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Ian Kershaw s'interroge dans ce texte singulier sur comment les dirigeants politiques ont été amenés à prendre certaines des décisions fondamentales de la 2GM. En filigrane, il pose la question de la liberté des acteurs, semblant conclure que les circonstances, les croyances idéologiques ancrées dans les individus et le poids des choix passés ôtent quasiment toute liberté de faire autrement que ce qui s'est effectivement produit.

Le texte décrit une dizaine de décisions majeures ayant par hasard eu lieu en 18 mois, entre le printemps 1940 et la fin 1941: le Royaume-Uni décide de ne pas négocier de paix après la chute de la France; l'Allemagne décide d'envahir l'URSS, le Japon de se diriger 'au sud', l'Italie d'envahir la Grèce; Staline décide de ne pas croire à une attaque allemande; Roosevelt s'engage sur la voie d'une 'guerre non déclarée' pour soutenir Churchill; enfin, Hitler décide d'exterminer les Juifs.

Après quelques éléments de contexte, Kershaw se demande quelles ont pu être les alternatives, mais comme il se méfie terriblement de la "spéculation contrefactuelle", de l'exploration raisonnée des alternatives aux choix historiques, son texte consiste presque exclusivement dans la description détaillée des mécanismes de décisions, et n'aborde qu'avec réticence ce qui aurait pu se passer différemment. Avec un historien de ce niveau, la recherche est complète et exhaustive: chaque pas vers le choix est repris, les points de vue de chaque intervenant sont mentionnés, chaque source exploitée (si disponible en anglais) . Si on ne connait pas le sujet, c'est un plaisir; si on est déjà informé, on retrouve sans surprise l'état de l'art de l'histoire sur le thème.[1] Chaque chapitre reprenant la perspective du décideur, mais celle-ci dépendant en partie des choix décrits précédemment, le texte construit aussi un intéressant puzzle. On perçoit petit à petit les différentes façons dont chacun réagit aux événements, et les liens de causalité.

Un des aspects les plus intéressants est d'observer les mécanismes de décision au sommet des états. Souvent, et même dans les dictatures, il s'agit d'évolutions lentes nourries de consultations; les options restent ouvertes le plus longtemps possible (ainsi si l'effort militaire allemand s'oriente vers l'est dès l'été 1940, Hitler n'en tente pas moins une manoeuvre diplomatique vers le sud - Espagne, Italie, Vichy - au cas où cela ouvrirait une porte vers la Méditerranée britannique). Il arrive que des initiatives venant d'en bas (de généraux, d'un organe administratif, voire, aux USA, du privé) puissent influer, même dans les dictatures. Parfois, les mécanismes sont si diffus qu'ils ne peuvent être attachés à un dirigeant en particulier. Le cas est flagrant au Japon, mais s'applique aussi dans la décision nazie d'extermination, comme le montre brillamment Kershaw. Le ciment est alors une communauté idéologique, le partage de croyances, d'actes de foi, et qui suffisent à pousser un groupe hétérogène dans une direction unique.

Au sommet, aussi, on est sur des grands principes, jamais sur du concret quant aux enjeux et aux moyens. On est surpris de la pauvreté en données chiffrées, les décideurs ne semblant jamais poser la question "combien ?" Le seul chiffre disponible est juste "le nombre d'années" avant d'être prêt ou quand il sera trop tard (typiquement: "si on attend 2 ans de trop, on n'y arrivera plus"). Par exemple - bien que Kershaw ne le souligne pas - on est effaré que personne au Japon ne s'appuie sur des éléments factuels pour estimer l'impact de l'embargo pétrolier (quelle consommation effective, quels stocks etc.), et encore moins sur la puissance américaine. Le qualitatif suffit...

Le texte hésite toutefois entre détail et synthèse, et se refuse à répondre aux questions qu'il pose. L'auteur est mal à l'aise avec tout ce qui peut ressembler à une spéculation, même pour les prolongements les plus simples, du type "et si la même décision avait été prise 1, 2, 3 mois plus tôt, ou 1, 2, 3 mois plus tard?". On a été mis en appétit au début du chapitre mais on reste sur sa faim.

Car si une thèse émerge, c'est que la pression 'historique' fait les décisions. Expliquer en détails la façon dont on arrive aux choix enferme un petit peu les acteurs. On a vaguement l'impression qu'ils n'ont pas la liberté de faire autrement, étant donné leurs choix précédents et leurs croyances - et donc qu'explorer les what if est absurde. En filigrane, et malgré les précautions oratoires sur la responsabilité individuelle, la thèse serait qu'il n'y avait guère, finalement, d'alternative aux événements, si bien que le travail de l'historien serait juste de voir comment les choses ont évolué. Il n'y aurait pas à analyser au-delà pour comprendre ce qui aurait pu être fait différemment. On est libre de ne pas suivre Kershaw sur cette voie.

Enfin, notons que le style de Kershaw, dans cette traduction, est clair mais passe-partout. Quelques coquilles et imprécisions émaillent le texte, ce qui suggère qu'une relecture attentive n'a pas été faite [2] On a la sensation que le texte a été traduit un peu vite.

Notes

[1] par exemple pour l'entrée en guerre du Japon, on retrouve Iriye et Bix; il n'y a pas de source japonaise additionnelle, sans d'ailleurs qu'elles manquent, tellement le thème est approfondi dans les publications en anglais

[2] "Cuirassés" et "destroyers" semblent par moments être des mots interchangeables; les îles Kouriles sont indiquées au "sud" du Japon; le lend lease est annoncé le 17 décembre mais les allemands y réagissent le 27 "septembre"; etc.