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Voici une note particulière. D'abord parce que le sujet de ce livre, comme l'histoire des socialismes, m'est fort peu familier. Ensuite parce que pour la première fois je connais l'auteur, en face de qui je me suis retrouvé il y a quelques mois à pousser du pion, et qui, sans que je le pressente, s'est aussi révélé un jeune historien prometteur. Nous avons discuté de son livre ces derniers jours et, si le ton général de mes commentaires n'a pas changé, quelques précisions ont été ajoutées.

Camarades raconte donc la naissance du PCF en 1920, comment les délégués de la SFIO concluent à une nécessaire scission du parti lors du congrès de décembre 1920. Pour Romain Ducoulombier, cette rupture, loin d'être un accident, est une conséquence naturelle, presque fatale, de la désillusion des sympathisants socialistes pendant la première guerre mondiale. En Août 1914, en effet, deux ministres socialistes, dont le prestigieux Marcel Sembat, entrent au gouvernement d'union sacrée. Alors qu'une partie de l'opinion de gauche se lasse de la guerre ou en trouve les sacrifices trop lourds, elle n'a plus de mouvement représentatif vers qui se tourner: son parti traditionnel, la SFIO, fait partie du pouvoir, tout en étant incapable de donner un sens à la guerre.

Au sein de la SFIO, une "minorité de guerre" émerge ainsi, regroupant tous ceux qui ne soutiennent pas le conflit. Un des passages les plus intéressants du livre est la description minutieuse de l'évolution de cette minorité bigarrée qui finit, en l'absence de l'essentiel des cadres du parti (mobilisés) par devenir majoritaire au sein de la SFIO en 1917 alors que des ministres socialistes sont toujours au gouvernement. Le chiasme est si profond qu'il ne se résout pas avec la victoire et la démobilisation, et d'autant que les personnalités les plus controversées (comme Thomas, le ministre de l'armement) ne sont pas exclues du mouvement après la guerre. La scission de 1920 est fatale, même en l'absence de la Révolution Russe.

Romain Ducoulombier apporte à cette thèse un second élément : le fait que le "pouvoir d'attraction" du bolchevisme tint du malentendu. S'il est manifeste que la guerre a signé la disparition de la "vieille SFIO", il manque aux sécessionnistes un concept positif auquel adhérer, une vision de ce qu'ils veulent construire. L'exemple soviétique est naturellement mis en avant, mais, démontre l'auteur, dans ses aspects romantiques plutôt que concrets. Les textes de Lenine ne sont pas encore traduits en français, la nature du bolchevisme est floue, et ce qui se passe réellement en Russie est peu ou mal compris. En fait, les fondateurs du parti communistes sont séduits par "l'ascétisme révolutionnaire" et une "discipline librement consentie" en n'ayant aucune conscience de ce vers quoi ils s'engagent. Ils mettent par exemple en avant le concept de "centralisme démocratique" pour éviter de retomber dans les "tendances" ou les "courants" qui parcourraient la SFIO d'avant-guerre, mais ne comprennent qu'à mesure qu'ils sont purgés ou exclus du parti l'aspect totalitaire de l'objet qu'ils ont créé. L'étude des premières années du parti est révélatrice: des fondateurs de 1920, il ne reste quasiment plus personne en 1925, et le nombre d'adhérents s'effondre. Moscou a pris le contrôle complet du mouvement, et tient d'abord le modeler à sa façon et à s'en assurer l'inconditionnelle fidélité plutôt qu'à lui assurer la moindre assise populaire.

Il n'est pas besoin d'être un fin connaisseur pour percevoir ce que cette thèse peut avoir de provocateur pour certains publics de gauche: la 'minorité de guerre' comme prémisse du parti communiste, mais prémisse se développant avant et indépendamment de la révolution russe; la faible influence de la doctrine bolchevique mais la pression réelle exercée sur les dirigeants de la SFIO par l'Internationale Communiste; la désillusion rapide, si rapide, des fondateurs du parti alors que les statuts originels sont vidés de leur sens; enfin l'évidence de la mainmise directe de Moscou, dès le premier jour, sur les moindres gestes du parti.

L'écriture de Romain Ducoulombier est fluide et soutenue, et le ton est celui d'un historien sans lien émotionnel avec son sujet, observant le début du communisme français comme un fait historique dépassionné, et sans se laisser embarquer dans des jugements moraux ou politiques sur les idéologies discutées. Toutefois, la nature même du sujet rend le texte difficile, surtout lorsqu'est évoquée la minorité de guerre, entre 1915 et 1918. Les nuances d'opinion entre les composantes de cette minorité, le déroulement des manœuvres politiques, l'évolution parfois à peine perceptible des relations entre les nombreux leaders, les débats plutôt que les actes, toute cette matière subtile est compliquée à expliquer sans recours à de multiples "-ismes" dans lesquels le lecteur a du mal à naviguer. Il faut ici ou là s'accrocher, d'autant que, jusqu'au congrès de 1920 lui-même, le texte a tendance à passer progressivement d'un point de vue à qui le porte puis à ses conséquences, mais sans donner de vue d'ensemble. Bien que chaque thème pris indépendamment soit clair, cette progression continue embrouille légèrement, le lecteur ayant l'impression de découvrir chaque fois de nouvelles pièces à mesure que la lumière s'allume sans jamais avoir le plan d'ensemble de la maison.

Quand l'action permet de structurer et de rythme le texte, cad à partir de la préparation du congrès de 1920, et en particulier lors de la visite en URSS des deux principaux leaders de la SFIO, la lecture devient plus aisée. Et, à chaque fois qu'il en a repéré, l'auteur partage des documents inédits - des correspondances privées ou parfois des indices décelés au fond des archives du PCF - qui permettent d'être le plus vivant possible.

Ce texte moderne et précis sur la continuité, à gauche, entre les opinions développées pendant la guerre et la structuration politique à l'aube des années 20, sera une agréable surprise pour les lecteurs, qui devront juste faire l'effort de ne pas se décourager lorsque, dans la partie centrale du livre, le propos technique rend la lecture plus aride.