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Les ouvrages de de Gaulle d'avant guerre, et en particulier celui-ci, sont entourés d'un mythe: d'être visionnaires, d'avoir "tout prévu aux blindés", d'avoir "inspiré les allemands", de n'avoir "pas été entendus à l'époque". On entend par exemple des français affirmer que Guderian n'a rien inventé, qu'il a simplement lu de de Gaulle. Il me fallait, une fois, me rendre compte par moi-même.

La première chose qui frappe dans ce court texte d'une centaine de pages, c'est le style. Une écriture admirable, inattendue, dès les premières lignes. Quelque chose qui se veut tout de suite ambitieux, littéraire dans son ton, parcourant l'histoire de France dans toutes ses démonstrations. Chaque phrase est l'occasion de plusieurs métaphores, de juxtaposition d'exemples en longues énumérations. Comme un croisement entre Hugo et Pérec, auquel on ajouterait un lyrisme emporté dès qu'il s'agit de la France ou de l'armée.

Et ce style peut séduire ou déconcerter. Séduire par son aisance et la facilité qu'il donne au lecteur de se laisser emporter. Déconcerter par l’inadéquation avec la démonstration cartésienne que se veut l'ouvrage, avec les parties les plus techniques exposées ici ou là.

Vers l'armée de métier est construit comme une démonstration mathématique déroulée à peu près rigoureusement. Voici l'argument: la géographie de la France présente une faiblesse à l'est, surtout depuis que l'Allemagne est unifiée, et seule l'armée peut la sauver. L'ère de la "machine" demande des spécialistes plus qu'une armée de conscrits, d'autant que le "moteur", surtout "cuirassé", fait primer la qualité sur le nombre (et ça tombe bien car les français ne sont plus aussi nombreux que naguère). Une force mécanisée de 6 divisions et 100,000 volontaires professionnels est la solution contre les dangers actuels. Trouver les 100,000 volontaires ne sera pas difficile si on songe à ce que le sport ou le goût des belles mécaniques parviennent à déclencher comme vocations. Le commandement lui-même changera: la vitesse des opérations rendra la primeur à un commandement de terrain plutôt qu'au lent et méthodique travail d'état-major.

Quelques pages du texte développent l'aspect tactique, ou plutôt, si le terme n'était pas anachronique, opérationnel. Pour de Gaulle, cette force d'élite sera utilisée dans une attaque préventive et on ne fera pas seulement confiance aux fortifications, ce pis-allers. L'armée cuirassée se mettra en place rapidement sous couvert de divers camouflages, percera grâce à ses blindés, et sera suivie de l'infanterie pour nettoyer les résistances ennemies restantes. L'artillerie auto-tractée suivra également et, souple et flexible, n'aura pas besoin de longues mises en batterie pour intervenir immédiatement. L'aviation fera office de reconnaissance permanente. On devra avancer d'environ 50km, avant d'exploiter, typiquement par des mouvements de flanc[1].

Je détaille longuement ces arguments pour montrer comment ce texte peut être interprété de façons contradictoires[2]. Car oui, il y a une dizaine de pages visionnaires, où de Gaulle anticipe bien des aspects des opérations menées par les allemands en 1940. On peut reprocher à de Gaulle des erreurs, comme imaginer que six divisions puissent se déployer "en une nuit", comme croire à une ultra-mobilité de l'artillerie ou accorder trop de crédit aux écrans de fumée. On peut observer qu'il n'a absolument pas anticipé le rôle d'appui-feu de l'aviation (ce qui sera le trait de génie de Guderian) et qu'il a raté quel rôle perturbateur la percée pouvait avoir. Mais pour une publication de 1934, on y lit la primauté de la mobilité sur les fortifications, la révolution des blindés utilisés en grandes concentrations, comment les combiner efficacement à l'infanterie, l'impact des transmissions radio sur la conduite des opérations, et l'entrainement nécessaire au maniement efficace et coordonné de ces outils. C'est énorme.

Mais ces pages sont perdues au milieu d'un texte qui contient bien d'autres arguments, et eux parfois contestables, parfois d'une naïveté confondante, parfois portés par un style grandiloquent qui brille plus qu'il ne convainc.

La choix d'une argumentation démonstrative - une méthode si française... - où chaque raisonnement aboutit à une conclusion point de départ du raisonnement suivant, est un risque: il suffit qu'une étape ne convainque pas pour que le tout s'effondre. Dans Vers l'armée de métier, le premier passage faible est celui sur "la machine", dont l'évolution depuis 1918 serait si brutale qu'elle requerrait des spécialistes. La simplicité des armes d’antan aurait été remplacée par des outils, certes plus efficaces, mais d'un maniement bien plus complexe, et qui se révèlent donc plus fragiles. Mais le lecteur, pense sans mal à des contre-exemples - les armées napoléoniennes ne comportaient-elles pas de génie ? la révolution industrielle n'aurait-elle rien technicisé avant le début du 20ème siècle ? - et voit que le détail de la démonstration, qui peut se référer dans le même paragraphe à "la lance et à l'épée" et à "la lorgnette de Napoléon" assemble des lieux communs partiaux plus que de l'analyse. Le tour rate, on se méfie de ce que l'étalage de culture historique veut parfois cacher.

Plus grave, plusieurs fois, quand il parle de recrutement, de politique, de commandement, la perspective de de Gaulle est complètement déconnectée de la réalité. Ainsi, recruter 100,000 hommes conscients des sacrifices exigés par la charge militaire est possible: déjà le "goût des belles mécaniques" attirera les volontaires, et pour l'instruction, il suffira "d'y appliquer la flamme de l'esprit sportif". L'esprit de corps sera stimulé par "le caractère esthétique des choses militaires", ses "spectacles impressionnants", ces "émouvants symboles", ces "poignantes sonneries et musiques". Pour garder le niveau, on organisera des manœuvres un peu partout dans le pays, d'avril à novembre, dans un "tour de France" qui donnera prestige devant tous et suscitera des vocations. On en profitera pour organiser la "rivalité sportive" entre les régiments, sous le contrôle d'un "jury bardé d'appareils photographiques, de chronomètres, de microphones". L'auteur décrit tout ceci comme un conte romantique. Il semble planer à 10,000km dans les airs, évoluer dans la théorie telle une caricature de polytechnicien, et certains des arguments niveau café du commerce lui ôtent bien de la crédibilité.

La même naïveté romantique revient quand sont évoqués les changements nécessaires au commandement de l'armée. Citer le texte serait cruel, mais de plus - et c'est la seule fois du livre - le propos est alors embrouillé, confondant la direction d'une division et celle d'une armée. Il faudra des chefs plus près de l'action que pendant la Grande Guerre et une direction plus décentralisée, dit de Gaulle, anticipant le style des Rommel, Guderian et Leclerc. Mais sans percevoir qu'à un échelon supérieur, la rigueur analytique - celle de Manstein, de Yamamoto, d'Eisenhower, de Slim - primera sur le leadership opérationnel.

Les deux dernières pages évoquent brièvement l'effort politique pour créer cette "armée de métier". Devant la difficulté à manier l'Etat moderne, la solution de de Gaulle reprend l'air du temps: "il faut qu'un maître apparaisse", "assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire". On y lira la recherche d'un dictateur, ou peut-être, dans l'esprit gaullien, d'un roi. On y verra bien sûr l'anticipation de l'homme providentiel que de Gaulle deviendra. Mais on y pourra aussi y lire une profonde incompréhension des compétences et des efforts nécessaires pour réformer une démocratie.

En lisant ce texte presque 80 ans après sa publication, on comprend à la fois le mythe qui l'entoure et pourquoi il n'a eu aucun impact. Si on extrait les 10% qui parlent de l'arme blindée, alors de Gaulle avait tout juste et l'écouter pouvait sauver la France. Si on parcoure l'ensemble du texte, les faiblesses des arguments sont telles, le style grandiloquent si détaché des contingences matérielles, la tentation de s'écouter parler si forte, qu'il n'est pas possible d'accorder crédit à l'auteur. Vous ouvrez la boîte, tout brille et étincelle, mais c'est du plaqué or, du superficiel. Ah! des années après, on découvre qu'il y avait une vraie pépite cachée là-dedans. Comment les lecteurs contemporains auraient-ils pu la remarquer?

Notes

[1] Si de Gaulle s'inspire d'autres travaux contemporains, par exemple des théories du général Estienne, il se garde bien de le mentionner dans son livre

[2] Le commentaire de Jean Lacouture, dans le premier volume de son de Gaulle, est ainsi tout d'un bloc d'admiration. Le résumé de l'ouvrage ne fait pas d'erreur sinon par omission, oubliant les points où l'auteur n'est pas crédible. Un long développement est consacré à la solution blindée au détriment du reste. Il a été reproché à de Gaulle de n'avoir pas anticipé le rôle de l'aviation, si bien que Lacouture affirme que tel n'est pas le cas, non pas reprenant ce que de Gaulle voit l'aviation faire - de la reconnaissance - mais en citant une phrase isolée affirmant que "l'aviation a un rôle majeur à jouer", donc en masquant que ce "rôle majeur" n'est pas détaillé plus que cela. Enfin, Lacouture voit les pages politiques finales, celles appelant à un leader autocratique, comme "une anticipation de la destinée", donc en les sortant de leur contexte de 1934, où elles n'ont pas dû briller par leur originalité