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La généalogie des opérations en profondeur, cette doctrine guidant l'Armée Rouge dans sa victoire contre l'Allemagne nazie, passe par cet ouvrage publié en 1929 par un officier soviétique de 35 ans. Texte technique et sans fioritures, rempli de chiffres et de raisonnements, The Nature of the Operations of Modern Armies montre une compréhension complète du maniement des armées, accordant une égale importance à la puissance de feu et à la logistique permettant de la nourrir, et démontrant, chaque ligne, les ruptures par rapport aux pratiques de la Première Guerre Mondiale.

Le texte se divise en 2 parties. Il commence par un état des lieux des armées de la fin des années 1920, qui, en parcourant l'armement mis en place par les principales nations militaires (France, USA, mais aucun chiffre sur l'URSS), montre que les moyens ont considérablement évolué depuis 1918. Les armes automatiques des fantassins, l'artillerie, évidemment l'aviation, les gaz de combat sont déjà si différents de ceux de la précédente guerre qu'il faut ré-inventer la doctrine. On sent quel est l'état d'esprit de l'auteur: jeune révolutionnaire ayant mené des troupes pendant la guerre civile puis pendant la guerre russo-polonaise de 1920, il n'éprouve aucun attachement à une quelconque tradition. Il peut se permettre des comparaisons froides et objectives, à coups de tableaux quantitatifs, et conclure au besoin de tout penser différemment.

La seconde partie du texte est la plus intéressante, mais aussi la plus difficile à suivre. Le style de Triandafillov n'est guère littéraire, et son livre est d'abord un texte de professionnel pour professionnels. A l'instar par exemple d'un traité de droit, ou d'un manuel de physique, on attend du lecteur une concentration à chaque ligne, une attention à chaque raisonnement. Malheureusement, là où des schémas auraient simplifié le propos (par exemple pour expliquer les différences de densité de forces entre les zones actives et défensives d'un front), le texte n'est que prose. Les références aux opérations des guerres récentes, qui indiquent d'où Triandafillov tire ses chiffres permettent parfois d'illustrer le propos, mais dans l'ensemble la structure en petites touches, qui fonctionnait dans la description de l'arsenal des armées, perd ici le propos principal. On ne comprend vraiment qu'à la seconde lecture.

Ceci dit, on perçoit bien la grande originalité et la rigueur de la démarche. Triandafillov explique comment manier des armées. Son exposé sur la puissance de feu ainsi que les campagnes de 1918 en France lui permettent d'estimer le rapport de forces nécessaire à une percée. Sa métrique initiale est la densité de divisions d'infanterie au km. Il en déduit de même la densité d'artillerie (prenant en compte les blindés comme de l'artillerie mobile). Il ajoute à cela la profondeur estimée du dispositif défensif ennemi - environ 8-10km - donc la progression nécessaire pour le percer. Il réalise alors que l'effort de percée ne peut se faire en moins de 2-3 jours, et que les troupes de première ligne subissant facilement 20% de pertes, ne pourront guère aller au-delà. Il convient donc de prévoir un second échelon, peut-être même un troisième. D'ailleurs, après la progression de l'infanterie, l'artillerie est trop loin, il faut la faire avancer (ou, peut-être, avoir des blindés) si on veut conserver la puissance de feu.

Tout ceci sommé lui permet d'estimer quel est le total de troupes à concentrer pour percer: non seulement les troupes de choc de la première vague, mais aussi les suivantes. Il en déduit naturellement le ravitaillement - en nombre de trains par jour - nécessaire à l'entretien de tout ce monde, et donc que la possibilité qu'a l'offensive de percer au-delà des premier jours dépend d'abord de la capacité de la voie ferrée la plus proche. D'autant qu'en face, en 2-3 jours, des divisions de réserve[1] sont intervenues pour colmater la brèche. Au final, l'objectif est, une fois le choc initial passé, de pouvoir assurer un soutien logistique suffisamment massif pour que le second échelon progresse plus vite que le rythme d'arrivée des réserves ennemies.

Et allant même plus loin, si l'on veut que l'offensive puisse se poursuivre, on doit anticiper que le défenseur détruise ses infrastructures (gares, ponts, tunnels, rails) alors qu'il se retire. Le rythme d'avance dépendant du ravitaillement, il en viendra à dépendre de la vitesse à laquelle les rails sont reconstruits, et donc du rythme d'acheminement de matériaux de construction et de main d'oeuvre. Cet effort logistique doit donc s'ajouter à celui mis en oeuvre pour lancer et maintenir la troupe. Et on voit au passage qu'en aucun cas une armée ne pourra se maintenir sans être motorisée, les chevaux demandant trop de ravitaillement eux-mêmes.

Au bout du bout, quel impact à tout cet effort ? Triandafillov l'estime: entre les divisions ennemies assaillies et les réserves envoyées sur place, on n'aura au mieux mis hors de combat 15 divisions ennemies. Ce n'est qu'une fraction de la puissance d'en face: il faudra donc plus d'une opération pour arriver à la victoire.

Je décris tout ceci longuement pour exprimer combien la perspective est différente de celle lue par ailleurs. Il n'y a juste aucune croyance dans la "bataille décisive". Pour l'auteur, imaginer qu'on puisse en un coup détruire l'adversaire est tout simplement absurde. On sait bien que les allemands y parviendront en France en 1940, mais il faut considérer cela comme une exception [2]. Dans la pensée de Triandafillov, il ne peut y avoir qu'une suite d'opérations, chacune s'étendant au mieux sur 100 ou 200km. Le plan magique, brillant, qui l'emporte en une fois, c'est une illusion.

Au début de son texte, Triandafillov cite avec mépris les théoriciens qui imaginent que la guerre du futur sera menée par une petite armée de professionnels qui fera la décision. Il nomme Fuller, un des premiers théoriciens anglais des chars, ou Seeckt, qui dirigeait la Reichsweer, et il aurait pu quelques années plus tard ajouter de Gaulle ou Guderian. Quand on referme le livre, on comprend combien les soviétiques avaient anticipé l'inverse, combien leur pensée, tant qu'elle pouvait se développer librement, les préparait à un conflit long. Ils avaient bien mieux compris la guerre moderne que leurs futurs adversaires.

Notes

[1] l'auteur calcule bien sûr combien

[2] A savoir, au minimum, l'opposition de deux plans parfaitement anti-symétriques et une prise de risque maximale de l'Allemagne, concentrant l'ensemble de ses moyens en un seul point sans conserver de réserve