Alors que j'ai partagé mes impressions sur le livre de Bix il y a quelques jours, certains aspects continuent à me travailler. J'ai jeté un oeil sur les critiques, en particulier les plus négatives et regardé ce qu'il s'en disait dans les quelques bibliographies générales de la période.

Ce qui me trottait dans la tête? Certains aspects peu soutenus par des preuves, certains propos assertifs au lieu d'être démonstratifs. Bref, un soupçon quant à la rigueur de la démarche. J'avais noté ces limites dans le billet ci-dessous, mais sans qu'elles ne m'amènent à déconsidérer l'ensemble de l'ouvrage.

Car on peut reprendre Bix sur de nombreux points. Pas tous, toutefois. Par exemple, se pose la question de savoir si l'empereur était au courant du massacre de Nankin. Bix montre que tout le monde autour de lui devait savoir que le traitement des prisonniers chinois n'était pas, hum, correct. D'ailleurs, le simple fait que la presse quotidienne relaie la compétition entre 2 officiers, à qui aurait tué le premier 100 chinois, ne pouvait laisser de doute quant à l'attitude barbare des militaires japonais. Mais la preuve formelle que Hirohito était informé n'existe pas; et au Japon, il ne serait pas surprenant que personne ne vienne parler à l'empereur sans être questionné; et partout ailleurs, le mari trompé est toujours le dernier informé: tout le monde sait que sa femme couche ailleurs mais personne ne vient le lui dire. Et c'est ce qu'on déduit du Bix: l'empereur avait de bonnes chances d'être au courant, mais bien que l'auteur adorerait incriminer Hirohito, on ne peut être affirmatif.

Or cette profondeur d'analyse n'est pas toujours présente, et la lecture déclenche naturellement des questions quand les perspectives de Bix vont à l'encontre des idées reçues. On veut les preuves, pas juste la synthèse. Reproche soulevé par certains, soulignant des points vus parfois incantatoires, sans démonstration, mais reproches desservis par une tendance à traiter Bix de "marxiste" ou de "communiste" avant d'argumenter.

Allez, voici un exemple concret, p.464. Nous en sommes en 44, la choses vont mal pour le Japon.

         Again Hirohito fumed for a decisive naval victory:
              "Isn't there some way, some place, where 
               we can win a real victory over the Americans?"

On pourrait interpréter la citation non comme la recherche d'une bataille décisive (ce qu'affirme Bix) mais comme le fait de remporter au moins une victoire afin d'avoir un minimum de jeu pour négocier la fin de la guerre. Bix semble tordre le témoignage vers ce qui l'arrange.

Je suis donc allé jeter un oeil sur les quelques bibliographies critiques qui existent.

A Harvard, on est enthousiaste:

         Bix, Herbert. Hirohito and the Making of Modern 
         Japan. Vital for anyone wishing to explore the 
         emperor's relationship with the military.

Mais dans le livre de Drea, on on prend plus de recul. Le texte est écrit avant la parution du livre de Bix, mais celui-ci est déjà cité pour certains de ses articles. Drea liste les interprétations de Hirohito comme pacifiste[1], comme réactionnaire [2], comme monarque constitutionnel, comme nationaliste, comme quelqu'un de manipulé, et, catégorie où l'on retrouve Bix, comme fauteur de guerre.

Congruents à Bix sont Yamada Akira et 2 autres. Yamada Akira n'est pas traduit, mais est une des sources les plus souvent mentionnées par Bix...

Je reste convaincu qu'il y a, pour le public qui ne lit pas le japonais, un avant et un après Bix. On ne sera toutefois pas surpris si des interprétations différentes surgissent, car Hirohito semble particulièrement se prêter à l'exercice.

Notes

[1] MacArthur et Fellers, qui défendent le fait de ne pas l'avoir jugé

[2] Inoue Kiyoshi, mais c'est un polémiste plus qu'un historien