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J’ai terminé la trilogie générale de Richard Evans sur l’Allemagne nazie, dévorant ces volumes qui combinent hauteur de vue, savoir encyclopédique, et souffle d’écriture.

Ce dernier volume est consacré aux années de guerre, mais si les principales opérations militaires sont rapidement décrites, le sujet est d’abord la nature du régime. La thèse d’Evans est que l’idéologie raciste et antisémitisme est le fondement du régime et sous-tend le comportement général des allemands, du sommet de l’état - Hitler en personne - à la plupart des groupes sociaux (armée bien sûr, mais aussi universitaires, médecins - à 75% membres du parti nazi...- , juges, industriels...). Le livre d’Evans reprend chaque crime commis par l’Allemagne nazie et ses satellites, rappelant que dès le 1er septembre 1939, les actes criminels pullulent en Pologne, et qu’on en trouve, de pire en pire, littéralement jusqu’en Mai 1945. Le texte est descriptif, reprenant avec habileté des témoignages pour rendre le récit vivant, sans jamais être complaisant dans l’horreur. Il montre surtout combien les historiens ont fouillé le sujet - pas seulement Auschwitz, aussi l’occupation de la Serbie, les déportations venant des îles grecques reprises aux italiens, le traitement des prisonniers politiques allemands...

Au milieu de tout cela, Evans décrit longuement la société allemande, et d’abord pour montrer que la connaissance du comportement criminel du régime est universelle. Les gens ont deviné que les patients d’hôpitaux psychiatriques sont assassinés. Les discours sur la "vengeance contre les juifs" et leurs déportations ne laissent aucun doute quant au sort qu’il leur est réservé. Plusieurs millions de soldats servent à l’est et, aussi bien dans leurs lettres que pendant leurs permissions, ils racontent ce qu’ils ont vu et fait. Bref, tout le monde sait. Et quand un prêtre catholique a le courage de dénoncer le programme d’euthanasie des malades mentaux, son prêche est non seulement repris à travers le pays (puis distribué comme tract par les avions anglais), mais parvient à faire cesser les assassinats, du moins sous leur forme la plus industrielle. Les assassins sont conscients que leur comportement est criminel.

Le texte corrige plusieurs mythes, ici et là. Je pensais que l’Allemagne ne s’était engagée dans un effort de guerre totale qu’en 1943, mais Evans affirme que telle est déjà la situation avant guerre, qu’il n’y a pas de "coup de fouet" après Stalingrad, mais simplement un ministre de l’armement parvenant à rationaliser l’existant, à limiter le gâchis, pour qu’il sorte plus d’un même effort - sans que l’effort lui-même soit plus important. Le travail des femmes est déjà important au début de la guerre, plus qu’il ne l’est jamais en Angleterre. Evans estime que l’apport des conquêtes - les politiques d’occupation et le pillage systématique des pays occupés sont décrits en détails - ne représente que 20% de l’économie du Reich: pas négligeable, mais pas de taille à changer les rapports de force avec les USA ou l’URSS.

Il détaille aussi les réactions lors des bombardements alliés (dont les dégâts sont énumérés de façon tout aussi exhaustive que le reste). Alors que je pensais que les bombardements avaient plutôt eu tendance à souder les allemands dans l’adversité, les thèses modernes voient d’abord le découragement lié aux relogement des bombardés, parfois fort loin de la ville d’origine, et la désillusion que l’impunité alliée apporte: impossible de croire à la propagande affirmant la suprématie des armes allemandes, et fatalisme face à ce qui est perçu comme une juste punition pour les crimes commis contre les Juifs.

L’attitude du pouvoir est de réprimer tout ce qui pourrait provoquer un nouveau "coup de poignard dans le dos", comme les dirigeants s’imaginent que ce fut le cas en 1918. Cette hyperconscience d’un danger populaire est, pour Evans, le ressort principal de l’intensité et de la brutalité de la répression à l’intérieur même de l’Allemagne.

Même les quelques pages de résumé des opérations militaires apportent des nouveautés. J’ai eu la surprise de lire des éléments inédits sur Koursk[1]. L’attitude des forces armées est creusée, du point de vue des soldats, avec l’état de l’art de la réflexion historique sur ce qui a pu assurer le non-effondrement de la structure militaire jusqu’au bout, et du point de vue des officiers supérieurs, jusqu’à l’attentat du 20 Juillet 1944. Si Evans étudie les comportements de résistance à l’intérieur de l’Allemagne, c’est, sans surprise, pour conclure à leur quasi inexistence: l’armée seule pouvait faire quelque chose.

Si j’examine la trilogie dans son ensemble, j’ai bien du mal à trouver des lacunes[2]. La promesse est tenue avec brio: offrir le résumé des travaux sur le 3ème Reich, thème par thème, comme une méga-introduction au lecteur intéressé. Le choix de ne pas faire un livre d’histoire militaire se tient: Evans raconte le 3ème Reich, pas ses adversaires.

Mais ce qui rend ces livres bien au-dessus du lot est qu’ils se lisent sans lassitude. En plus d’une recherche sans failles et d’une structure par thèmes qui permet, sans confusion, de comprendre l’intégralité du régime, Evans fait preuve un souffle inattendu, et tient jusqu’au bout des 2500 pages sans que le lecteur ait jamais envie de laisser le texte lui échapper des mains. Un exploit.

Notes

[1] la source d’Evans - un article de Frieser - n’est pas utilisée par Lopez, par exemple. La nouveauté concerne la bataille de chars de Prokhorovka. Evans raconte que les russes se sont d’abord jeté dans un fossé anti-chars qu’ils n’avaient pas vu, ce que ni Glantz ni Lopez ne rapportent

[2] allez, quelques-unes, quand même: l’effort de réarmement entre 33 et 39 n’est pas vraiment décrit. Les relations entre parti nazi et armée, ou l’attitude des soldats de métier face au nazisme, ne sont pas non plus abordés avant la guerre; le comportement des industriels pendant la guerre est effleuré (alors qu’il était fouillé pour les années 30), et l’état des infrastructures allemandes en 1945 - ce qui a vraiment été détruit, la situation alimentaire etc. - n’est pas mentionné