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Slim se classe parmi les meilleurs mémorialistes de la seconde guerre mondiale, sans doute même le seul militaire alliant talent littéraire, esprit analytique, et paix avec soi-même. Son Defeat into Victory sur l’ensemble de la campagne de Birmanie aborde avec finesse comment bâtir puis utiliser une armée, dans un texte où l’auteur, sans chercher à dissimuler ses doutes et ses erreurs, ni fausse modestie à l’heure de la victoire, est porté par un style clair parsemé d’humour britannique.

Les mémoires de généraux sont un genre en soi. Rédigés par des retraités las, partiaux et manquant de recul, mal écrits, la plupart ne sont que justifications pénibles ou maladroites. Quelques-uns ne tombent pas tout de suite dans l’oubli[1]. Les plus réussis, de de Gaulle à Manstein, influencent durablement une histoire dans laquelle la statue de l’auteur tient une place prépondérante.

Le texte de Slim se distingue dans presque toutes les dimensions. L’auteur a eu la chance d’être au premier plan sur le front birman du début à la fin du conflit. Il débarque en mars 1942, en pleine retraite, et garde la tête de l’armée jusqu’à obtenir le sabre de son adversaire japonais, en Septembre 1945. Il nous décrit donc l’invasion japonaise et la façon dont les britanniques, "collés aux routes" par leur équipement motorisé, se font systématiquement déborder par une infanterie japonaise frugale et décidée. Une longue et pénible retraite vers l’Inde aboutit à la destruction de plus de la moitié de l’armée britannique.

Slim se retrouve donc avec un outil inadapté (en quantité comme en qualité) et démoralisé. Il doit retourner la situation. Il décrit dans des chapitres exceptionnels de profondeur comment il reconstruit minutieusement son arme. Il redonne le moral à ses troupes en leur inculquant un "sense of purpose" et en améliorant petit à petit leur quotidien. Il repense ses objectifs pour définir les moyens nécessaires: d’abord le but stratégique (détruire l’ennemi, et non libérer la Birmanie), puis le niveau opérationnel (opérations terrestres et soutien aérien, capacité logistique), enfin le tactique (mobilité tout terrain, encerclements et non attaques frontales, usage des blindés pour réduire les fortifications et non en percée). De cela, il tire les moyens, cad le type de troupes dont il a besoin et la quantité maximum qu’il peut se permettre d’engager en fonction de sa capacité de ravitaillement. On peut lire ces chapitres comme un guide de management tellement l’approche et les décisions sont pertinentes, dans le domaine militaire ou tout autre.

Amateurs talk tactics, professionals talk logistics: le proverbe n’a pas de meilleure illustration que ce texte. Tout dépend de la capacité à se maintenir au bout d’un ravitaillement de plus de 1000km passant successivement par rail, par route, par piste, traversant des fleuves larges de plus d’un kilomètre, et sujet aux embuscades ennemies. Le support aérien est la botte secrète des alliés, mais, pour s’en servir efficacement, il faut pouvoir projeter la capacité de construction d’aérodromes aussi vite que l’infanterie. Slim parvient à faire ressortir la complexité et la spécificité de son théâtre d’opérations ainsi qu’un remarquable système D. Son génie sait faire des routes à travers la jungle, des pistes d’aviation dans la boue, des chantiers navals le long d’un fleuve, des ponts sur n’importe quel cours d’eau. Surtout, Slim se situe à un niveau plus élevé que les mémorialistes habituels, que ces généraux ’opérationnels’ comme le trio Manstein-Guderian-Rommel. Jamais ces derniers ne prennent en compte la logistique, sinon pour s’en plaindre. On comprend avec Slim combien ces fameux allemands, la tête dans le guidon, n’avaient qu’une vision partielle de la conduite d’une guerre.

Et Slim démontre fin 1944 qu’il n’est pas qu’un organisateur hors-pair. Après avoir résisté à l’offensive japonaise à Imphal, il joue un coup de maître: la reconquête de la Birmanie. L’auteur explique avec précision comment son intelligent adversaire frustre le plan initial, et comment il s’adapte avec audace et succès. L’approche analytique est remarquable: Slim explicite les hypothèses sous-tendant sa campagne, prend conscience après quelques semaines qu’aucune n’est vraie (le commandement japonais refuse la bataille au nord de Mandalay, les moyens aériens de Slim sont réduits etc.), et adapte l’ensemble, demandant de vrais miracles à ses équipes. Il identifie le goulet d’étranglement de la logistique ennemie, Meiktila, et leurre l’adversaire par des roulements de mécanique vers Mandalay pendant que ses divisions, infiltrées sur 300km de montagnes, franchissent en force le Chindit et surgissent dans l’arrière adverse. Cela semble simple, mais la prise de risque - d’abord logistique, ensuite militaire - est énorme. Une comparaison vient immédiatement à l’esprit: Montgomery, qui, la seule fois où il se laisse aller à l’audace, dans Market-Garden, échoue piteusement. Montgomery encore qui dispose de moyens autrement plus importants pour franchir le Rhin, et y parvient piano piano quand Slim, à peu près au même moment, traverse deux rivières plus tumultueuses avec des bouts de ficelle. Montgomery enfin qui perçoit son allié américain comme un concurrent alors que Slim parvient à gagner la confiance des chinois et de l’insupportable Stilwell.

Quelles lacunes à ce texte ? Peu, en réalité. Les mémoires, écrites par des individus apaisés, sont rarement le lieu de règlements de comptes, et surtout pas avec les vivants. Aussi dans Slim sont-ce les portraits de Stilwell et de Wingate - tous deux décédés quand les mémoires sont écrits - qui sont les plus intéressants. De ces personnages, Slim, qui garde un ton policé si britannique, dit surtout du bien mais fait sentir combien ils pouvaient être irritants au quotidien. Il leur reconnait énergie et obstination, mais tout son livre défend la capacité d’adaptation comme clé de la victoire... Tel un bon manager, il ne dit jamais que du bien de ses subordonnées, et vante autant qu’il peut les qualités de sa hierarchie (Giffard, Mounbatten), même si ces derniers hommages sonnent légèrement faux dès qu’on en connait un peu plus sur les personnages[2]

Slim ne cache pas ses erreurs, ayant la tranquillité d’esprit de celui qui a finit par gagner la finale. Le contraste est brutal avec, par exemple, un Manstein, qui n’admet jamais avoir pu se tromper tout au long des défaites encaissées de 42 à 44, mais aussi avec des mémorialistes alliés comme Montgomery ou McArthur, plus pressés de gommer toute ombre à leur image que de vérité. Toutefois, Slim a parfois tendance à surévaluer l’adversaire. Il faut convaincre le lecteur de la puissance formidable des japonais à Imphal - et on le croit volontiers - puis pendant la campagne de Mandalay - même si on se dit que les divisions japonaises doivent être bien affaiblies - enfin dans la course à Rangoon - et on ne le croit plus du tout. Dans l’ensemble, le texte est avare de chiffres: Slim raconte son expérience directe plutôt que l’histoire de son théâtre d’opérations. Le style d’écriture est accessible et précis, souvent inspiré. On admire la clarté des propos et on se régale des traits d’humour britannique. Le tout se lit sans mal même si l’auteur s’épuise sur les 100 dernières pages[3]. Enfin, les cartes, bien que d’un style ancien, sont remarquablement complètes et lisibles, le lecteur devant évidemment faire l’effort de se familiariser avec la topographie de la Birmanie pour s’en sortir.

Pour avoir lu de nombreux mémoires de militaires, je ne peux que recommander ce texte. Il dépasse de la tête et des épaules le tout venant par son ton analytique, tout en assurant plaisir de lecture en n’étant ni technique ni froid. On en sort avec l’impression que, des militaires britanniques, Slim est de loin le plus grand: l’auteur s’est bien sculpté une statue, discrètement et efficacement.

Notes

[1] Les exemples de textes mineurs abondent, mais citons-en quelques-uns: les mémoires de Gamelin, les mémoires de Bradley, les mémoires de von Choltitz...

[2] Les personnalités de ce théâtre d’opérations se partagent entre des aventuriers (Chennault, Wingate, Stilwell...) et des britanniques au syndrome "fail in UK, go to India". Mounbatten y est envoyé après la catastrophique opération de Dieppe. Auchinleck après avoir passé la main au Moyen-Orient. Giffard, le supérieur de Slim, est une personnalité effacée et veule etc.

[3] avec des descriptions un petit peu répétitives (du type "la division 123 fit face à une forte résistance au village suivant et parvient par un mouvement tournant à dégager les bunkers japonais")