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Tout comme toute l'histoire militaire depuis 20 ans ramène progressivement les talents de l'armée allemande à ses justes proportions, l'histoire générale a battu en brêche le mythe de la Wehrmacht propre. Ce Crimes de la Wehrmacht, au titre racoleur, donne un résumé de l'historiographie allemande consacrée au rôle de l'armée dans les crimes du 3ème Reich, en ouvrant d'intéressants sujets sur les prémisses du nazisme et sur la façon dont l'histoire s'est écrite après-guerre.

On se désole toujours, quand on s'intéresse à la 2GM, du peu de textes traduits en français, et encore plus que nos éditeurs ignorent presque complètement le travail des historiens allemands. On saluera donc cette traduction, bien qu'on eut préféré le titre original, La Wehrmacht. Conceptions de l'ennemi, guerre d'extermination, légendes [1], qui annonce les 3 thèmes du livre.

Wolfgang Wette souligne que le terreau idéologique sur lequel le nazisme construit quand il arrive au pouvoir est tristement riche. La perception méprisante des russes, l'antisémitisme, sont déjà dans un certain imaginaire collectif avant Hitler. Un exemple parmi d'autres: le Casque d'Acier, la principale association d'anciens combattants, exclut de ses rangs tous les "non-aryens" 10 ans avant les lois raciales. Et quand ce qui n'est déjà plus la Reichswehr épure ses rangs en1934, elle ne trouve que 70 juifs parmi ses 100,000 soldats... Wette conclut qu'en aucun cas l'armée n'a été "victime d'un détournement" par les nazis.

Puis, le livre se concentre sur le début de la guerre contre l'URSS. Il rappelle que Hitler informe 250 généraux, 3 mois avant l'attaque surprise, que cette guerre sera un "combat d'extermination" sans équivalent dans l'ordre "habituel" de la guerre. La Wehrmacht accepte sans réagir. On apprécie le sens politique d'Hitler, qui choisit de ne pas prendre par surprise ses subordonnés, leur laissant même le temps d'intérioriser les consignes. Cela permet à la fois de rendre quiconque ne proteste pas complice, et assure une exécution plus efficace des ordres brutaux que l'administration se met ensuite à rédiger.[2] Wette rappelle succintement comment l'extermination des populations se fait, dès le début du conflit, sous les yeux de la Wehrmacht, souvent avec son aide active - ne serait-ce que parce qu'un Einsatzgruppe de 70 personnes ne peut pas à lui tout seul assurer l'assassinat de milliers de victimes - et par les ordres de ses plus hauts gradés. Mais Wette n'a pas pour but de présenter tous les crimes de la Wehrmacht, et il lui suffit de souligner la connaissance qu'a toute l'organisation, et son implication directe dès 1941, pour conclure à la banalité du comportement criminel.

Enfin, Wette consacre un long développement à la "mémoire collective" qu'ont les allemands de la Wehrmacht après guerre. Il décrit la génèse et l'influence du mythe de la Wehrmacht propre. Il indique comment, dès la fin des années 60, les universitaires prennent conscience de l'étendue des crimes de l'armée, et comment, du débat de spécialistes au début des années 80 on passe à une conscience populaire de la réalité via la grande exposition itinérante de 1995.

Le tout est facile à lire, la structure étant limpide et la traduction d'Olivier Mannoni fluide. Wette trouve à peu près l'équilibre entre détailler quelques exemples pertinents - sans tomber dans le sensationnel - et faire progresser son texte. Et il s'appuie sur d'épaisses références renvoyant le plus souvent à des historiens allemands (souvent non traduits, tel Manfred Messerschmidt).

Mais le livre tient par instants plus du pamphlet que du texte analytique. Par exemple, dans les années 20, on apprend plus sur "l'imaginaire collectif" des mouvements militaristes que sur celui de la Reichswehr elle-même, dont on dit brièvement que Seeckt, son dirigeant, la voulait coupée de la politique. Pendant le conflit, si Wette évite d'en rajouter dans les descriptions des atrocités, il passe trop rapidement par-dessus la campagne de Pologne, pendant laquelle le comportement criminel allemand est déjà manifeste.[3] De même, Wette balaie du revers de la main l'importance des "crises des généraux" face aux ordres d'Hitler: on aurait aimé une démonstration plus précise qu'une simple affirmation.

La dernière partie du livre, sur le mythe de la Wehrmacht propre, est sans doute la plus intéressante. La falsification remonte... au 9 Mai 1945, avec la déclaration de Dönitz annonçant la fin de la guerre, et est détaillée dans un mémorandum confidentiel rédigé par Brauchitsch, Halder, Manstein et Warlimont en Novembre 1945. Les procès, les mémoires, les relais de propagande trouvés même chez les historiens alliés viennent ensuite.

Mais la description de la "vie du mythe" jusque dans les années 80 est superficielle. Gros trou: il y a impasse complète sur les développements en RDA. Et les étapes présentés en RFA ne sont que des "grandes lignes", celles qui feraient la une de magazines, plus que ce qui ressortirait d'un travail en profondeur. On évoque par exemple les décrets donnant en 1965 et 1982 l'usage à faire de la tradition dans l'armée, point nécessaire, mais qui ne compense pas l'absence d'éléments sur l'état d'esprit et les comportements des officiers et des soldats de la Bundeswehr. Wette souligne combien cette histoire reste à écrire, par exemple pour comprendre les jeux politiques amenant au vote, peut-être sans trop en avoir conscience, d'une amnistie en 1968. Dans les années 90, la perception évolue enfin. Une caserne allemande est nommée en homage à un soldat exécuté pour avoir aidé des juifs en Pologne soviétique, un éloge de la conscience fasse à "l'obéissance aux ordres", et Wette conclut que peut-être, l'imaginaire allemand considère maintenant le 8 Mai 1945 comme un jour de libération plutôt que de défaite.

Notes

[1] Tout comme on aurait préféré, pour le Comment Hitler a acheté les allemands, de Götz Aly, une traduction plus littérale du titre original

[2] Le même principe est utilisé par Goebbels quand il informe les principaux dirigeants du pays - Gauleiter etc. - des détails de la solution finale en 1943. Il s'agit de mettre tout le monde dans le bain.

[3] Rappelons par exemple que, du 1er au 4 Septembre 1939, on compte déjà 18 cas d'exécutions de masse en Pologne, faisant chacune de 25 à 750 victimes. Sur ces 18 cas, 16 sont du fait exclusif de la Wehrmacht, les 2 autres étant dus, pour l'un, à la SS, pour l'autre à un corps franc