thèse, soutenue par tellement de faits qu’elle en semble évidente à l’auteur : celle de l’immense responsabilité de Hirohito dans le soutien aux mouvements d’extrême droite dans les années 30, dans la politique agressive du Japon dès 1928 et pendant tout le conflit avec la Chine, et jusque dans la conduite opérationnelle – et non uniquement stratégique – de la guerre du Pacifique. Eh oui, cet empereur n’est pas ce monarque manipulé par ses ministres et sa cour, coupé de la réalité des faits et reclus plus ou moins volontairement dans son palais, cet individu timide et intellectuellement lent, intéressé par sa collection de papillons plus que par la conduite de son empire, victime et non acteur.

Pour cela, Bix prend le temps de détailler l’éducation de l’empereur, dans des chapitres qui, s’ils semblent un petit peu trainer en longueur, n’en sont pas moins fondamentaux pour appréhender le système de valeurs et de croyances dans lequel Hirohito baigne. On suit avec amusement le soin porté par la Cour à l’ensemble de ce qui est enseigné au jeune empereur jusqu’à plus de 20 ans. On découvre, pour ne citer qu’un exemple, que Hirohito suit des études militaires pendant son adolescence, jusqu’à être formé aux fonctions d’état-major ; qu’en même temps les aspects industriels, économiques, technologiques, diplomatiques ne sont qu’ébauchés.

Puis Bix décrit le fonctionnement du sommet de l’Etat, dans une des descriptions les plus claires qu'il m'ait été donné de lire. Le lecteur est éclairé sur ce système délibérément opaque, conçu pour permettre à l’empereur de diriger, mais sans être responsable. Toute l’ambigüité tient à la légitimité de l’empereur, « dieu vivant », dont on veut qu’il dirige, mais dont on ne veut pas risquer qu’il lui soit demandé des comptes. On va donc organiser les écrans de fumées et les procédures obscures pour que l’empereur puisse signifier sa volonté – dans les audiences individuelles avec ministres et conseillers – tout en mettant ostensiblement en avant des « conférences impériales » dans lesquelles le cabinet propose une résolution que l’empereur se contente de sanctionner, sans amendement ni même questions. L’empereur peut prétendre n’être pour rien ; les ministres peuvent prétendre être incapables de décider sans l’empereur. Personne n’est responsable, ce qui arrange tout le monde. Les alliés, les historiens, longtemps, ne verront longtemps que les sessions officielles, et pas l’ensemble de l’activité préparatoire. Et ils ne prendront pas conscience que l’empereur non seulement soutient ce système qui le protège, mais finit par en devenir un maître manipulateur.

Bix montre ainsi comment l’empereur, attentif aux détails et doué d’une excellente mémoire, ne fait pas aveuglément confiance à ses ministres et organise des réseaux d’information parallèle, par exemple via la police, les officiers reçus en audience au retour du front, les diplomates etc. Il apparaît comme extrêmement bien informé. Ayant à sa disposition plus de sources d’information que chacun des services, Hirohito dispose d'un angle unique pour questionner les plans qu’on lui soumet, et parfois dans les détails : où trouver les ressources, quels sont les moyens de transport, quelles opérations etc. D’ailleurs, un large Etat-Major opérationnel siège dans le palais, avec environ 300 personnes, de grandes cartes détaillées, des relevés à peu près corrects des pertes et des unités disponibles. Si marine et armée sont toujours séparées et rivales, l’empereur dispose, lui, non seulement des données, mais aussi de la chaine de commandement. Il connaît personnellement les officiers les plus hauts placés, mais aussi leurs subordonnées, et sait orienter ses initiatives vers les services les plus réceptifs. Bref, non seulement est-il impliqué et actif, mais aussi apparaît-il comme le seul garant de la cohérence des actions. Il n’y aucune autre autorité pouvant accorder le pouvoir civil, l’armée, et la marine.

La chronologie permet de suivre comment l’empereur s’implique progressivement dans les événements. Si la conquête de la Mandchourie en 1931 est bien une initiative des militaires locaux, et non du pouvoir politique, l’empereur n'en reste pas moins informé, et s’abstient de taper du poing sur la table pour sanctionner les actes d'insubordination. Il montre à ses militaires que du moment que la victoire est là, tout est permis. En 1937, par contre, le pouvoir politique organise l’intervention en Chine directement (l’avancée des troupes japonaises se fait des semaines après l’incident du pont Marco Polo), et cette fois-ci l’empereur suit de près, et se permet de premières orientations / suggestions à ses troupes. Bix passe ensuite beaucoup de temps sur 1941, pour lui non une sorte « d’emballement » amenant à la déclaration de guerre, mais une prise de risque consciente et calculée ; et il revient sur le niveau d’information élevé qu’à l’empereur de l’attaque surprise de Pearl Harbor. Le texte est riche sur la campagne de Guadalcanal, période pendant laquelle les historiens ont pu récupérer des instructions opérationnelles précises venant de l’empereur, sur la conquête de tel ou tel ilot, sur les moyens mis en œuvre, ou sur son intervention pour que l'armée aille soutenir la marine.

Alors, pour qui connait la période, ces éléments nouveaux sont frappants et inédits. Mais la lecture précise de Bix oblige trop souvent à lui faire confiance. A part justement sur Guadalcanal, il manque d’éléments factuels pour montrer l’implication quotidienne de l’empereur. On veut croire à Hirohito omniscient, mais on regrette de n’avoir pas les anecdotes ailleurs (par exemple pour Midway, la Birmanie, les Philippines, la Chine en 44 etc.). Il est vrai que les documents ont été systématiquement détruits par l’establishment japonais en Août 45, et que les historiens doivent se contenter des sources secondaires, comme les journaux tenus par les conseillers ou les ministres. Et que le journal tenu par Hirohito lui-même n’est toujours pas disponible aux chercheurs. Un regard critique sur le texte de Bix sera le bienvenu.

La fin de la guerre et l’occupation américaine permettent à Bix d’appuyer l’autre élément fort de sa thèse : Hirohito n’a jamais eu qu’une seule ambition, celle de se maintenir comme empereur. Le développement de sa nation, le bien-être de ses sujets n’ont jamais été un souci. Que 100 000 meurent dans une bataille ou un bombardement ne l’ont jamais concerné. Il est l’héritier de la déesse fondatrice du Japon et en aucun cas une entité liée au peuple ; les japonais sont ses sujets et doivent le servir, mais lui-même n’a pas à éprouver la moindre empathie pour eux. Tout ceci camouflé derrière un discours de bienveillance dénué de toute réalité. Bix détaille les péripéties de la reddition, les réduisant à l’acceptation par les américains du maintien du statut impérial, balayant d’un revers de la main l’idée que les bombes atomiques ou l’entrée en guerre de l’URSS aient pu être seules déterminantes. Il affirme que l’empereur commençait à craindre une révolte populaire, ce qu’on aimerait croire mais là encore les faits manquent. Enfin, et ici dans des aspects plus connus, Bix décrit les interactions avec MacArthur pendant l’occupation, et la façon donc SCAP, presque idéologiquement, absout l’empereur de toute responsabilité. L’idée d’une abdication envers son fils ou un de ses frères revient jusqu’en 1952, et le refus net d’Hirohito renforce la thèse de Bix : l’empereur n’a qu’un seul souci, lui-même.

Au bout du compte, et même si certains aspects sont ignorés (ainsi le mot kempetai n'apparaît nulle part), même si l'auteur semble parfois se laisser emporter par sa thèse "à charge" et par l'antipathie manifeste qu'il éprouve envers son sujet (ici ou là on peut repérer des affirmations dont on aimerait avoir la source, ou des preuves qui auraient pu être interprétées différemment) un texte riche et donnant une perspective complètement nouvelle sur Hirohito. Après Bix, sans doute, on ne peut plus considérer l'histoire du Japon de la même façon.