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Les mémoires de combattant sont un genre à part entière. A mi-chemin entre documents d'archives et travail d'historien, elles sont précises sur les victoires et accumulent les excuses pour justifier les échecs; elles sont l'occasion de régler de vieux comptes, de préférence contre des homologues décédés; et elles sont le plus souvent écrites par les vaincus, qui doivent avoir plus de temps à leur disposition que leurs adversaires victorieux. A tout ceci, le texte de Giap est une exception: le glorieux général a vaincu la France puis les USA en 30 ans de campagne: toujours vivant, centenaire cette année, il n'a pas besoin de s'édifier une statue tellement la sienne est évidente. Son texte, publié dans les années 90, surprend par son ton posé, sa modestie, et sa pertinence.

Les Mémoires de Giap concernent seulement la guerre d'Indochine. Giap ne revient pas sur son enfance ni sa formation: il commence son récit en 1946, lors de l'insurrection du 19 Décembre contre toutes les implantations françaises. Ce premier volume décrit ensuite, à peu près dans l'ordre, les différentes phases de la guerre jusqu'en 1950: la durée des sièges initiaux à Hanoi ou Hué; l'ambitieuse campagne lancée par les français à l'automne 47 qui, si elle surprend le Viet-Minh, ne parvient pas à en réduire le sanctuaire; l'initiative passée aux communistes, d'abord par harcèlement des communications françaises puis par attaque des points fortifiés; enfin la préparation d'une grande campagne finale pour 1950, dont on sait qu'elle n'aura pas encore le succès escompté.

La grande qualité du livre tient à l'évolution de la doctrine viet-minh. Giap le rappelle en passant: l'Indochine est première défaite d'une armée moderne par une armée populaire. Les vietnamiens n'ont pas d'exemple sur lesquels s'appuyer et, s'ils compulsent Engels et Clausewitz, il leur faut en fait tout inventer. En face, la France a une longue expérience coloniale pour jouer, à côté des armées, sur les aspects diplomatiques, économiques (pour assécher l'économie de la "zone libre") et politiques. Le viet-minh combine donc endoctrinement politique, pour souder le peuple au-delà des différences régionales, et développement militaire. Après l'insurrection surprise de fin 1946, la guérilla cherche "beaucoup de petites victoires pour en faire une grosse", mais ne se contente pas d'armer les milices villageoises: Giap organise aussi des bataillons mobiles, autonomes, pouvant s'infiltrer et s'embusquer en force chaque semaine à un endroit différent. Quand vient le temps d'attaquer les places fortes françaises, Giap nous rapporte le professionnalisme de son organisation: reproduction grandeur nature des lieux à assaillir, entrainement constant, test d'armes de pénétration pour briser les parois renforcées, enfin retour d'expérience systématique après les premières tentatives d'assaut. Le viet-minh est modeste et pragmatique: il sait qu'il a à apprendre, que le combat est une excellente école, à condition de pouvoir formaliser ce qui fonctionne et corriger ce qui ne marche pas.

Même si cet aspect est 'facile' a posteriori, Giap montre également comment le viet-minh s'est engagé dans la durée. A le lire, l'insurrection initiale ne visait pas à prendre le contrôle du pays, mais était d'abord une démonstration de la primauté du viet-minh parmi les indépendantistes et de la capacité à battre, même temporairement, la puissance coloniale: une thèse probablement contestable. Toutefois, Giap montre comment formation militaire et industrie d'armement ont été d'emblée pensées pour la durée, et toujours selon une organisation dispersée et ultra-mobile. Le viet-minh organise des écoles de sous-officiers puis d'officiers, Giap ayant vite compris qu'il a là une lacune face aux français. Et il lance, sans autre ressources que ce qui est disponible dans les zones "libres", une industrie d'armement dont le principe est la spécialisation sur quelques armes (mines, grenades, bazooka) et le développement d'armes spécifiques pour détruire blindés et fortins. Faire des fusils, par exemple, n'est pas une priorité: il vaut mieux les récupérer à l'ennemi. Ces choix sont fondamentaux pour la conduite du conflit, et révèlent de nouveau la doctrine viet-minh; des petits pas obstinés plutôt que des brusques changements.

Le ton du texte surprendra les lecteurs ayant eu d'autres mémoires en main. Le "je" est singulièrement absent, à part pour quelques anecdotes: les décisions sont impersonnelles, même si on comprend bien que Giap en est la puissance motrice. Ho-Chi-Minh est bien sûr parfait, fin et exemplaire. L'admiration que Giap lui porte est toujours vive est sincère. La direction communiste est toujours unie et il ne transparait qu'exceptionnellement des divergences d'avis (sur des points techniques uniquement), jamais la moindre lutte politique. Et si l'extension de la "zone libre" s'accompagne de répression, tel n'est pas le sujet du livre. Ce texte ne contient aucun règlement de compte, aucune amertume. L'auteur veut laisser un texte fédérateur, pas partisan.

Enfin, le lecteur doit être prévenu que ces Mémoires sont un petit peu ardues pour qui n'est pas (très) familier de la géographie du Viet-Nam. Il y a bien 2 pauvres cartes, mais on y cherchera en vain la plupart des lieux du texte, ou encore une estimation de qui contrôle quoi. Alors que les axes routiers sont essentiels pour comprendre le conflit, que le texte mentionne régulièrement les zones de guerre viet-minh, le texte ne nous en donne aucune carte... Il faut se laisser porter par la narration, contraint et forcé. D'ordres de bataille ou de conséquences chiffrées des engagements, il n'en est guère sinon pour détailler des pertes françaises (mais au niveau tactique: 200 hommes et 50 véhicules dans telle embuscade, etc.), ou, occasionnellement, pour corriger ce qui a été lu chez des historiens ou mémorialistes français. Mais on se rend mal compte de la puissance effective du viet-minh, et encore plus mal des pertes subies lors des campagnes, que ce soit par combat ou à cause des conditions de vie.

Ceci dit, on trouvera peu d'équivalent à ces mémoires: un texte fin écrit par un leader insurrectionnel à la profonde intelligence, racontant le point de vue viet-minh sans abrutir le lecteur d'idéologie. Une œuvre suffisamment singulière pour la recommander.