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Si vous vous demandez quelle impression donne un livre d'histoire allant dans le détail, ce récent opus de Glantz vous comblera. Vous y découvrirez nombre de péripéties rarement évoquées du début de Barbarossa, mais vous n'arriverez pas à en décoller pas pour questionner la validité des choix stratégiques allemands ou russes.

On ne présente plus David Glantz, historien majeur de la guerre entre Allemagne et URSS. Militaire passionné d'histoire, fondateur des Slavic Militaries Studies, Glantz est passé de textes auto-édités[1] à des ouvrages d'histoire accessibles à un public plus large, ou bien consacrés à une bataille en particulier (Kursk, Stalingrad, Mars, Kharkov etc.), ou bien donnant une perspective générale du conflit (When Titans Clashed, Colossus Reborn etc.) . Aucun des textes n'est 'majeur' en soi: c'est l'oeuvre complète, appuyée par l'exploitation sérieuse et obstinée des sources soviétiques, qui a eu l'impact de changer l'histoire.

Barbarossa Derailed est un projet de Glantz en cours de réalisation, et devant compter 4 volumes, dont j'imagine que chacun sera aussi épais que les 650 pages du premier. L'auteur détaille les opérations du Groupe d'Armée Centre en URSS de Juillet à Septembre 1941, cad l'ensemble des batailles pour et autour de Smolensk. La thèse sous-jacente est que le fameux "virage à droite" des panzers de Guderian, qui cessent, en Septembre 1941, de progresser vers Moscou pour foncer au sud et mener à Kiev le plus grand encerclement de la guerre, n'est pas dû à un brusque changement de stratégie venu d'Hitler, mais est la conséquence logique de la résistance acharnée des soviétiques à Smolensk et de l'usure manifeste du potentiel offensif allemand. En bref: c'est l'Armée Rouge qui a sauvé l'URSS, pas les 'erreurs d'Hitler'.

Glantz reprend méthodiquement les opérations de l'été 1941, dans une structure bien menée, ou chaque chapitre est consacré à ce qui se produit sur un front. On sait que cette méthode est bien plus claire qu'un bout à bout strictement chronologique qui saute chaque jour du nord au sud. A l'intérieur des chapitres mêmes, le point de vue alterne en fonction du camp qui a l'initiative. On voit les opérations plutôt côté allemand quand ils activent leurs panzers, plutôt côté russe quand les réserves lancent des contre-attaques, un choix qui se défend.

Il y a dans ce tome 1 presque 30 pages de texte par jour couvert[2], un niveau de détail où l'on suit chaque micro-opération, et c'est ce qui permet, finalement, de comprendre l'intensité de la lutte. On découvre les nombreuses mais futiles contre attaques soviétiques. On voit avec surprise une division de panzers surgir et faire avancer d'un coup la ligne de front restée statique 300 pages. On suit jour par jour la position effective des unités par rapport à ce qu'en connait le commandement, sentant le brouillard de guerre et la difficulté à gérer un front hyper mobile. On prend aussi conscience, Glantz étant méticuleux à décrire la préparation des opérations russes, comment la compétence du commandement soviétique progresse. Mi-Août, pour la première fois, l'Armée Rouge parvient à la fois à mener une attaque qui perce la ligne allemande - même si ce n'est que sur quelques kilomètres de profondeurs - et à repousser à l'inévitable contre-attaque de blindés. 3 semaines auparavant, les mêmes généraux en étaient incapables. On comprend surtout comment les divisions panzers allemandes, dont la mobilité, l'autonomie et la puissance semblent irrésistibles, sont trop peu nombreuses, trop précieuses pour que leur engagement ne soit pas murement réfléchi.

Mais Glantz a la réputation d'un auteur difficile, et ce Barbarossa Derailed est l'un de ses textes les plus abscons. L'ouvrage souffre d'une double faiblesse: être le développement gargantuesque d'un article synthétique de 20 pages; être le prétexte à l'impression in-extenso des documents originaux étudiés par Glantz. Il me faut être spécifique tellement les défauts de narration de Glantz atteignent ici la caricature, tellement on a l'impression que Glantz fait exprès de faire compliqué.

Tenez, par exemple, il y a ce goût pour l'énumération des ordres de batailles et des titres des officiers plutôt que pour les actions, ce qui donne des phrases comme:

At the junction of Ershakov's and Remezov's armies but to the rear, Lieutenant General Ivan Stepanivich Konev's 19th Army, which consisted of 25th and 34th Rifle Corps, 38th Rifle Division, and Major General Nicolai Iakovlevich Kirichenko's 26th Mechanized corps, regrouped northward from the Kiev region on 2 July, was to defend the Vitebsk region and back up the 22nd and 20th Armies

Ou des descriptions de combat comme:

While Kuntzen's LVII Motorized Corps still faced heavy resistance from Erschakov's 22nd Army along the Western Dvina River at Disna and Polotsk, Schmidt's XXXIX Motorized Corps was facing equally heavy resistance from 62nd Rifle Corps' 174th and 186th Rifle Divisions of Ershakov's 22nd Army along the Western Dvina at Ulla, 56 kilometers west of Vitebsk, and from 69th Rifle Corps' 153rd and 233rd Rifle Divisions of Kurochin's 20th Army in the Senno region, 65 kilometers east of Lepel'

Ceci, ajouté à l'usage immodéré des adverbes - pas un combat qui ne soit un 'heavy fight', un rapport qui ne dise clearly, une transition qui ne débute par meanwhile etc. - rend le texte aride. Et si Glantz trouve un bon mot - par exemple comparer le positionnement des divisions blindées à un jeu de chat et souris - il faut qu'il le répète à chaque occasion. J'ai bien dû lire 10 fois cette histoire de chat et souris...

Et autant dire qu'il est impossible de suivre quoi que ce soit sans cartes détaillées, et Glantz en fournit d'ailleurs plus d'une centaine. Il omet juste de donner au lecteur une carte stratégique permettant d'avoir, une seule fois au moins, l'ensemble de la situation sous les yeux. Il est ainsi impossible de comprendre la géographie générale du terrain, ne seraient-ce que les principales rivières.[3]. Et à l'inverse, les limites du réseau routier, l'importance des voies ferrées ne font pas l'objet de cartes...

Et le format des 100 cartes n'a pas été homogénéisé pour ce texte[4], ce qui donne des choses comme suit:

Glantz_-_photocopie_d__atlas.jpg Ici une photocopie d'atlas anotée par Glantz.

Les noms de villes ont parfois été tapés plus clairement que sur l'original (ex: Roslav'). Les unités allemandes et russes sont dans la même police. La ligne de front n'est pas marquée.



Glantz_-_carte_allemande.jpg Voici la copie d'une carte allemande, ainsi que le montrent les termes notés.

Cette carte est en fait un agrandissement d'une carte plus large. On arrive à distinguer que Mogilev, assiégée, est au centre. Les positions allemandes sont précises, mais les positions russes sont approximatives. Ce type de cartes est le seul disponible pour Août et la lecture attentive du texte montre que les positions, même des allemands, sont parfois erronées...



Glantz_-_carte_origine_inconnue.jpg On a parfois des cartes d'origine inconnue, sans doute tirées d'autres livres d'histoire.

Même avec la légende succinte, il est extrêmement difficile de comprendre un tel schéma, d'autant que les petits losanges symbolisant les unités ne sont pas d'usage classique.



Glantz_-_carte_propre.jpg Il y a enfin (ouf!) des cartes refaites par Glantz.

Les principales villes, et seulement elles, sont notées (ex: Vitebsk au centre). Un dégradé distingue les soviétiques des allemands. Quelques flèches soulignent les mouvements les plus importants.

Mais Glantz n'a préparé de telles cartes que jusqu'au 3 Août. Sur toute la fin du livre, il faut se débrouiller avec les types précédents...




En fait, le livre patit de sa génèse. C'est à l'origine un court article synthétique, court article dont on retrouve les pages pointues mais bien écrites ici ou là dans le texte. Mais qui a été engrossé de centaines de pages de document mises bout à bout dans la narration. En particulier, Glantz nous livre les ordres détaillés envoyés aux unités ainsi que les rapports en remontant le soir même. Il s'agit de textes faisant 2-3 pages dont voici un court extrait:

19th Army: attacking along its entire front since 0700 hours on 18 August to develop success in 50th RD's sector; 50th RD: captured Makov'e with its forward units and reached the Loinia River at Kazakova by 2100 on 17 August with one company but, after an enemy counterattack, withdrew to the easter outskirts of Kriukovo and the woods to the south by 2300 hours; 89th RD: captured Novaia Korov'ia and Stepankina; 64th RD: captured Hill 203.4; The army's remaining forces: occupying their previous positions at 0500 hours on 18 August; Enemy losses on 17 August, according to preliminary account: 12 guns of various caliber, 5 sub-machine guns, 10 bicycles, 1 radio station, and 1 prisoner in the fighting in the Zadnia, Makov'e and Kriukova region and one enemy battery and one tank destroyed in Makov'e; Losses on 17 August: 37 killed and 43 wounded

Je ne vois pas qui peut bien être intéressé par le fait que dix vélos et une radio ont été détruits ici et qu'un prisonnier a été fait là: on cesse vite de lire ces passages pour s'attacher aux courts paragraphes les liant. Pire encore, comme les ordres sont cités en totalité, il arrive qu'ils couvrent plusieurs sections du front, si bien qu'ils doivent être (en partie) répétés un chapitre plus loin. Et Glantz semble parfois se moquer du lecteur, présentant par exemple un fait "caché dans le rapport suivant" (à vous de le trouver dans les 3 pages qui viennent), ou nous donnant intégralement à lire des ordres pour commenter ensuite "qu'ils n'ont été suivi d'aucun effet"...

Bref: l'auteur est incapable de mettre des priorités. Et cette lacune en cache une autre: alors que Barbarossa Derailed se veut une référence, les aspects logistiques et aériens sont presque totalement ignorés. La guerre selon Glantz reste une histoire de fantassins et de blindés. Aucune notion, même superficielle, des forces aériennes en présence. La logistique, dont l'importance est soulignée comme on cocherait une case obligatoire, est traitée au niveau des généralités, pour en noter la difficulté côté allemand, mais sans qu'aucune conséquence pratique ne s'en ressente. Et comme Glantz a du mal à avancer un fait qui ne soit pas directement tiré d'un document, on privilégie l'énumération des noms d'unités à l'évaluation de leur puissance réelle; Glantz ne se permet qu'exceptionnellement d'estimer les dégâts consécutifs aux opérations qu'il décrit. Même les aspects terrestres restent parcellaires, un comble!

Alors, peut-on recommander Barbarossa Derailed? En adoptant une lecture sélective, en sautant les documents et en me concentrant sur les opérations, en cherchant les nouveautés et en tâchant de ne pas m'irriter des lacunes, j'y ai beaucoup appris, et je sens que beaucoup d'éléments sont inédits. Mais quel effort pour entrer dans le texte! On pardonnera à tous ceux qui se découragent.

Notes

[1] sortes de photocopies hostiles au format A3

[2] 580 pages de texte pour 55 jours, du 10 Juillet au 24 Août

[3] C'est d'avoir joué deux parties de A Victory Denied qui m'a permis de suivre. Par exemple, le texte ne précise pas l'importance du corridor terrestre entre la Dvina et le Dniepr qui permet d'attendre Vitebsk et Smolensk...

[4] l'auteur nous promet dans le volume 4 de nombreuses cartes en couleur, c'est vrai