couv_-_bombe.png

La bombe de Hitler reprend tout ce qu’il est possible de savoir sur le programme nucléaire nazi, en y ajoutant par un travail terrain original un scoop majeur - rien moins que l’explosion d’une arme nucléaire tactique en Mars 1945 - dans un trop plein de choses à dire qui sortent en désordre de la plume de l’auteur, laissant le lecteur désorienté et dubitatif.

Car la première caractéristique de ce livre est la confusion, l’extrême désordre des propos. Deux objectifs semblent sous-tendre le livre: d’une part, donner une perspective complète de la recherche atomique allemande, en ajoutant ici et là des éléments inédits; d’autre part, partager une enquête serrée sur deux expériences non décrites par ailleurs, l’une d’elle ressemblant fort à une bombe nucléaire tactique.

Le premier objectif est raté. Karlsch va bien noter tout ce qui se sait sur le sujet, mais comme on déballerait une valise à toute vitesse, laissant éparpillé le contenu dans toute la pièce. On y mélange faits, rumeurs et conjectures, essais, laboratoires et expériences à grande échelle, galeries souterraines et explosions incontrôlées, rencontres secrètes et documents disparus, évacuation vers les Alpes et sous-marin mystérieux en route vers le Japon. Les allusions sont volontiers prises au sérieux, les témoignages tardifs ou de seconde main, les enquêteurs d’après-guerre trompés plus ou moins de plein gré, et, évidemment, une bonne part des archives toujours inaccessibles. Une poignée de chercheurs, toujours les mêmes, apparaît ici ou là, réclament de l’eau lourde ou du matériau fissible, fabriquent qui un réacteur nucléaire qui un explosif à charge creuse, semblent croiser ici Speer, là Himmler...

Et on ne peut s’empêcher de penser que quelques schémas auraient aidé. Les allemands ont laissé des groupes de recherche émerger un peu partout et il fallait en faire un tableau complet (avec noms des chercheurs, nombre de personnes, thèmes de travail, installations disponibles etc.) plutôt que de tenter de décrire cette absence d’organisation dans le corps du texte.

Tout aussi nécessaire aurait été un rappel des étapes de fabrication d’un réacteur ou d’une bombe atomique. Le texte évoque au petit bonheur eau lourde, oxyde d’uranium, matériau enrichi, réaction de fusion, charges creuses, cyclotron parisien, centrifugeuses hambourgeoises. De nouveau, quelques graphiques rappelant les bases de la physique nucléaire et montrant à quoi sert chaque composant auraient permis de clarifier les idées - surtout si on y quantifiait les matériaux disponibles par rapport aux minima requis. Mes quelques notions de physiques me permettaient de suivre[1] mais j’en gardais la sensation que, peut-être, l’auteur ne maitrisait pas aussi bien les aspects techniques qu’il l’aurait fallu dans un tel texte.

Tout ceci est d’autant plus dommage que Karlsch apporte une vraie originalité à la démarche. Il semble énergique et créatif, trouvant accès à des sources soviétiques de première main, fouillant dans les dépôts de brevets[2] - ces documents si intéressants et si peu exploités - et allant littéralement sur le terrain des laboratoires supposés pour faire prélever et analyser des échantillons de sols à la recherche de produits de fission nucléaire.

Il en vient à mettre le doigt sur deux expériences inédites, d’une part un réacteur nucléaire, d’autre part l’explosion d’une arme tactique à la toute fin de la guerre. Ces passages sont les plus intéressants, car le sujet étant moins large, Karlsch peut présenter l’intégralité de ses sources à peu près dans l’ordre. Comme de plus il ne dissimule nullement le manque de fiabilité de tel ou tel propos, ou les points sur lesquels il n’est qu’hypothèses, le lecteur peut se faire sa propre idée.

Le scoop majeur serait l’essai d’une arme tactique au début Mars 1945, avec donc des scientifiques continuant à travailler aux armes miracles littéralement jusqu’au dernier jour du conflit, comme coupés de la réalité de la guerre. Différents témoignages, un rapport des services secrets russes paru 3 semaines plus tard, et quelques allusions dans les discours ou journaux des chefs nazis, pointent vers ’quelque chose’ comme l’assemblage d’un système permettant un début de réaction nucléaire avec très peu de matière fissile. Si tel est le cas, les allemands auraient coiffé au poteau les américains, mais uniquement au stade du démonstrateur - l’industrialisation permettant d’avoir plus que des échantillons d’uranium 235 n’ayant pas eu lieu.

Là est d’ailleurs la question en suspend: avec quels moyens (en chercheurs, laboratoires, matériaux) les allemands seraient-ils arrivés à cet équivalent, modeste mais fonctionnel, du projet Manhattan ? Karlsch suggère en fait qu’il n’est pas nécessaire de beaucoup pour parvenir à se fabriquer une arme nucléaire. Il aurait pu pousser la réflexion jusqu’à comparer les progrès prêtés aux allemands avec ce qui se passait à Los Alamos.

Notes

[1] non sans avoir fait un détour par quelques pages wikipedia bien faites

[2] Il est étonnant de constater que des chercheurs allemands s’amusent à déposer des brevets en 1941 ou 1942. Cela traduit la conscience de faire de la recherche appliquée. Mais aussi une étrange croyance en l’Etat de droit au sein du régime nazi...