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J’ai enfin lu ce livre vanté, considéré comme précurseur, et toujours cité avec révérence. Ce qu’il en est ? Un bon livre, certainement. Mais pas de quoi s’exciter autant, comme on va le voir.

Jacques Sapir nous propose une étude sur la doctrine militaire soviétique telle qu’elle s’est formée dans les années 30 et 40, et accompagne son texte d’une illustration: les campagnes de Mandchourie. Sapir n’écrit pas l’histoire du théâtre URSS-Japon, il s’en sert juste comme une application commode; il aurait pu en prendre une autre. Son texte ne peut se confondre avec, par exemple, une histoire de August Storm, et il doit avoir regretté d’avoir choisi un titre obscur, d’avoir publié chez un éditeur à l’image floue[1], car ce qu’il nous dit est diablement intéressant et son livre, jamais ré-édité depuis 1995, pas même présent au catalogue des Editions du Rocher, en aurait gagné en visibilité.

Sapir développe donc une approche synthétique de l’art de la guerre soviétique, dans une première partie extrêmement convaincante. Il montre comment les soviétiques, les premiers, font émerger le niveau opérationnel dans la pensée militaire, intermédiaire entre tactique et stratégique; comment la pensée militaire englobe d’emblée les aspects sociétaux, avec ses atouts et ses limites, et ne se contente pas d’explorer les armées et leur engagement. L’auteur s’appuie sur de nombreuses sources russes, ou sur des textes anglais basés sur des archives russes[2]. Le tout est intelligent, précis, clair et bien écrit. [3] Un plaisir.

Le point de vue soviétique est fouillé, ce qui amène naturellement à se poser la question de ce qui se passait en Allemagne. Cette comparaison n’est qu’esquissée, certains points sont soulignés, l’auteur semble tenté de s’y lancer, mais nous laisse sur notre faim. On aurait adoré une mise en regard systématique et fouillée des conceptions militaires, mais Sapir, peut-être, finit par se souvenir qu’il a titré son livre La Mandchourie oubliée. Une occasion ratée.

On en vient donc aux 3 conflits de Mandchourie, qu’il traite de façon inégale.

Grande originalité: il commence par la partie terrestre de la guerre de 1904-05, se concentrant sur l’avance japonaise depuis la Corée jusqu’à Moudken, sans insister sur le siège de Port Arthur. Je reconnais mon ignorance du sujet, et j’admire d’autant plus la facilité avec laquelle le texte a pu me guider dans les opérations. Sapir démontre que le vainqueur japonais avait, sans le savoir, maîtrisé la partie opérationnelle tout en échouant aux niveaux tactiques et stratégiques. Il insiste sur la timidité du commandement russe et sur les problèmes logistiques.

Pour la bataille de Nomohan, cet incident frontalier aux confins de la Mongolie et de la Mandchourie dégénérant en bataille rangée à l’été 1939, la première victoire de Joukov, Sapir s’appuie essentiellement sur les textes en anglais de Drea et Coox, parus dans les années 80. Il décrit en détails la situation, les forces en présence, les étapes de la bataille. Il a dessiné quelques cartes - dans un style très années 80 - qui sont claires et guident admirablement la lecture. Sapir ne perd pas de vue que son sujet est la doctrine plutôt que tel ou tel accident tactique. Il consacre un long développement aux conclusions qu’ont pu tirer les deux camps de la bataille. Ici, si le point de vue soviétique est convaincant, les hypothèses sur le Japon sont hasardeuses. Car l’auteur, mine de rien, nous parle de la Mandchourie sans guère avoir accès aux sources japonaises. Il rate quelques faits marquants[4] et n’a pas exploré les développements de la doctrine terrestre japonaise après 1940.

Cette limite devient criante quand est abordée le dernier sujet, la conquête en Août 1945 de la Mandchourie. Si le plan soviétique est parfaitement expliqué, si sa mise en oeuvre est bien rendue, il n’y a aucune profondeur de vue sur le comportement de l’adversaire japonais. La valeur des 800,000 hommes qu’il reste à l’armée du Kwantung, la crédibilité et l’exécution qu’a pu avoir le plan japonais de repli dans les montagnes à la frontière coréenne, l’effet du départ précipité de la population civile japonaise, enfin celui de la reddition du Japon du 14 Août, sont ignorés ou traités par dessus la jambe. Et même si Sapir veut d’abord nous parler des russes, on ne peut que conclure que la démonstration de l’art opérationnel soviétique aurait été plus probante face à un ennemi avec plus de consistance; comme les allemands pendant Bagration ou pendant l’opération Vistule-Oder, par exemple[5]

Alors qu’on pense que le texte est terminé, les dernières 60 pages sont une espèce de digression qui détruit en partie la très bonne image qu’on avait jusqu’ici. Sapir vient nous parler maintenant de généralités sur l’Union Soviétique, par exemple le "fétichisme du capital" ou d’autres "pathologies". On cherche en vain le fil rouge qui relierait tout ceci à ce qui précède. Sur les aspects militaires, il entreprend soudainement quelques pages sur le C3I (commandement & contrôle), certes intelligentes, mais qui auraient eu leur place dans un autre livre. Et la conclusion, qui décrit le conflit, contemporain à l’ouvrage, de Tchechenie, a beaucoup vieilli[6]; il aurait fallu en faire un article de revue plutôt que l’insérer ici. La Manchourie oubliée se termine en queue de poisson.

Au final, un texte à lire. La thèse est originale, le livre est bien écrit et se lit très facilement, même quand il est technique. Seul conseil: épargnez vous les 2 derniers chapitres.


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Après cette lecture, je ne peux m’empêcher de revenir sur les nombreux commentaires qui comparent Jean Lopez et Jacques Sapir[7]. On a entendu que Lopez "n’apportait rien de nouveau", par exemple. Or Sapir se base essentiellement sur des sources secondaires contemporaines, tout comme Lopez. On reproche à Lopez de synthétiser les travaux de Glantz et autres, or Sapir fait exactement la même chose avec le même Glantz, avec Coox, avec Drea . On a entendu que la description de l’art opérationnel soviétique par Lopez était moins bonne que chez Sapir. Cela peut se discuter, mais force sera de reconnaître que, chez Lopez, on examine en détail la différence avec la doctrine allemande. Et que les cas concrets qui servent à Lopez - les opérations de l’hiver 1945 en Pologne et en Allemagne - sont largement plus pertinents que la Mandchourie.

J’en viens à me demander si, tout simplement, les lecteurs ne se souviennent pas du choc de la nouveauté en lisant Sapir. En 1995, rien en français n’était aussi limpide. Une relecture du texte de Sapir, aujourd’hui, met en valeur la façon dont Lopez complète et enrichit le sujet. La lecture de Lopez souligne, en creux, les limites du Sapir.

Notes

[1] la liste des publications des Editions du Rocher met au défi de distinguer une quelconque ligne éditoriale

[2] déjà, Glantz. Les ouvrages "grand public" de Glantz ne sont pas encore écrits, mais Sapir a bien repéré ses premières publications, extrêmement techniques, sur le sujet

[3] cela semble une évidence maintenant, mais rappelons-le: La Mandchourie oubliée est également débarrassée de tout aspect idéologique. L’URSS est ici regardée par un chercheur objectif

[4] pour n’en citer qu’un, que l’infanterie japonaise qu’écrase Joukov était une division de bleusaille, et non une unité aguerrie par la guerre en Chine

[5] suivez mon regard...

[6] d’autant que Sapir rate complètement le fait qu’il n’y a aucun lien avec l’art opérationnel. Si une comparaison aurait pu être pertinente, ça aurait été avec les combats de rue de Stalingrad...

[7] par exemple, ici, ici, - où l’on considère le Sapir comme un "VRAI chef-d’oeuvre" -, ou encore ici