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Ce texte vient de paraître et est sans doute le premier en anglais à donner une perspective complète sur la guerre sino-japonaise de 1937-45. Un beau progrès par rapport aux rares sources existantes [1], mais un volume qui souffre toujours de lacunes béantes. On l’appréciera comme tel: bien meilleur que tout autre texte sur la Chine, mais loin du niveau d’homogéneité, de complétude, et d’analyse existant sur le front de l’est ou sur la guerre du Pacifique.

The Battle for China est un ouvrage collectif écrit par des chercheurs chinois, taiwanais, japonais et américain. L’idée n’est pas nouvelle[2] mais bénéficie ici d’un plan structuré. Plutôt qu’un recueil d’essais plus ou moins bien agencés, les éditeurs ont imposé un texte organisé et complet sur les aspects militaires du conflit. On passe ainsi du déclenchement de la guerre à l’examen des 3 principales périodes (guerre de conquête 37-41, guerre d’attrition 41-44, offensives finales 44-45) en présentant à chaque fois les points de vue chinois et japonais. Une réussite du texte tient en cette juxtaposition, pour chaque épisode, d’essais écrits par des historiens différents, l’un donnant la perspective japonaise, l’autre répondant avec la perspective chinoise. Si on lit plusieurs fois la même chose, c’est sous une lumière différente; et force est de reconnaître que la répétition n’est pas un mauvais moyen de bien appréhender les enjeux. Le texte fait le choix conscient de se concentrer sur les aspects militaires, puisqu’ils sont à la fois fondamentaux et mal connus. Les dimensions diplomatiques, économiques et politiques sont reléguées au second plan, tout comme les débats sur les atrocités perpétrées par les japonais.

La valeur de chaque essai est plutôt bonne. Les thèmes et les structures sont naturels. Les textes sont sérieux, les sources sont presque exclusivement chinoises ou japonaises. Comme toujours dans un recueil, on accroche plus ou moins au style des auteurs. Certains des textes sont des traductions du chinois ou du japonais, traductions arides et dont on sent qu’elles ne servent pas les originaux. Ainsi la description qui se veut épique et vivante d’épisodes de la campagne de Nankin tombe à plat; le contraste avec la fluidité de l’essai suivant est frappante. Plus généralement, on voit la différence entre les auteurs qui donnent d’abord une vue d’ensemble de leur sujet ou de leur sous-sujet avant d’entrer dans les détails et ceux qui commencent par donner une multitude de détails avant de parvenir péniblement à une conclusion[3]. La première démarche est plus fluide.

Sur le fond, The Battle for China apporte plusieurs éléments jamais lus aussi clairement. On comprend au récit détaillé des "incidents" entre 1932 et 1936, aux concessions que les japonais obtiennent sans jamais avoir à se battre, que le Japon pense arriver à une décision rapide et n’anticipe nullement une guerre prolongée. Son mode de pensée est "tant que je gagne, je joue", si bien qu’il est surpris qu’on finisse par refuser de lui céder. Pour les auteurs, la guerre a éclaté par erreur. Les japonais cherchent jusqu’au bout la bataille décisive, et ils ne la trouvent jamais. On ne peut s’empêcher de rapprocher cette stratégie de celle de l’Allemagne, qui réussit en France à gagner d’un coup, et cherche année après à année à refaire la même chose en URSS. Mais à une différence près: le corps expéditionnaire japonais en Chine n’est jamais vaincu [4]. Il gagne quasiment toutes les batailles mais perd la guerre, et cela ressemble étrangement au modèle des guerres de décolonisation qui suivront la 2GM.

Chaque épisode ou presque est l’occasion de rappeler l’asymétrie de puissance entre les deux camps. Les japonais peuvent engager les chinois à 1 contre 15 et l’emporter. Certaines batailles donnent 5.000 pertes japonaises pour 150.000 pertes chinoises[5]. Les auteurs estiment que c’est comme si l’affrontement avait opposé une armée moderne et une armée digne de la guerre de 30 ans. En même temps, contre les communistes, la lutte montre la supériorité des techniques de guérilla. La guerre sino-japonaise est ainsi le théâtre de 2 conflits inédits, la survivance d’une guerre entre modernes et anciens, et la première victoire d’une insurrection populaire contre une armée industrielle.

Deux chapitres sont consacrés à la campagne de bombardement de Chunking, lancée par les japonais en 1939 après qu’ils ont épuisé les possibilités de la guerre terrestre. Ces descriptions sont inédites, surtout sur la masse de moyens mis en place par le Japon. Pour la première fois, l’idée d’une soumission de l’ennemi par les airs est battue en brêche; avant les tentatives allemandes sur Londres, et la réciproque par le Bomber Command; avant les bombardements systématiques du Japon en 1945. Mais ces éléments sont aussi à rapprocher des tentatives de bombardement stratégique menées par les américains. Les japonais font 9500 sorties sur Chunking et lâchent 21.600 bombes pour un résultat mineur; les 10.000 tonnes de bombes lancées sur les japonais par les B29 basés en Chine ne pouvaient donc avoir le moindre impact.

Le texte souffre néanmoins de sérieuses lacunes. La première tient aux cartes, tout simplement. Nous sommes ici au niveau sous-standard. Il y a une dizaine de cartes au début de l’ouvrage, mais elles sont à la fois incomplètes et peu lisibles. Presque systématiquement, les lieux clés mentionnés dans le texte ne sont pas sur les cartes. Les noms des rivières sont omis. La carte de situation de la frontière birmane oublie la route de Birmanie. Et les flèches montrant les déplacements de troupes sont confuses, en partie par le choix d’utiliser des dégradés de gris pour différencier les camps. On ne pardonnerait pas ces approximations à un ouvrage des années 70.

Et sur le fond, plusieurs essais accrochent des conclusions sans lien avec leurs arguments. Comme le Japon a perdu la guerre, la facilité est d’affirmer que "les victoires opérationnelles n’ont pas été stratégiques". Mais cela, en plus du fait qu’on le sait avant d’avoir ouvert le livre, n’est pas amené de façon convaincante, en particulier quand sont traités les opérations de 1937-41. Sur Ichigo - la grande offensive japonaise de 1944, qui enfonce toutes les défenses chinoises et semble inopposable-, on assiste à de véritables contorsions des auteurs, l’un d’entre eux affirmant par exemple que Ichigo est une "catastrophe" pour le Japon parce qu’il reste 3 B29 à Chengdu capables d’atteindre Kyushu, et en dépit des 14 bases aériennes alliées détruites.[6]. Les chiffrent manquent singulièrement pour appuyer les démonstrations et on a plus d’une fois l’impression de propos incantatoires, aussi bien sur les aspects terrestres que sur les aspects aériens. Et si sont décrits en détails les moyens envoyés à la Chine depuis l’URSS et les USA, le texte ne se demande pas quelle pouvait être leur importance réelle par rapport aux ressources proprement chinoises. On a ainsi l’impression de voir les bons sujets, mais sans qu’ils soient traités à fond. D’ailleurs, le livre est étonnamment pauvre en what ifs. A part une seule fois, quand sont abordés les activités de la 11ème armée japonaise au centre du pays, les auteurs se concentrent sur la narration des événements sans guère se demander ce qui aurait pu arriver d’autre, quelles étaient les alternatives et quels étaient les choix forcés. Ce recul, cette profondeur d’analyse sont encore à construire.

Un des derniers chapitres remet en perspective le front chinois avec le reste du conflit. Une démonstration rigoureuse et inédite montre que ce n’est pas la Chine qui a aidé les américains en distrayant des troupes japonaises, mais l’inverse. Les américains ont soulagé la Chine; mais la Chine n’a jamais aidé les américains à aller plus vite dans le Pacifique. C’est l’attaque japonaise au sud qui a retiré de Chine la quasi totalité de l’aviation nippone; c’est Guadacanal qui a dérouté les divisions qui devaient lancer une offensive en Chine en 1943; et quand il a fallu renforcer les îles du Pacifique, les moyens ont été surtout prélevés de Mandchourie, pas de Chine (et d’autant moins que la flotte marchande japonaise était alors incapable de larges transferts de troupes). Les moyens engagés en Chine n’ont pas énormément évolué en 1941 et 1944, donc les chinois n’ont pas vraiment distraits les japonais du Pacifique. Cette thèse presque provocatrice donne a réfléchir.

En résumé, cet ouvrage est un bond en avant dans l’étude de la période. Il est le premier à être aussi complet et sérieux, et se met une tête au-dessus du reste. Il n’est toutefois pas encore au niveau de synthèse et de rigueur que l’on trouve sur d’autres thèmes.

Notes

[1] dans le meilleur des cas, 2-3 chapitres d’histoires plus générales sont consacrées à ce théâtre. Mais le plus souvent, le sujet est traité en quelques lignes, et en reprenant le point de vue de Stilwell sur l’incompétence de Chiang

[2] voir American, Chinese and Japanese Perspectives on Wartime Asia, ou bien encore China’s Bitter Victory

[3] le premier groupe est N, le second S. Devinez mon type

[4] sinon lors de batailles qui, si elles ont une valeur de propagande majeure, ne vont pas plus loin que l’affrontement tactique. Ainsi du coup de main des communistes de la 8ème Armée, qui détruit juste un convoi de ravitaillement escorté par 200 hommes; de la bataille, autrement plus sérieuse, mais tenant plus du fait d’armes que la victoire opérationnelle, de Taierzhuang en 1938; des batailles de Changsha, 3 fois attaquée et 3 fois abandonnée par les japonais

[5] les estimations côté chinois sont bien sûr imprécises

[6] Il y a une attitude amusante des auteurs japonais de l’ouvrage, qui ne veulent en aucun cas passer pour des sympathisants du Japon, et prennent un biais anti-japonais qui va parfois jusqu’à nier l’évidence