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Le nouveau volume de Jean Lopez aborde cette bataille, peu documentée dans les monographies, avec un singulier mélange d'aisance et d'expérimentation, une sorte d'entre deux où l'on retrouve ce qui fait la qualité de l'auteur - documentation impeccable et esprit d'analyse - à côté de choix stylistiques hasardeux et d'une structure curieuse.

Pour décrire la bataille de Tcherkassy-Korsun, au début 1944, Lopez commence par une longue introduction faisant le lien depuis Koursk et décrivant méthodiquement la progression soviétique jusqu'au franchissement du Dnepr et à la libération de Kiev. Cela permet de cerner comment le saillant de Tcherkassy se forme tout en comprenant l'état de fatigue des unités des deux camps, et de saisir ce qui se passe, à peu près au même moment que Tcherkassy, sur le front plus au nord. Cette première partie laisse une impression curieuse. Comme ce n'est qu'une introduction, la structure n'est pas systématique (pas de revue précise et critique des forces en présence, des plans de chacun etc.) mais a néanmoins gonflé à 140 pages, avec des digressions - certes bien faites - sur la doctrine et la pratique aéroportée russe ou sur la petite contre offensive de Manstein vers Zhitomir. Tout ceci est instructif mais on se demande vaguement où l'auteur nous emporte.[1]

Puis arrive la bataille elle-même, et si la structure reprend la rigueur habituelle de Lopez, on ne parle plus que par allusion de tout ce qui a occupé les 140 pages précédentes. C'est comme on s'était tout d'un coup mis des oeillères, comme si le texte avait progressé par réductions successives, passant de l'ensemble du front à l'Ukraine, de l'Ukraine au Dnepr, du Dnepr à Tcherkassy. Sur Tcherkassy même, Lopez est aussi complet que possible, mais en refermant le volume, on reste vaguement sur sa faim: que s'est-il aussi passé sur tous ces autres fronts dont on a suivi le détail le premier quart du livre?

Je me dois de commenter le style de ce volume tant il m'a déconcerté. Il y a d'un côté un tour de force, une capacité à rester fluide aussi bien dans les descriptions analytiques (état des forces, biographie des commandants, plans opérationnels, conséquences de la bataille) que dans la description des affrontements. Les récits de combat au milieu de la boue, des tempêtes de neige, de la nuit et des coups de mains, nullement répétitifs, sont d'une intensité saisissante.

Mais à côté de cela, Lopez s'est mis à jargonner, il nous gave de Landser, de Panzerwaffe, de Pak, de Standbefehl, de Kettenhunde, de Kriegstagebuch... On en tombe à des phrases absurdes comme Le Vojd verra (sa) conception du Schwerpunkt se rapprocher de celle de la Ostheer[2]. La syntaxe se délite, voici le match entre T-34 et Panther-Tigre, la météo qui décide des stop and go, les péchés contre l'art opérationnel, la phalange des proches de Manstein... On a l'impression d'une contamination d'un style journalistique, au bord du feuilleton, et qui en est presque à déséquilibrer ce bel ouvrage de synthèse.

Y a-t-il une thèse conductrice? Certainement, et elle ne surprendra pas les lecteurs des précédents ouvrages de Lopez: les allemands n'ont rien compris à la guerre que mènent les soviétiques; ces derniers ont maintenant une bonne maîtrise de leurs opérations, et sont sur le point d'y exceller. Lopez nous décrit par exemple les combats à l'est de Kiev - donc loin de Tcherkassy - juste pour appuyer le point, montrer qu'une contre-attaque dont Manstein reste fier dans ses mémoires, si elle a bien repris 50km, n'a nullement menacé l'énorme tête de pont soviétique au-delà du Dnepr. La longue comparaison entre les blindés des deux camps est une des meilleures qui soient. Après avoir décortiqué les caractéristiques techniques des véhicules, Lopez prend du recul: les matériels ont des objectifs différents. Les russes on besoin d'un 'canon sur chenilles' qui doit aller vite et loin; les allemands d'une défense tactique, dans un rayon de quelques dizaines de km, et qui peut s'accomoder d'une mécanique compliquée à entretenir et d'une consommation d'essence gloutonne. Les russes cherchent à détruire les chars ennemis avec artillerie anti-chars ou aviation, pas à coups de T-34. Leurs chars sont là pour exploiter, pas pour détruire. Aussi la comparaison entre les matériels, quand on a compris les enjeux opérationnels, n'a-t-elle pas de sens.

Sur Tcherkassy même, Lopez montre plutôt la combativité et créativité de chaque camp, les russes surprenant les allemands en fermant la poche, puis en paralysant l'effort de secours, mais étant surpris à leur tour quand les assiégés lancent un effort de sortie par une nuit de tempête. Le texte suit en général le point de vue de celui qui bouge, sans fétichisme particulier sur un général ou une unité[3]. Les cartes sont presque toujours complètes, incluant tous les lieux mentionnés dans le texte, même si le récit tombe parfois au niveau des régiments tandis que les cartes ne descendent pas en-dessous de la division. Le texte donne l'impression d'avoir cherché les sources disponibles des deux côtés, en s'appuyant en particulier sur les actes d'un symposium de 1985, et en se permettant ici ou là d'ajouter quelques témoignages originaux récupérés par Lopez lui-même.

Ce Tcherkassy est ainsi réussi, même si la structure curieuse ne le met pas au niveau d'élégance mathématique de Berlin ou de Stalingrad, et à condition de passer par dessus les dérives occasionnelles de style pour profiter des passages les mieux aboutis.

Notes

[1] ceci explique peut-être pourquoi les cartes, plutôt bonnes, ne sont pas aussi complètes qu'elles auraient pu l'être. Le texte insiste par exemple sur l'importance des voies ferrées, mais les cartes ne les indiquent pas souvent. Les routes auraient aussi pu être systématiquement soulignées, surtout dans un environnement où elles sont rares donc précieuses

[2] en français: Staline concentrera ses troupes au point critique comme le font les allemands

[3] les gourmands de récits de SS seront déçus, la Wiking et la Wallonie étant traitées comme n'importe quelle division d'infanterie