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Ce court texte venu d'Allemagne se concentre sur la politique de répression de la Résistance, vue de l'occupant, une perspective curieusement fort rare dans la littérature. Le livre, qui regroupe quelques cas sans nullement prétendre être complet, apporte plusieurs trouvailles: le lien mal connu entre lutte "anti-terroriste" et extermination antisémite; la façon dont l'armée allemande reproduit son comportement du Front de l'est au printemps 1944, avant le débarquement, et avant Oradour-sur-Glane. Ouvrant de nombreuses portes, Meyer montre l'étendue des terrains à défricher pour de futurs historiens.

Il y a des centaines de livres français sur Vichy ou l'occupation, mais comme on doit à un américain un grand bond en avant dans la compréhension de la période, je me suis toujours intéressé à la perspective des historiens qui ne sont pas, justement, français. Ahlrich Meyer, ici, ne raconte pas du tout l'histoire de la Résistance, et ne mentionne les attentats et sabotages qu'en passant. Son sujet est autre: quelle perception le commandement allemand a-t-il? Quelles mesures de répression met-il en oeuvre?

L'auteur souligne que l'historiographie n'a pas vraiment abordé ce thème, et lui-même, qui écrit après avoir traduit en allemand le Vichy-Auschwitz de Klarsfeld, présente simplement quelques cas entre 1941 et 1944. Il se concentre sur la répression des attentats puis des maquis, et principalement sur les choix du commandement militaire. Qu'on n'attende ni l'étude de la lutte contre les réseaux de renseignements, ni la politique de propagande, ni le détail des liens avec Vichy, ni les dimensions économiques de l'occupation.

Mais malgré l'étroitesse du sujet, le texte contient de vraies nouveautés. A l'été 1941, une première vague d'assassinats par des résistants communistes oblige la direction militaire allemande à définir une politique de répression: l'exécution d'otages, par dizaines, pour chaque victime allemande. Mais les occupants prennent rapidement conscience du peu d'impact de la mesure: vive émotion dans le pays, réprobation internationale, et raidissement de la résistance. Ils craignent en outre que la stratégie des résistants soit justement de les pousser à une répression sévère pour entrainer plus de résistance. Fin 1941 émerge une idée alternative: au lieu d'exécuter en France des otages, mieux vaut en déporter "vers l'est", cad commettre les mêmes assassinats, mais trop loin pour que le public réagisse émotionnellement. Les juifs sont les premiers visés, l'occupant - et à cette période, il s'agit d'abord de l'armée, pas du SD ou de la Gestapo - étant obsédé d'antisémitisme.

Meyer souligne ainsi que les déportations de juifs sont envisagées et commencent à se mettre en place avant la conférence de Wannsee. Elles sont donc aussi une réaction aux actions de la Résistance, et ne peuvent pas être vues comme un processus indépendant du reste de la politique de répression en France.

Meyer évoque la façon dont l'occupant traite la police française. Le changement de la direction allemande au premier semestre 1942, donnant plus de poids aux SS, est l'occasion d'une nouvelle politique, d'autant que le retour de Laval et la nomination de Bousquet à la direction de la police française entrainent Vichy dans une collaboration plus active. Au lieu de préconiser une "surveillance rapprochée" de la police, incluant des consignes opérationnelles parfois pointues, ils préfèrent à l'été 1942 déléguer largement l'organisation des rafles et l'infiltration des réseaux de résistants, ce qui, malheureusement, s'avère bien plus efficace pour eux...

Puis, Meyer fait le récit détaillé des opérations répressives dans l'Ain et la Dordogne au début de 1944. Il s'attache à 3 opérations de ratissage des campagnes (action Caporal, opération Printemps, action Brehmer) ayant lieu avant et après la réduction du plateau des Glières. La façon qu'ont les troupes allemandes de chercher les résistants n'a plus d'impact militaire: il s'agit de cerner les villages et d'exécuter les civils juifs ou quiconque désigné comme suspect par les habitants terrorisés, en incendiant quelques bâtiments pour faire bonne mesure. De contact avec les authentiques maquis, nullement. La méthode est étonnamment semblable à celle pratiquée à l'est depuis l'invasion de la Pologne, ce qui démontre qu'on ne peut considérer le massacre d'Oradour, quelques semaines plus tard, ni comme un acte isolé, ni comme le fait de la seule Waffen SS. Plus largement, la perception classique d'une occupation "occidentale" plus respectueuse des populations doit sans doute être ré-évaluée, en particulier à partir de fin 1943.

Après un chapitre complet sur la massacre d'Oradour, le livre s'achève sur une liste de tout ce qui n'est pas encore connu des historiens, sur les différents thèmes à travailler. Le simple bilan des victimes françaises (hors les déportés) n'est pas établi. Le dispositif d'occupation, en particulier ses relais régionaux et les relations de chaque organe avec Vichy, est mal connu. L'articulation des objectifs de l'occupation (aussi bien économiques que militaires), des actes de Résistance, et de la politique répressive, demande une réflexion approfondie. Les relations entre lutte contre Résistance et les mesures anti-juives - effleurées dans ce volume - doivent être creusées. Enfin, il faudrait une étude comparative des différents régimes d'occupation en Europe occidentale pour avoir un authentique recul sur les spécificités françaises. Mais de ce programme défini en 2000, bien peu a été travaillé depuis.