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Ce livre difficile aborde de façon dépassionnée et critique un sujet rare dans la littérature en anglais[1]: l'influence du Parti Communiste Chinois (CCP) sur la population chinoise pendant la 2ème guerre mondiale. Le CCP se donne une tâche herculéenne: avec des moyens humains et matériels primitifs, vaincre l'envahisseur japonais tout en réformant la société. Dagfinn Gatu explore une à une les transformations lancées et pour conclure que leur impact... dépendait des circonstances.

Village China at War n'est ni l'histoire de la direction du parti, ni des batailles menées par la 8th Route Army, mais une enquête sur la façon dont l'idéologie communiste et les directives centrales étaient mises en oeuvre dans les campagnes. Il ne s'agit pas non plus de "l'histoire d'un village" mais d'une vue d'ensemble de "ce qui se passait en vrai". L'auteur a une connaissance approfondie des documents chinois et japonais, et découvrir la quantité et la qualité des rapports écrits remontant du terrain vers la direction communiste est une surprise en soi.

Le problème du CCP est double. D'une part, la contradiction entre le schéma communiste d'une société divisée en classes (depuis les propriétaires terriens jusqu'aux paysans pauvres en passant par plusieurs niveaux intermédiaires) et la volonté de créer un "front uni" contre les japonais. D'autre part le souhait de s'appuyer le plus possible sur les masses, donc les paysans pauvres, tout en constatant que la machine administrative ne peut tourner qu'avec un personnel éduqué et sophistiqué que seules les élites peuvent fournir.

Dagfinn Gatu structure son livre parfaitement. Il rappelle les grandes lignes militaires de la période, par exemple la façon dont les japonais s'adaptent bien au contexte d'une guérilla, en ne cherchant pas de victoire décisive mais en lançant à partir de 1940 une longue campagne de "pacification" censée porter ses fruits vers 1943. Puis l'auteur aborde les ressources communistes: il montre les limites pratiques du modèle de pensée sociale du CCP et s'étend sur l'insuffisance des cadres. Cette partie est une des meilleures: le manque de personnel est criant, sa formation insuffisante et comme la ligne du parti a évolué en 1937, les anciens cadres sont "trop à gauche" pour qu'il se crée un front uni. Et la répression japonaise, la gigantesque charge de travail et les sévères purges de 1942 entrainent une désertion notable.

Après ceci, Gatu arrive à l'impact sur forces armées - milice, guérilla, armée régulière -, et sur l'organisation politique des zones contrôlées, en particulier sur les premières élections de chefs de village, et la difficulté à empêcher les "masses" d'élire les élites. Il s'étend longuement sur la politique de redistribution des richesses tentée par le parti: si mettre en place un impôt progressif se fait un petit peu - tant que la fraude fiscale le permet...- la résistance est farouche quand il faut toucher aux loyers perçus par les propriétaires terriens, cad à la répartition des richesses entre classes.

Les sujets peuvent être intéressants et le plan d'ensemble, quand on prend le recul pour le comprendre, est pertinent, mais force est d'admettre que ce livre purement analytique reste technique et, trop souvent, aride. L'auteur a fait de son mieux pour trouver des données chiffrées et évite de généraliser par anecdotes (pêché dans lequel seraient tombés les quelques ouvrages précurseurs, dans les années 60), mais quel que soit son thème, il ne peut que conclure que les types de décisions, leur implémentation pratique et leur impact réel "varient d'un lieu à l'autre", "dépendent des circonstances". Il ne parvient pas à faire une synthèse tellement son matériau est complexe.

Enfin, il est heureux que certains rapports du CCP mentionnent la brutalité de l'action sur le terrain, le comportement dictatorial des cadres locaux avec leur lot d'arbitraire, de violences physiques contre les "irréductibles" ou quiconque désigné tel, et d'inévitable corruption. On a par instant l'impression que l'auteur ne l'aurait pas spécialement relevé si les sources officielles n'en avaient fait, ici ou là, un point d'attention.

Notes

[1] on notera l'origine tortueuse du livre: écrit par un professeur d'une université japonaise, il a été publié d'abord au Danemark avant d'être repris en paperback par un éditeur canadien...