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Si on se plaint du provincialisme de l’édition historique en France, qui ne traduit qu’une fraction de ce qui est disponible en anglais ou en allemand, il apparaît que, même quand il est question de la guerre du Pacifique, le travail récent et sérieux des historiens japonais n’est pas plus traduit en anglais. Edward Drea propose une synthèse des travaux contemporains, et d’abord de toute la bibliographie en japonais, sur l’armée impériale japonaise, depuis sa création au début de l’ère Meiji jusqu’à sa dissolution sans gloire en 1945.

Drea commence par les origines de l’armée japonaise au sein des conflits de clans qui divisent le Japon des années 1860-1880. Graduellement émerge le besoin d’une force militaire stable dépendant du pouvoir central plutôt que de fiefs régionaux, si possible constituée au-delà de la classe des samurai, et suffisamment moderne pour intégrer les développements doctrinaux et matériels de l’occident. Plusieurs tentatives sont nécessaires, mais enfin, après l’écrasement d’une dernière révolte en 1877, la primauté de l’armée "régulière" est établie, et un système de conscription se met progressivement en oeuvre jusqu’à devenir établi en une vingtaine d’années.

Cette force armée est tellement importante dans l’établissement du pouvoir central qu’elle obtient naturellement une primauté administrative: elle rapporte directement et uniquement à l’empereur, devenant une composante à part dans l’organisation du pays. Cet état de fait se construit progressivement mais est clair dès la première guerre sino-japonaise en 1894. La victoire contre la Russie tsariste en 1905 assure ensuite à l’armée une large assise populaire[1].

Une période de "marée basse" survient entre 1910 et (en gros) 1928, quand l’armée est à la fois divisée de conflits doctrinaux et que la modernisation de la société permet à d’autres forces de s’affirmer dans le pays. Mais dès la fin des années 1920, les extrémistes ont suffisamment d’influence pour tenter de contrôler l’avenir du pays. Drea rappelle les uns après les autres les intrigues, complots, assassinats et tentatives de coup d’état qui rythment la période, depuis une première tentative d’étendre la mainmise japonaise sur la Mandchourie en 1928 jusqu’au début de la guerre en 1937. L’état d’esprit des militaires est que le pays doit se mettre au service de l’armée; pas que l’armée doit être au service du pays.

Le découpage chronologique, simple mais risqué, fonctionne correctement: Drea reprend par petites touches les aspects politiques et doctrinaux de chaque période et résume rapidement les campagnes, retenant quelques anecdotes mais ne se perdant pas dans les détails. Quelques cartes permettent à celui qui n’y connait rien de suivre, et Drea a l’idée, si simple mais tellement rare dans les livres d’histoire, de résumer en un tableau ce qui distingue les courants doctrinaires plutôt que de laisser le lecteur naviguer dans le texte. Il vaut mieux être familier des grands événements de l’époque pour suivre, mais il n’est besoin d’être expert: le texte se situe habilement entre un ouvrage technique pour spécialistes et une introduction destinée à des néophytes.

L’auteur a l’air, tout au long de l’ouvrage, de juste raconter des faits. On voit vite qu’il est en réalité tiré par la phase finale de son histoire. Il retient, tout au long des descriptions de 1880 à 1920, ce qui résonne dans l’histoire de la suite: l’attaque surprise contre la flotte russe à Port Arthur avant celle de Pearl Harbor; les atrocités perpétrées en Chine en 1895 avant celles des années 1937; l’empereur Meiji approuvant chaque déclaration de guerre tout en affirmant que c’est contre sa volonté avant la veulerie de Hiro-Hito; le concept de "balles humaines" lors du siège de Port Arthur avant les kamikazes de 1944; le mépris pour la logistique dès les premières campagnes avant le désastre de Birmanie; etc.

Mais deux éléments reviennent continument. Drea insiste à chaque période sur la croyance profonde dans la valeur morale, "l’élan" des combattants japonais comme compensation de l’infériorité matérielle. La doctrine militaire est ainsi uniquement offensive, se rendre est impensable, être fait prisonnier un déshonneur. Prendre conscience que ces aspects sont déjà forts au début du siècle permet de comprendre comment ils étaient profondément diffusés à toute la troupe pendant la seconde guerre mondiale. Drea souligne de plus que les retours d’expérience (par exemple après la sévère défaite à Nomohan, contre les soviétiques, en 1939) ne peuvent remettre en cause ce paradigme: si la victoire était absente, c’est que la troupe manquait de valeur morale...

L’autre dimension sans cesse rebattue par Drea est l’absence, après la guerre de 1905 et jusqu’en 1945, de cohérence stratégique au sommet de l’état. La feuille de route stratégique de 1917 désigne déjà à la fois la Russie et les USA comme adversaires, et fait comme si le Japon avait les moyens industriels et financiers de s’armer contre les deux. Cette incohérence reste irrésolue presque jusqu’au bout. En 1943 encore, l’armée japonaise s’arme contre l’URSS alors que les américains sont sur le point de débarquer aux Philippines. Tout aussi grave, l’ensemble de la pensée opérationnelle est basée sur une conquête rapide de bases avancées, en priant pour que l’adversaire décide alors de négocier une paix plutôt que de se battre. On découvre dans Drea que ces limites sont consubstantielles (et font l’objet de polémiques) à la pensée militaire japonaise bien avant la seconde guerre mondiale. Les termes du débat sont posés, certains dès 1910, et jamais résolus.

Connaissant mieux la période qui fait la fin du livre, j’ai régulièrement noté des éléments inédits, mais j’ai été troublé des choix en creux de l’auteur. Drea, et peut-être toute l’historiographie, est plus à l’aise dans la description des querelles politiques au sommet de l’état que dans des réflexions sur les ressources, l’armement, les politiques d’occupation. Les aspects économiques du conflit sont globalement absents, même lorsqu’ils semblent directement concerner l’armée (ainsi du trafic d’argent en Chine avant 1937, de l’établissement d’une base industrielle contrôlée par l’armée du Kwantung en Mandchourie, ou tout simplement des choix d’armement - des armes de poing à l’aviation). Et l’évolution de la doctrine tactique et opérationnelle, sensible après Guadacanal, quand les japonais renoncent enfin aux attaques banzaï, n’est pas vraiment mentionnée alors qu’elle suggère plus de flexibilité et d’intelligence que ce que l’ensemble de l’ouvrage semble porter.

Cet ouvrage sérieux, au style clair bien que froid, est un aperçu moderne sur l’armée japonaise. Basé sur une impressionnante bibliographie japonaise, il n’a pas d’équivalent, et en devient indispensable pour se mettre à jour sur le sujet.

Note

[1] cette guerre est aussi le moment de l’émergence au premier plan de la marine impériale, couverte de gloire à Tsushima. Le propos de Drea est toutefois seulement l’armée, et il ne se concentre pas sur la marine sinon pour ses interactions avec l’armée