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L'historien est fameux, mais cet opus décousu, où une ou deux fines analyses ne rachètent pas nombre de défonçages de portes ouvertes ou de fausses provocations, est un texte mineur qui sera oublié comme le sont les propos de ces professeurs à la retraite, dont l'heure de gloire est loin derrière eux, et qu'on honore sans tenir compte de ce qu'ils radotent.

Le propos de van Creveld est de démontrer que la guerre ne se limite pas à l'action de s'entretuer, et que les sociétés humaines y ont ajouté toute une "culture". Le texte explore alors les différents aspects de cette "culture", dans des chapitres tous impeccablement structurés, revoyant un à un les aspects "non-utilitaires" des armées - décorer ses armes, donner des noms aux navires, soigner les uniformes, organiser la vie des casernes, déclarer une guerre....- et montrant continuités ou évolutions entre antiquité, temps médiévaux, et époque moderne, sans oublier d'intégrer des exemples venant d'Afrique, de Chine ou de l'Amérique pré-colombienne.

Mais cette première partie manque d'une quelconque thèse. On lit les petites monographies avec un léger ennui en se demandant où l'auteur veut en venir avant de prendre conscience qu'il n'a rien à dire au-delà de son inventaire à la Prévert. On attend en vain que Van Creveld cherche ce qui distinguerait la "culture de guerre" de la façon dont une quelconque autre activité humaine est organisée: il s'abstient justement de toute comparaison. Il n'explore pas si seuls les militaires donnent des surnoms à leurs outils ("la Grosse Bertha") ou si les musiciens ne font pas de même avec leurs instruments ou les ouvriers avec leurs hauts fourneaux; ce qu'ont de singulier les décorations des armes et armures par rapport, par exemple, à celles des chariots ou voitures; ce que la "culture" de la vie en caserne a de différent de celle d'une prison ou d'un monastère...

On perçoit deux raisons à cela: l'auteur n'a pas, pour un tel travail, la puissance du Foucault de Surveiller et punir; et il y aurait le risque de conclure que la "culture de guerre" est bien moins spéciale que ce que le livre aimerait montrer. Car tout le texte est imprégné d'une nostalgie pour l'époque où la culture de guerre était plus présente et plus "virile", quand les guerriers avaient plus de "ce que jusqu'en 1945 on n'avait pas honte de nommer 'caractère'" (p.60), quand il était banal de voir les troupes s'entrainer en musique (p.119), ou quand il y avait plus de rituels de fin de guerre, ce qui, pense van Creveld, éviterait le fort taux de PTSD ("post-traumatic stress disorder") (p.163)...

La seconde moitié du texte étend le champ d'investigation en perdant le peu de fil conducteur jusqu'ici présent. Van Creveld parle des arts militaires[1], de la façon dont on commémore la guerre, et touche enfin à quelques éléments de doctrine contemporaine. Il faut prendre ces chapitres comme un recueil d'articles, ne pas tenter de les relier entre eux, ne pas s'offusquer que certains thèmes soient abordés une fois ici une fois là.

Et comme dans un recueil d'articles, le niveau est inégal. Les passages sur l'écriture de l'histoire militaire sont une réussite [2]. La digression sur la disparition des guerres entre grandes puissances depuis l'ère nucléaire est une simple prolongation de son Transformation de la guerre de 1991.

A l'opposé, les chapitres sur la littérature ou la peinture sont ridiculement mauvais. Van Creveld veut montrer que la guerre a toujours été le sujet par excellence (p.228), mais n'a d'autre choix que de rester incantatoire. Il ne considère surtout pas la proportion des sujets guerriers parmi la production d'une époque (de Picasso, on ne retient que Guernica, de Zola on ne retient que La débacle...). Il reconnait que les tableaux sur la première guerre mondiale sont le plus souvent dans un style figuratif n'ayant rien intégré de l'avant-garde abstraite, mais l'excuse parce que "la guerre est un sujet trop sérieux pour l'expérimentation"... Il espère que sortiront de l'oubli des caves des musées les nombreuses peintures du 19ème siècle représentant des scènes batailles - Wilhelm Camphausen, Elizabeth Thompson... - sans reconnaître qu'elles manquent de quoi que ce soit de séminal pour jamais être revues avec intérêt. Le propos est d'ailleurs parsemé de mauvaise foi, citant par exemple Ernst ou Kirchner simplement pour noter qu'ils ne sont pas allé se battre, ou tentant de de donner à Klee une inspiration guerrière. Et sur la littérature, c'est encore pire.

Je dois enfin noter les provocations délibérées de cet ouvrage. Trois chapitres en particulier ne semblent avoir pour but que de créer un buzz, que de lancer une polémique. Le premier est le fort dérangeant passage sur la "joie de la guerre", rappelant l'excitation unique que peuvent vivre les combattants, et combien la guerre peut être un plaisir. Ici, van Creveld est en plein tabou. C'est intéressant.

Mais deux autres passages ne sont faits que pour faire parler de soi. Pour étudier ce à quoi ressemble un groupe humain qui n'aurait pas de "culture de guerre", seul un auteur israélien pouvait choisir de traiter les populations juives d'avant la création d'Israël, aux habitudes d'étude et de commerce, mais absolument pas militaires. Van Creveld base son étude à la fois sur certains écrits antisémites et sur l'extrême droite sioniste de Jabotinsky, comme s'il était désespéré de vouloir faire réagir le monde académique. Pareillement, le dernier chapitre du livre porte sur le féminisme, et avec un machisme assumé, conclut que le seul rôle utile de la femme est d'admirer le guerrier...

Les quelques analyses brillantes qui ressortent occasionnellement ne suffisent pas à recommander la lecture de ce livre. On a, en fait, l'impression que l'auteur, même s'il n'est pas si vieux, a sa carrière derrière soi. Après avoir eu en mains ce Culture of War de 2008, on se dit que van Creveld est un auteur fini.

Notes

[1] Confondant en fait deux sens du mot "culture": d'une part l'organisation d'un groupe humain ("la culture grecque"), d'autre part évoquant l'art ("être cultivé")

[2] Et pas seulement parce que je partage tout à fait le commentaire qui suit: The 1990s saw the emergence of a new type of history, probably best exemplified by the works of Antony Beevor about the battles of Stalingrad and Berlin. Like popular war literature of all times and places, it all but ignores analysis, sometimes to the point where one wonders what it is that the author really wants to say