En jetant un oeil à ma bibliothèque, je vois de nombreux textes lus il y a des années et dont je ne ferai jamais un commentaire poussé. Tenez, voici quelques notes éparses.

quelques indispensables

  • Hitler's Army, par Omer Bartov couv_Hitler__s_army.png

Bref texte - mais séminal - publié en 1991. Bartov se demande ce qui permettait à l'armée allemande une combativité remarquable même après des années de défaite et des milliers de kilomètres de retraite. La question n'est pas neuve mais Bartov détruit mécaniquement la perspective proposée dans l'immédiat après-guerre: il n'y a pas de "groupe originel", les unités ne sont pas composés d'individus ayant des liens familiaux ou géographiques leur donnant un esprit de corps particulier (et absent de l'armée américaine). Bartov suit pas à pas les unités engagées sur le Front de l'Est, met en évidence les colossales pertes, conclut que si de tels groupes pouvaient exister, ils ont été dissous dès fin 41.

Et que donc la cohésion est à chercher ailleurs: dans l'idéologie. Bartov remet en mémoire l'intensité de la propagande nazie auprès des hommes de ligne, dès avant la guerre, mais aussi tout au long du conflit.

La thèse est bien amenée et convaincante mais, pour des raisons qui m'échappent toujours, ne semble pas convaincre tout le monde[1]. Le livre, en tous les cas, est une étape fondamentale du changement de perspective sur la Wehrmacht, de la desconstruction du mythe de la Wehrmacht propre dans les années 90.

  • War without Mercy, de John Dower couv_-_WwM.png

Un petit peu le pendant du précédent sur le Pacifique - un ouvrage fondamental de nouveau. John Dower étudie les postures idéologiques des japonais et des américains pendant le conflit. Il met en évidence les sous-jacents racistes des américains contre le Japon en s'appuyant sur témoignages, comportements, mais aussi sur l'iconographie populaire (films, affiches, cartoons etc.), en en soulignant la différence avec le point de vue porté sur l'Allemagne. Pour ne citer que quelques illustrations, il n'y a nulle part d'équivalent au "bon allemand" dans les films et romans sur le Pacifique; et les japonais sont volontiers caricaturés sous forme d'animaux (perception non appliquée aux allemands), ce qui signifie aussi qu'il n'est pas nécessaire de les respecter plus que des non-humains.

John Dower étudie, en miroir, l'image qu'avaient les japonais des américains, montrant une acrimonie largement partagée par la population mais moins brutalement hostile.

Le texte appuie là où ça fait mal et provoque toujours des réactions violentes de lecteurs américains. Il a petit à petit corrigé la perception du conflit, comme on le voit par exemple dans la série The Pacific. Et, ce qui ne gâche rien, Dower écrit dans une langue remarquable.

  • Des hommes ordinaires, de Christopher Browning couv_-_des_hommes_ordinaires.png

Une description glaçante du comportement d'un bataillon de police dans la Pologne occupée. Les recrues sont "des hommes ordinaires", ni spécialement fanatiques ni d'un groupe sociologique particulier. Ils sont chargés de l'exécution de petits ghettos juifs à partir de 1942 et, malgré le dégoût initial, exécutent les instructions sans failles, et sans en ressentir de culpabilité particulière après coup.[2]

Quelques-uns dans le groupe refusent de participer aux exécutions (se débrouillant pour n'être jamais affectés aux groupes tenant les fusils, ou, tout simplement, signifiant qu'ils ne veulent pas aller jusque là) et ne sont jamais inquiétés par de quelconques représailles.

Christopher Browning cherche dans la dernière partie une explication à ce comportement, s'appuyant sur les travaux de psychologie sociale depuis la guerre (par exemple le Stanford Prison Experiment et l'expérience de Milgram) sans parvenir à une conclusion définitive.

Notes

[1] Par exemple, Jean Lopez, qui connait le texte, ne s'approprie surtout pas les conclusions, sans expliquer toutefois ce qu'il leur reproche

[2] Les mêmes témoignages sont exploitées par Goldhagen dans Les bourreaux volontaires d'Hitler, livre que je n'ai pas lu mais qui n'a pas la réputation du plus grand sérieux et dont la thèse - l'âme allemande comme de tous temps antisémite - tient plus de la polémique que de l'histoire