couv_-_le_troisieme_reich_tome_2.png

Richard Evans a rédigé dans ces 3 volumes une revue détaillée de l'ensemble des aspects de l'Allemagne nazie: politiques, sociétaux, policiers, racistes, mais aussi culturels ou industriels, et, presque en passant, diplomatiques et militaires. Evans atteint son objectif: donner une perspective moderne, basée sur l'intégralité de la recherche disponible, de tous les thèmes pertinents. Le texte est indispensable pour quiconque souhaite une vue d'ensemble.

Ce 2nd volume a la même qualité que le premier. On avait laissé Evans à l'été 1933, quand la mise au pas des institutions avait été largement achevée. On découvre ici toutes les évolutions de la société allemande jusqu'en 1939. Ayant une ambition encyclopédique, l'ouvrage est naturellement organisé par thèmes. Mais l'auteur n'a pas choisi l'ordre au hasard: on commence par l'état policier, rappelant la violence omniprésente, le règne de l'arbitraire et la dissolution de l'état de droit, en un mot, ce qui imprègne toute la société: la peur. Cette mise au point initiale est nécessaire pour apprécier à leur juste valeur les monographies qui suivent.

Evans détaille chaque aspect de la vie sous le régime nazi: la culture - à laquelle de longs développements sont consacrés, aussi bien pour la musique, la littérature, les arts plastiques, l'architecture -; la religion et la neutralisation progressive de l'église catholique; l'économie, son dirigisme s'appuyant sur la collaboration plutôt active des industriels, la réalité de la diminution du chômage; l'agriculture. A chaque fois, il se pose la question des efforts des nazis pour gagner l'adhésion de chaque couche de la société: propagande, corruption, embrigadement, mais aussi loisirs organisés, sécurité de l'emploi; et répression impitoyable. Puis, dans un crescendo, on passe aux développements de la politique raciale (commençant habilement par les victimes moins souvent citées - témoins de Jehovah, tsiganes, homosexuels - pour finir sur les juifs), et à la course à la guerre.

Chaque partie est divisée en chapitres simples; chaque chapitre est constitué de paragraphes clairs, le tout est admirablement structuré pour une bonne lisibilité. Car malgré le choix de faire un résumé, l'étendue des sujets abordés est telle que ce deuxième tome pèse 800 pages bien serrées, et qu'il faut pouvoir tenir la longueur sans lasser le lecteur. Evans s'en sort très bien. Il sait comment rythmer son récit; il utilise à bon escient des témoignages, comme Klemperer, ou des documents pour illustrer le récit sans s'embourber dans des détails. Il prend le temps de présenter les personnages clés du régime en de courtes biographies peu flatteuses. On retrouve tous les grands points bien connus du public - les jeux olympiques, les lois de Nuremberg, la nuit des longs couteaux, Guernica etc. -, mais sans déséquilibre par rapport aux autres aspects: Evans fait une synthèse, pas un résumé. Le tout est donc à la fois sérieux[1], complet et accessible. Une réussite.

Ce qui m'a surpris dans ce que je lisais? Sans être un spécialiste, je connais assez bien la période. Je n'ai pas été surpris, par exemple, de lire que la population enfermée dans les camps de concentration diminue entre 1934 et 1937, mais je l'ai été de lire qu'avant d'y envoyer en masse des juifs, les nazis y expédient d'abord les individus ne pouvant travailler ou vivant aux crochets de l'aide sociale (SDFs, alcooliques, vagabonds etc.). Je connaissais les grandes lignes de la politique d'aryanisation des entreprises juives et y ai vu un résumé sans parti pris. Par contre, je ne m'attendais pas à ce que la population allemande souffre de pénuries alimentaires dès 1937 - le rationnement est progressivement mis en place, l'utilisation d'essence est limitée etc. - tellement l'effort de guerre absorbe alors les forces vives du pays. Et je n'avais pas conscience que l'anti-intellectualisme du régime avait entrainé une diminution considérable du nombre d'étudiants dans tous les domaines [2] au point qu'on pouvait se demander comment la génération suivante aurait pu avoir la moindre capacité d'innovation et de progrès, même technique.

Evans épouse la thèse d'un Hitler cherchant la guerre dès sa prise de pouvoir (il suffit de lire Mein Kampf, bien sûr, mais rappeler les perspectives données dès le 3 février 1933 à la direction militaire aide aussi...). Il montre comment le pays s'emballe dans l'effort de guerre à partir de 1937, faisant tourner la planche à billets et devant alors nécessairement déclencher un conflit, seul moyen de ne pas subir l'inévitable inflation qui s'en serait suivi; comment également les victoires diplomatiques permettent au régime de distraire la population de ses soucis quotidiens, les industriels des brimades de l'administration nazie. Ceci dit, on aurait apprécié des données un petit plus précises sur, par exemple, ce qu'avait exactement apporté à l'Allemagne la mainmise sur l'Autriche et la Tchécoslovaquie; ou sur les accords commerciaux avec les pays des Balkans. Evans reste trop général, et sans doute un ou deux tableaux de chiffres lui auraient permis d'être plus pointu. De façon générale, Evans ne souligne pas les éléments en discussion dans la communauté d'historiens (à part, et rarement, dans les notes). Il montre l'état du consensus mais ne souhaite pas entrainer le lecteur dans les éléments les plus techniques.

Enfin, le texte fait le choix délibéré de laisser 2 sujets de côté. Toutes les couches sociales du pays, et l'impact du régime dessus, sont examinées une par une, à l'exception de l'armée. On dit bien, presque toutes les pages, que le pays est entièrement tourné vers la guerre, que toutes les catégories sociales sont graduellement déconsidérées sauf une, mais on ne prend pas le point de vue de l'armée elle-même. De même, la politique raciste des années 30 est traitée en détails, mais les éléments précurseurs de l'extermination elle-même (ex: l'absence de soins prodigués aux personnes âgées devant aller à l'hôpital, l'assassinat des malades mentaux) ne sont pas évoqués. On devine qu'Evans a choisi de garder ces thèmes pour son troisième volume, ce qui devrait lui permettre de donner une perspective complète, sans avoir à faire une rupture artificielle en 1939.

En résumé, un texte remarquable. Sans doute la référence à lire en premier pour saisir les multiples dimensions du régime.

Notes

[1] le volume de notes est d'ailleurs impressionnant; et il n'est quasiment pas un paragraphe qui ne soit justifié par une ou plusieurs références, le plus souvent récentes

[2] et d'abord en droit, puisque l'état de droit avait disparu...