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Certaines œuvres sont une volonté de détruire des idoles. Il y a Proust contre Ste-Beuve, Levinas contre Heidegger. Et Martin van Creveld contre Clausewitz: cette Transformation de la guerre est d'abord une charge systématique, argumentée, et convaincante contre De la guerre.

Après une introduction rappelant que la plupart des conflits post-2GM sont des guerres de basse intensité, et en démontrant avec audace que l'arme nucléaire ne sert strictement à rien, van Creveld critique systématiquement les concepts de Clausewitz. Son argument essentiel: la théorie de Clausewitz n'a de pertinence que pendant le court espace (temporel, géographique) de l'Europe moderne, et ne vaut rien au-delà. S'appuyer dessus aujourd'hui est courir à l'échec.

Par exemple, La "trinité" Etat-Armée-Civils n'a de sens que lors des guerres entre Etats, qui sont l'exception depuis 1945 et n'existaient pas avant le 17ème siècle. Point que Clausewitz balaie du revers de la main, la guerre s'appuie bien sur le droit (prisonniers, non-combattants, armes), et avec des conventions variées suivant les époques, mais toujours présentes. Van Creveld admet juste les notions de friction et d'incertitude, mais par une homothétie inspirée, montre qu'elles s'appliquent aussi bien au groupe d'armées qu'à la section, ramenant ainsi à sa mesure la "stratégie" tant vantée des états-majors. La guerre peut être faite pour la religion, pour la justice, pour la survie ou... pour la guerre - donc pour bien plus de choses que comme "continuité de la politique". D'ailleurs, son ressort essentiel est le danger, le fait de risquer sa vie: la psychologie humaine montre que les armées n'ont pas besoin d'une cause "politique" pour se battre.

Le texte est inspiré, vivant, lancé à toute vitesse comme un avion à réaction. Van Creveld s'appuie sur toutes sortes d'exemples, de l'antiquité à la guerre du Liban, trouvant toujours le cas pertinent. Le livre pousse tellement la logique anti-Clausewitz que les démonstrations bien amenées alternent parfois avec des passages incantatoires (on considère comme l'exception ce qui est Clausewitz-ien et comme le cas général ce qui ne l'est pas, même contre l'évidence). Mais la lecture est stimulante, ne serait-ce que par cette sorte de jeu de destruction méthodique qui la sous-tend.

Après toutes ses remises en causes, van Creveld a du mal à construire une nouvelle théorie. Trop conscient de l'immense variété de situations, son dernier chapitre ne convainc qu'à moitié; d'autant que, 20 ans après son écriture, on voit bien que certains conflits de basse intensité n'ont pas été gagnés par le "faible" (Pérou, Irlande du Nord...). L'exercice d'anticipation est un art bien compliqué...

On recommandera la lecture de cet ouvrage, devenu un classique d'école de guerre, à tous ceux intéressé par la théorie militaire. Et en plus, vous en apprendrez plein sur Clausewitz sans avoir besoin de le déchiffrer vous-mêmes.