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On attend d'une biographie qu'elle soit centrée sur le personnage élu, qu'elle réunisse les faits comme les témoignages, et qu'elle creuse les motivations émotionnelles ou psychologiques expliquant tel ou tel choix. Ce Dönitz de François-Emmanuel Brézet fait exactement l'inverse: il nous parle des combats de sous-marins plutôt que leur commandant en chef; il fait l'impasse sur l'essentiel de la vie du personnage; et, dénué du moindre esprit d'analyse, se contente de paraphraser les biographies disponibles en allemand. Une escroquerie.

Car si on peut pardonner à l'auteur d'être léger sur la formation de Dönitz, on reste abasourdi qu'entre 1919 et 1942, il n'y ait quasiment rien concernant personnellement l'amiral. Ce que vit Dönitz dans les années 20, son attitude, son comportement ou ses croyances à la fin de Weimar et lors de la mainmise nazie, ses relations au sein de l'amirauté allemande, rien de tout ceci n'est évoqué. On sait juste que Dönitz s'occupe de sous-marins à partir de 1935 et y teste sa tactique de meute de loups. Une phrase indique qu'il prend une direction opérationnelle des flottes à partir du début de la guerre, et puis, subitement, le voilà commandant en chef de la marine début 1943. On vient de lire 200 pages mais de Dönitz, on ne sait presque rien.

Brézet remplit plutôt ses pages par la description de l'armement et des engagements sous-marins de l'Allemagne, dans des chapitres répétitifs sur la "première phase", "la seconde phase", et jusqu'à la "huitième phase" de la guerre sous-marine. Il décrit les grandes lignes des engagements, en n'aimant rien d'autre que de mentionner que l'U-31416 a coulé 1234 tonnes[1] du convoi HX-2718. Sur ce que fait Dönitz exactement, on est flou. Il réclame bien des avions, des navires, et positionne ses meutes dans tel coin plutôt que dans tel autre, bref, s'agite. Mais en l'absence de cartes, de graphiques reprenant les chiffres égrainés au petit bonheur des paragraphes, et d'un minimum d'esprit de synthèse, ce n'est pas dans ce texte que l'on peut comprendre que les allemands vont de succès tactique en succès tactique mais perdent la guerre stratégiquement.

Brézet rappelle aussi les dissensions entre le commandement de la marine et Hitler, en décrivant de façon convenue et sans aucune originalité la maladresse de Raeder, le commandant de la marine, qui prend volontiers pour argent comptant les promesses d'Hitler sans s'assurer de l'accord des organes de transmission du pouvoir. Mais l'implication de Dönitz, si elle existe, n'est jamais mentionnée. On a par moments l'impression de lire une biographie de Raeder.

A cela s'ajoute une perspective faisant la part belle aux "erreurs d'Hitler", comme dans un texte des années 50. Par exemple, il est reproché à Hitler d'avoir envoyé une poignée de sous-marins en Méditerranéenne. Problème: ces sous-marins ont tout de suite coulé un cuirassé et l'Ark Royal, le plus gros porte-avion britannique. On rit en voyant l'auteur se contorsionner pour montrer que c'était quand même une mauvaise idée de faire traverser le détroit de Gibraltar à ces navires...

Mais enfin, Dönitz remplace Raeder, début 1943. On ne peut plus faire l'impasse sur son rôle très près de la direction de l'état. Si les quelques éléments présentés donnent une image peu flatteuse de Dönitz (un courtisan, aveugle à la réalité la plus évidente, et d'une personnalité si faible qu'elle se fait impressionner par le Hitler diminué et maladif de la fin de la guerre[2]), il ne faut attendre ni rigueur d'analyse ni synthèse. Laissez moi commenter un pathétique exemple de la superficialité du texte: Brézet soutient que l'arrivée de Dönitz change complètement le style de commandement, et le démontre en comparant le dernier ordre du jour de Raeder - une sorte de testament - au premier ordre du jour de Dönitz - une exhortation déterminée à la lutte. Comme si un nouveau commandant pouvait faire autrement que de se montrer volontaire. Comme si un ordre rédigé 2 jours avant la fin de Stalingrad pouvait être pragmatique plutôt qu'idéologique.

Par contre, comprendre comment Dönitz est devenu un jusqu'au-boutiste nazi, discuter sans passion de sa performance à la tête des sous-marins, analyser ses relations avec les hiérarques du pouvoir ou même simplement avec son supérieur Raeder, enquêter sur ses opinions non-militaires, non, rien de tout cela n'est dans le Brézet.

Et comme souvent, quand le livre est mauvais, on ne pardonne pas à l'auteur ses fautes de style, sa syntaxe parfois approximative, ses prétéritions ridicules, et sa tendance enfantine aux complicités entre parenthèses ("et on sait ce qu'il en sera..." - avec les points de suspension s'il vous plait).

Bref, cette biographie sent bon la commande. Elle ne contient aucun apport original - que ce soit en faits ou en analyse. Elle se base sur la paraphrase de 3-4 bouquins disponibles en allemand, et fait d'énormes impasses. Une escroquerie on vous dit.

Notes

[1] les tonnages coulés sont toujours noté à la tonne près...

[2] c'est moi qui synthétise. Brézet n'est pas capable d'un tel résumé