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Je viens de me livrer à un singulier exercice: comparer la 1ère et la 2nde édition du Koursk, de Jean Lopez.

Je ne redirai pas tout le bien que je pense de ce livre, le simple fait d'en avoir acheté la mise à jour suffisant à montrer mon intérêt. Il y a un plaisir de lecture à ce texte qu'on ne trouve que rarement dans la littérature militaire: structure limpide; extrême clarté des propos; équilibre entre description des enjeux stratégiques, des opérations et les récits de combats (ces derniers à la fois cités en larges extraits pour faire sentir l'ambiance, mais pertinents plutôt qu'exhaustifs, et à 100 000 lieues du journalisme). Et surtout cette volonté de synthèse et ce systématique esprit d'analyse: Lopez réunit à la fois l'ensemble des travaux du sujet et prend le recul permettant de questionner les alternatives historiques et les conclusions des historiens.

La 2nde édition compte plus de texte mais 15 pages de moins, simplement en ayant diminué la taille de la police. 16 pages de photos ont été ajoutées, photos judicieusement choisies qui illustrent mieux que tout écrit la typologies de la bataille: un combat sur terrain plat et sans abri naturel, où les blindés ont toute liberté, et où les lignes de défenses soviétiques ressemblent surtout aux tranchées de la 1ère Guerre Mondiale. On voit autant d'allemands que de russes, et les 2 photos de commandants ne sont pas les ennuyeux portraits vus ailleurs, mais des photos "en situation"[1]. Toutes les cartes ont été refaites suivant le format des livres postérieurs, bien plus facile à lire, mais sans modification de contenu à l'exception de détails.

La structure, les chapitres, les conclusions n'ont pas changé depuis la 1ère édition, mais Jean Lopez a intégré les derniers travaux sur la partie aérienne du conflit. Il s'agit là du principal ajout de la 2nde édition, et présent dans chaque aspect de la bataille, depuis les opérations de harcèlement de la fin du printemps 43 jusqu'aux batailles aériennes à chaque étape de l'affrontement. Ces passages s'insèrent naturellement dans le texte et donnent une perspective inédite: c'est la première fois, je crois, que je vois un livre d'histoire-bataille mêlant aussi intelligemment les opérations terrestres et aériennes. On voit comment l'aviation allemande, toujours puissante, ne parvient pas toujours à dominer le ciel; comment la valeur des pilotes allemands, en effet miroir des tankistes, donne un ratio de pertes presque toujours défavorable aux russes; et comment les chars allemands ne progressent plus en l'absence d'un soutien massif de l'aviation.

Et le livre de Jean Lopez passe ainsi d'une admirable synthèse des travaux existants sur le conflit à un objet proprement inédit. Ni Glantz, ni Newton, ni Zetterling & Frankson ne sont aussi complets - ni aussi accessibles. On ne trouvera pas, cette fois, de texte équivalent dans la littérature anglo-saxone.

Au chapitre des détails, Lopez a aussi changé quelques mots ici ou là. Deux ou trois anecdotes terrestres ont été ajoutées sans que les données ou les analyses en soient modifiés. A force d'étudier l'art opératif soviétique, Lopez n'affirme plus que Stalingrad est le seul exemple d'encerclement d'envergure mené par l'Armée Rouge[2]. Je lisais encore il y a un peu un lecteur critiquant ce parti pris: l'auteur a entendu la critique et corrigé sa copie.

Re-parcourant le Koursk après avoir lu les Stalingrad et Berlin, j'y retrouve les qualités de l'auteur: limpidité de la structure, clarté du texte, sérieux sans faille, exhaustivité de la recherche et esprit d'analyse. On apprécie en particulier les discussions détaillées sur les enjeux et le long chapitre conclusif sur les 'mythes' autour de la bataille. Je vois aussi que Lopez est encore légèrement dans le biais consistant à accumuler les explications (par exemple, ne donnant pas moins de 8 raisons pour expliquer la supériorité des tankistes allemands), donc n'ayant pas encore réussi à prioriser les facteurs. Et je lui en veux toujours de refuser d'ajouter un index à ses livres...

Notes

[1] Manstein est dans sa voiture de commandement et ne fait pas même face à l'objectif; la photo de Khrouchtchev au téléphone avec Staline depuis une tranchée semble toutefois posée

[2] p. 69 de la 1ère édition