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Dans une rare tentative de diversification, j’ai abordé ce gros volume de synthèse publié il y a 20 ans, et j’y vois un texte inégal: aride, vieux, et pas la hauteur de son ambition pour sa première moitié (des origines à la Renaissance); mieux écrit, dynamique, et assez simple d’accès à partir des guerres de religion.

Les auteurs sont un groupe d’universitaires réputés, de ces vieux professeurs d’université qui ont atteint le sommet des honneurs que réserve la faculté et se lancent dans une synthèse ambitieuse qui pourrait presque passer pour leur testament. On attend tout leur savoir, toute leur finesse. Ici, ils veulent réhabiliter le fait militaire dans l’histoire, remettre à leur juste place guerres, armées et flottes dans l’histoire du Royaume, en débutant dès Clovis et, pour ce premier volume, jusqu’à la mort de Louis XIV en 1715. L’enjeu militaire est suffisament vaste en lui-même pour que les auteurs ne discutent rien du reste: politique, diplomatie, religion, évolutions de la société ne sont pas abordés sauf s’ils touchent directement à l’histoire militaire. Ce livre, pour un lecteur qui, comme moi, ne connait rien de rien à la période, peut constituer une parfaite introduction, et d’autant plus grâce à un positionnement synthétique, sérieux, mais non savant.

Les 10 premiers chapitres abordent les prémisses les uns après les autres: carolingiens, ère féodale, Philippe Auguste, la guerre de 100 ans, et une "première modernité" sous Louis XI. Le texte a une structure systématique. On survole rapidement les opérations militaires car on ne veut surtout pas faire d’histoire bataille (seule exception: une description de Bouvines). Puis on discute l’état des forces en France et l’armement disponible. Quand c’est possible, on ajoute quelques éléments sur la doctrine. Le tout est sérieux[1], mais cette approche "par petits bouts" est indigeste. D’une part, les opérations militaires sont expédiés si rapidement qu’il est impossible d’en saisir les enjeux, et d’autant moins que le texte ne s’appuie que rarement sur des cartes de situation. D’autre part, les descriptions des armées elle-mêmes (levée, composition, qualité, commandement etc.) sont statiques: on indique l’état à l’instant t, sans se demander ce qui a changé par rapport à la période précédente, ou même simplement comparer la situation de la France à celle de ses rivaux. Et le style de Philippe Contamine est aride et lassant: à l’analyse, il préfère les énumérations de troupes, de batailles, de domaines. Il ne prend qu’exceptionnellement du recul. Cette lecture est un sacerdoce.

C’est avec soulagement qu’on aborde les aspects navals - donc thématiques - ou qu’on glisse vers la Renaissance via un fort bon chapitre sur l’impact de l’artillerie. Et quand Contamine passe la main à André Corvisier, un minimum de plaisir de lecture revient. Bien que le découpage d’ensemble reste chronologique, Corvisier se pose aussi la question de l’impact des aspects militaires sur la construction de l’Etat via son administration, ou détaille ce qui ressort des traités de doctrine militaire de l’époque. Il garde encore le goût d’énumérations là où un tableau aurait suffit[2] mais on lui pardonne d’autant plus facilement qu’il aborde les interactions avec la société, qu’il sait différencier la publication d’un édit de son application concrête, le tout dans un style plus fluide. Petit à petit, quand on parvient à Louis XIV, on voit apparaître des cartes pertinentes ou un traitement graphique des données. Comme l’histoire qu’il raconte, le livre devient progressivement plus moderne.

Si l’on prend du recul sur cet ouvrage, on voit qu’il ne correspond qu’à un public fort restreint - au mieux aux étudiants jusqu’en licence, ou aux bibliothèques universitaires[3] - et que, loin d’être une référence, il a sans doute été rapidement oublié. Le texte ne s’adresse pas à des spécialistes, puisqu’il n’apporte pas d’éléments nouveaux mais se veut une synthèse. Le choix est d’ailleurs fait de ne pas encombrer l’ouvrage de notes, tout en ajoutant une iconographie riche mais parfois déconnectée du texte[4] et, ma foi, pourquoi ne pas faire confiance aux auteurs. Mais si c’est un public d’amateurs éclairés qui est visé, il aurait fallu être un poil plus pédagogique, ne serait-ce qu’avec quelques cartes correspondant aux récits, s’offrir une réflexion plus profonde sur ce que signifie le fait militaire à chaque étape de la formation du pays, identifier ce qui est spécifique à la France. Les auteurs, d’ailleurs, auraient pu se placer au-dessus de la mélée en soulignant, chaque fois, les questions ouvertes, les points que l’histoire n’a pas encore ou ne pourra pas éclairer; l’idée ne leur n’est pas venu à l’esprit.

Notes

[1] même si, ignare, je suis incapable de commenter une éventuelle impasse, d’apercevoir l’insistance sur un thème original, ou de repérer une thèse originale

[2] Pour donner un exemple: page 311, il énumère les 10 composantes de la maison du roi, des corps de troupes d’origine et d’usage variés, allant des 25 gardes du corps aux 1500 gentilshommes. Le lecteur reçoit une somme d’appellations pour chaque entité sans en savoir plus. L’auteur, satisfait de son énumération, ne se pose pas la question de savoir s’il s’agit d’un ensemble significatif. D’ailleurs, il ne fait même pas la somme du total...

[3] Au lancement, en 1992, chaque volume est vendu 550FF, cad, en tenant compte de l’inflation, environ 150 EUR au tarif 2011 ! Il y a de nombreuses planches d’iconographie, mais elles ne sont pas en couleur, contrairement à n’importe quel livre d’art

[4] j’ai en mains l’édition princeps, qui inclut une centaine de planches de photos. Je crois que la ré-édition en format poche - dont une photo illustre cet article - ne contient pas ces planches. Et aussi que la taille de la police rend le tout illisible...