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In the Ruins of Empire est un livre à l'ancienne sur l'Asie de 1945-46: le point de vue est essentiellement occidental, sinon américain; le travail d'analyse est parcellaire, sinon inexistant; il n'y a guère de synthèse, sinon les trois dernières pages. Ceci dit, le texte reste sur ce thème une introduction pratique, simple d'accès, et peu chargée idéologiquement.

Ronald Spector étudie la transition après l'occupation japonaise des territoires qui n'avaient pas été libérés pendant la guerre: Chine, Corée, Indochine française, Malaisie britannique, et Indonésie hollandaise[1]. Pour la période s'étendant d'Août 1945 au rapatriement des derniers soldats japonais (mi-1946), le livre se structure en une série de monographies de 2 ou 3 chapitres et tient en fait du recueil d'articles. Les derniers chapitres traitent rapidement la période 1946-1948, cette fois en juxtaposant les théâtres au sein des chapitres, l'auteur semblant avoir renoncé à un meilleur fil conducteur. Il reprend sans défaut les grandes lignes des événements. Sa perspective est moderne, et résume élégamment les travaux plus fouillés disponibles par ailleurs[2], si bien que le livre est une bonne introduction au sujet.

Mais si ces courtes monographies sont claires et faciles d'accès, leur structure en montre immédiatement les limites: Spector nous donne d'abord, avec pas mal de détails, les intentions des USA et des puissances coloniales européennes. Puis, il nous parle de la réalité de la situation sur place à la fin de la guerre, mais cela semble une simple toile de fond car le texte se concentre rapidement sur ce qu'il advient quand débarque une division de marines en Chine, quand les troupes indiennes retournent à Singapour, quand quelques français arrivent à Saigon. L'histoire y est donc racontée du point de vue occidental. Le biais est fort lorsque les USA sont concernés: malgré la connaissance qu'a Spector de la période, il s'en remet surtout aux sources qu'il a sous la main - la généralisation à partir d'anecdotes en étant le symptome, l'absence de références chinoises ou coréennes la cruelle démonstration. Et on tombe parfois dans la caricature: plus d'attention est portée, en Chine, à l'action de quelques commandos de l'OSS allant libérer les camps de prisonniers, qu'à la reprise en mains du territoire par Chiang. Et au Tonkin, fin 1945, quand le texte décrit l'arrivée des troupes chinoises, c'est par la réaction d'un américain voyant, du hublot de son avion, les colonnes de troupes. Un livre américain, à l'ancienne.

Pour les pays dont les américains sont absents, le texte est plus équilibré. Spector a dû aller chercher des sources britanniques, françaises, hollandaises, ce qui lui donne au livre un poil de pertinence en plus (même si le moindre détail des conflits internes à la diplomatie américaines reste mentionné).

On se demande toutefois ce qui pouvait pousser un historien à lier dans un même ouvrage toutes ces nations. Il n'y a pas de cadre aux différents récits, guère de réflexion sur des dimensions communes. Si, par exemple, la cohérence de la politique étrangère américaine sur fond de début de guerre froide était un thème naturel, de nombreux autres auraient pu servir de fil rouge: le comportement des troupes japonaises; la maturité politique des pouvoirs locaux - organisés en Indonésie, dans l'improvisation la plus complète en Corée -; les sous-jacents à l'attitude des puissances coloniales, aussi bien sur place qu'en métropole; les enjeux économiques; etc. Ces points apparaissent ici ou là dans le texte, sans jamais être reliés entre eux. Il se peut d'ailleurs qu'il ne soit pas possible de trouver de point commun pertinent - mais en cas, en quoi ce livre est-il nécessaire, pourquoi ne pas se contenter de monographies distinctes?

Notes

[1] quelques zones sont ignorées, par exemple Brunei et la partie nord de Borneo (britanniques), Taiwan (chinois, mais sous domination japonaise depuis bien plus longtemps que le reste de la Chine), la Thailande, les territoires non libérés des Philippines. Sur l'Indochine, ce qu'il advient du Cambodge et du Laos est laissé de côté, l'auteur ne traitant que le Vietnam

[2] Par exemple, The War for Korea