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On lit parfois qu'un livre rend obsolète, ou "déclasse" toute la littérature antérieure. Cette histoire économique du 3ème Reich en est un excellent exemple: ses trouvailles, son approche holistique et le nombre d'idées admises remises en cause en font une lecture indispensable, malgré des partis pris tranchés et une dernière partie moins convaincante.

Wages of Destruction reprend avec méthode, et année après année, ce qui fait la conduite économique d'un état. Plutôt que de se concentrer sur tel ou tel aspect de la production industrielle, Tooze embrasse d'abord la big picture. Il faut commencer par les aspects financiers, déterminer quelles sont les conditions générales permettant une activité économique saine: masse monétaire (inflation, taux de change); capacité de financement (emprunt, impôts, excédent commercial); dettes passées (intérêts, et, pour l'Allemagne, réparations dues aux alliés). Puis examiner les ressources disponibles, en commençant par le plus élémentaire: main d'oeuvre, nourriture, matières premières (et d'abord charbon et minerai de fer). Ensuite se poser la question de l'allocation de ces ressources entre les biens de consommation (du bâtiment aux vêtements) et le militaire. Enfin, à l'intérieur du militaire, étudier la répartition entre les 3 armes, et à l'intérieur de chacune, entre les armements, en n'oubliant pas la part considérable consacrée aux munitions.

Voilà qui a l'air d'une élémentaire logique, mais les lecteurs auront bien du mal à trouver un ouvrage embrassant de bout en bout la problématique économique. Le Tooze semble une première, et comporte une telle quantité de trouvailles qu'on y plonge dans une lecture attentive avec délectation.

La description des enjeux financiers, technique mais passionnante, donne un éclairage nouveau sur la dynamique économique de l'Allemagne. L'Allemagne dépend d'importations pour sa nourriture et son industrie, donc a besoin de devises étrangères. Mais, suivant la France et l'Angleterre[1] [2], elle fait défaut sur sa dette en Juin 1933. Elle s'interdit pour longtemps de pouvoir emprunter. En même temps, USA et Angleterre, pour se sortir de la crise, ont dévalué leurs monnaies et abandonné l'étalon or[3]. L'Allemagne, traumatisée par tout ce qui pourrait déclencher une inflation, ne les suit pas: les exportations allemandes sont pénalisées et l'excédent commercial - l'autre moyen de gagner des devises - se réduit. Telle est donc l'équation initiale de la finance du 3ème Reich: pas d'emprunts, pas d'exportations.

Tooze montre comment cet aspect financier dicte et limite l'effort de guerre allemand. En 1933, l'Allemagne s'en sort en dépensant toutes ses réserves de devises et d'or. En 1934, un montage de finance créative permet d'exporter sans dévaluer[4] en faisant un dumping déguisé, qui n'abuse ses partenaires qu'un temps: les USA finissent par fermer leurs frontières. Ensuite, obligation est faite à la population de déposer en banque tout or ou toutes devises étrangères. En 1938, c'est la saisie de l'or de la Banque d'Autriche qui permet de tenir quelques mois de plus... En 1939, enfin, c'est le pacte germano-soviétique qui, a défaut de devises, apporte à l'Allemagne ses matières premières.

Et c'est donc cette contrainte financière qui pousse l'Etat à mettre en place dès 1934 un contrôle administratif des importations, qui préfigure la mainmise plus directe sur l'activité industrielle qui suivra vers 1938 et deviendra absolue pendant la guerre. Et c'est cette contrainte financière qui entraine aussi le développement d'ersatz, comme le pétrole tiré de charbon ou le Buna, le caoutchouc artificiel. Tooze décrit en détail les conséquences industrielles qui découlent des aspects financiers, faisant un sort, au passage, aux projets mégalomaniaques de l'IG Farben.

Mais tout ceci n'est que strictement technique si la dimension politique est oubliée. Le fait est que les nazis se lancent dès la prise du pouvoir par un ré-armement effréné. Si cela ne semble plus objet de débats, Tooze rappelle néanmoins la portée limitée des "grands travaux" ou des produits "populaires" ("Volk-"). A part une des premières applications, la "radio populaire", les autres sont mort-nés. Le fait est que l'Allemagne est un pays pauvre comparé même à ses grands voisins européens. Même en imaginant que la Volkswagen puissent être fabriquée pour 1000 marks, seule une toute petite minorité peut se la permettre.

Le ré-armement est bien sûr le coeur de l'étude. La volonté politique se traduit par des objectifs volontaristes, augmentés alternativement par l'armée et par le pouvoir politique. En 1938, c'est 20% du PIB allemand qui est consacré au militaire, un chiffre considérable. Mais la description pas à pas des vicissitudes du réarmement montre un système sans cesse au bord de la rupture. En 1937, la production stagne faute d'acier, et même l'intervention directe d'Hitler n'y peut rien - les industriels y perdent néanmoins le contrôle de leur production. En 1938, l'épuisement des réserves de change provoque une quasi-paralysie. Puis, ce sont le cuivre et la capacité de transport par rail qui deviennent goulets d'étranglement. Et, autant l'Allemagne de 1933 et ses 6 millions de chômeurs ne manquait pas de main d'oeuvre, autant la situation de plein emploi de 1938 crée-t-elle une autre limitation. On retient de tout ceci une impression de fragilité, et on est stupéfait de la capacité de l'Etat à improviser des mesures radicales pour s'en sortir: économie dirigée, mobilisation des femmes et des jeunesses hitlériennes, pillage institutionnel.

La situation de 1939 est singulière. Les différents expédients ont atteint leur limites. La production d'armements, qui semblait n'avoir pas de limite en 1938, se met à baisser. La masse monétaire en circulation a doublé en 2 ans, ce qui doit à terme se transformer en inflation. Alors que les alliés, alertés dès 1935 par la politique allemande, ont mis leur industrie en route, l'Allemagne n'a "plus rien à gagner à attendre". Il est cohérent pour elle de se lancer dans la guerre: ses adversaires se renforcent maintenant plus vite qu'elle. Cette crise de 1939 semble une authentique découverte de Tooze, et offre une interprétation nouvelle de la situation diplomatique.

De même, l'analyse détaillée de la répartition de l'effort militaire montre qu'avant la campagne de France, l'effort de guerre allemand est concentré sur les munitions et l'artillerie. Pas sur les blindés ! La guerre que prépare l'industrie allemande en 1940 n'est pas un blitzkrieg mais une longue guerre d'usure. Tooze souligne d'ailleurs que, même au sommet de leur production, les chars n'ont jamais fait que 7% du total des dépenses militaires. Il ne sert à rien d'étudier l'évolution de cette production en particulier - pour doubler la production de chars, il suffit de consacrer moins de moyens aux munitions. Seule la vision d'ensemble et l'examen de la répartition des ressources donnent les clés.

Je n'ai pas résisté à la tentation de synthétiser quelques-unes des conclusions de ce texte extrêmement riche. Il y a bien d'autres: la collaboration du secteur privé, qu'il n'est pas besoin de "nationaliser" une fois qu'approvisionnements, commandes et prix sont fixés par l'Etat; le rationnement des biens comme méthode de limitation de l'inflation; les investissements réalisés après la campagne de France, qu'il faut prendre en compte à côté de la production elle-même si on veut être sérieux; les conquêtes de 1940 comme étant paradoxalement un poids plus qu'un atout, la France en particulier ne pouvant se nourrir une fois les importations d'outre-mer bloquées; le "plan de la faim", horrible projet mis en oeuvre à partir de 1941-42, et prévoyant dans les territoires occupés famine délibérée et pillage systématique des vivres pour nourrir non seulement la population allemande mais tous les travailleurs qui ont été amenés en Allemagne dans une concordance souvent perdue de vue entre idéologie raciste et politique économique; les nombreux désastres industriels, de l'avion Me210 au sous-marin Mark XXI; l'impact radical des bombardements alliés concentrés sur la Ruhr en 1943, et l'erreur d'avoir détourné les aviateurs vers Berlin etc.

Si le texte est de très haute tenue, j'ai été sensiblement moins convaincu par l'étude des années de guerre. Le but de Tooze, de 1941 à 1945, est d'abord de décrédibiliser Speer, de démontrer que le "miracle de l'armement" est ou bien moins impressionnant que l'image que Speer en a donné après-guerre, ou bien pas de son fait. Tooze rappelle par exemple que de l'été 1940 à l'été 1941, l'investissement est important et explique un déplacement de masses depuis la production; que ces investissements, ainsi que certaines réorganisations décidées par Todt avant sa mort, portent naturellement leurs fruits début 1942; donc pas grâce à un Speer venant d'être nommé. Des éléments du même ordre ou différents sont évoqués les années suivantes. Par exemple, le mythe d'une réduction drastique du temps de fabrication d'un sous-marin par application des techniques automobiles est mis en pièces par l'examen du temps de "rework": à l'assemblage, il y a un jeu de plusieurs centimètres à la jonction des tronçons, jeu qu'il faut corriger à la main... Ou encore, tout simplement, l'augmentation de production d'avions ne peut être attribuée à Speer, puisque jusqu'à mi-1944, c'est Milch et la Luftwaffe qui en sont responsables...

Tout ces éléments sont factuels et incontestés, mais Tooze y perd quelque peu la "big picture" qui le guidait jusqu'au début de la guerre. Alors qu'on comprend bien jusqu'où l'effort industriel est monté avant guerre, on manque singulièrement de chiffres globaux en 1942. On comprend bien que Speer était un politique fanatique faisant extrêmement attention à son image, et s'alliant ouvertement à Himmler en 1943, mais on perd de vue les aspects purement industriels. On ne comprend plus aussi bien comment sont réparties les grandes masses, où sont les goulets d'étranglement. Pour ne citer qu'un exemple, c'est une remarque isolée qui évoque l'apport industriel des territoires conquis à la puissance du Reich: moins de 10% du total (ou juste 15% pour la main d'oeuvre). On évoque ici ou là l'importance du bassin du Donetz sans jamais se demander ce qu'il en sort effectivement pour l'Allemagne. Presque rien n'est dit sur l'Italie ou les alliés est-européens du Reich. Il y a ainsi plusieurs points omis.

Car le propos essentiel de Tooze est que "l'Allemagne n'a jamais pu concurrencer la puissance industrielle des alliés". Au lieu de nous parler de ce qui se passe dans l'Europe nazie, l'auteur se contente volontiers de comparer avec ce qui sortait des usines américaines. Cela ne semble pourtant pas le coeur du sujet, d'autant que ces comparaisons sont superficielles (mettre en équivalence un "nombre d'avions produits", comme si l'effort pour fabriquer un intercepteur allemand était comparable à un bombardier stratégique américain; considérer l'ensemble de l'effort américain comme si rien n'était consacré à la guerre du Pacifique etc.), alors que Tooze montre partout ailleurs sa rigueur. C'est qu'il y a, parfois très explicitement, une autre obsession chez Tooze: mettre les USA au centre de la pensée stratégique d'Hitler, une thèse qui semble plaquée artificiellement sur le sujet.

Enfin, les très nombreuses notes de pas de pages sont l'occasion de règlements de compte entre historiens. Tooze a visiblement ses têtes de turc (Götz Aly, par exemple), mais on aurait préféré, plutôt que des remarques incidentes cachées en notes, des discussions propres et honnêtes des thèses critiquées.

Il n'empêche: s'il a inévitablement des limites, Wages of Destruction reste un livre d'une richesse stupéfiante. L'histoire économique du 3ème Reich ne peut se comprendre de la même façon après Tooze. Le texte est un plaisir à lire, une stimulation intellectuelle à chaque page. Indispensable.

Notes

[1] En 1932, les alliés annulent, unilatéralement..., les réparations dues par l'Allemagne ET les remboursements qu'ils doivent faire aux USA. Tooze revient en détail sur cette décision. La république de Weimar, avec Stresemann, son leader inspiré, avait emprunté un maximum aux USA, pour que le service de cette dette devienne comparable aux réparations alliées. Ainsi les réparations étaient devenues, d'un problème allemand, un problème américain (si les USA voulaient être remboursés par les allemands, ces derniers ne pouvaient payer les réparations, si bien que France et Angleterre ne pouvaient rembourser leurs dettes de guerre aux USA). L'ensemble était voué à disparaître

[2] Le sujet de la dette publique est d'actualité. Je pensais que le dernier défaut de paiement de la France datait de 1797 - la banqueroute du Directoire. En fait, il eut lieu en 1932. En même temps, il est vrai, que disparaissaient les réparations, une source de revenus majeure.

[3] auquel s'accrochent la France et quelques autres pays

[4] Le montage est le suivant. La dette allemande est cotée à New-York. Une obligation de valeur faciale 100 se monnaie plutôt à 50, cad qu'on considère la probabilité d'être remboursé fort faible. Un exportateur allemand vend quelque chose en dollars. Au lieu d'échanger ces dollars en marks, il achète des obligations à 50. Il se rend ensuite en Allemagne et revend son obligation à la Banque d'Allemagne. Comme il s'agit d'une transaction Allemagne-Allemagne, donc sans fuite de capitaux, la Reichsbank paie un montant juste légèrement inférieur à 100. En pratique, cela revient à faire du dumping, ou à avoir dévalué sa monnaie de 50%