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Ce livre à la couverture austère est tiré d’une thèse de doctorat, soutenue dans les années 60, portant sur l’influence des idées théoriques, des doctrines, sur la conduite opérationnelle des armées allemandes pendant les deux guerres mondiales. L’examen de cette question élémentaire, dans un texte appliqué et pénétrant, convainc pour la période Schlieffen et la première guerre mondiale, mais est dépassé et obsolète pour la seconde guerre mondiale.

Une structure élégante conduit le livre: après un examen des points saillants des théories de Clausewitz et de Schlieffen, Wallach propose une dizaine de courtes études de cas montrant dans quelle mesure la doctrine et la réalité des opérations ont pu être liées. Des doctrines elle-mêmes, on retient chez Clausewitz la primauté du politique sur le militaire, la notion de centre de gravité (Schwerpunkt), et l’érosion des forces attaquantes à mesure qu’elles progressent.

Wallach passe en revue ce que Schlieffen ajoute et là où il se distingue de Clausewitz, parfois suite à de simples erreurs de lecture de son prédécesseur. Le fameux plan Schlieffen n’est pas un plan de guerre complet puisqu’il ne se consacre que sur ce qui est maintenant appelé le niveau opérationnel, en ignorant en particulier toute interaction avec la marine ou contre l’Angleterre. La violation planifiée de la neutralité belge subordonne la politique au militaire, exactement à l’opposé de Clausewitz. Surtout, Schlieffen, d’après Wallach, est obnubilé par la bataille de Cannes, cette victoire terrestre d’Hanibal qui n’empêcha nullement la défaite de Carthage. Se développe ainsi une sorte de "pensée unique" au sein du brillant état-major allemand: la guerre doit être offensive, son but est la destruction de l’adversaire (et non d’obtenir une paix favorable), la seule méthode est l’enveloppement, et le principe de concentration des forces au Schwerpunkt demande de ne rien laisser en réserve.

Suivent une dizaine de courts chapitres sur la mise en pratique, ou non, de ces doctrines pendant les deux guerres mondiales . La perspective de Wallach sur la première guerre mondiale est pertinente et réfléchie, n’hésitant pas à remettre en cause les points de vue d’autres historiens ou à rechercher des sources complémentaires. Il s’attache à montrer, dans les premières phases du conflit, là où la théorie de Schlieffen s’est révélée pertinente - d’ailleurs plus à Tannenberg qu’en France - et quelles ont été ses limites. Devant l’impasse stratégique de la guerre de position, un passage est consacré à l’essai d’une doctrine différente en 1916, basée sur l’attrition, et à son échec désastreux à Verdun. Enfin, revenant sur les offensives allemandes de 1918, Wallach soutient qu’elles ont été lancées en ordre dispersé, en dépit aussi bien des recommandations de Clausewitz que de celles de Schlieffen.

On s’attend à une pertinence équivalente sur le conflit suivant, mais la déception est rude. Dans les chapitres sur la deuxième guerre mondiale, l’auteur se base sur les sources secondaires disponibles à l’époque, à commencer par le calamiteux texte de Liddell-Hart. Wallach manque d’esprit critique, reprenant ce qui est la vulgate de l’époque sur la conduite de la guerre, à savoir que tous les échecs allemands sont d’abord le fait des erreurs d’Hitler. On est surpris qu’après avoir pris la peine de montrer combien "l’école Schlieffen" est restée influente pendant l’entre-deux-guerres, Wallach fasse comme si la décision, à l’été 1941 en URSS, de délaisser les objectifs politiques (Leningrad, Moscou) pour réussir un encerclement géant, n’était pas pile dans le schéma mental des généraux allemands. De même, on se demande pourquoi la bataille de Koursk, exemple type de tentative d’annihilation sans but politique ni économique, n’est pas même mentionné. Et si Wallach discute du siège de Leningrad, c’est pour totalement ignorer celui de Sébastopol. L’analyse de l’ordre "pas un pas en arrière" - contraire à toutes les doctrines - de l’hiver 1941, est complètement fausse, ne soulignant pas qu’il n’y avait, sur le moment, guère d’alternative sinon une retraite calamiteuse, puis mélangeant dans l’analyse des instructions de fin de guerre avec celles de 1941, et ignorant les multiples cas où les allemands ont, jusqu’en 1943, volontairement raccourci leur ligne de front. Enfin, une dimension reste singulièrement absente: dans quelle mesure l’évolution des méthodes ennemies a ou aurait dû influencer la doctrine allemande.

La valeur de Wallach est donc dans la description précise et accessible des doctrines allemandes et dans leur mise en oeuvre lors du premier conflit mondial. Si Wallach s’égare ensuite - et même s’il est sévère de le lui reprocher étant donné l’époque et l’endroit d’où il écrit - le lecteur, reprenant l’approche proposée, pourra de lui-même reconnaître là où Schlieffen semble toujours dicter la conduite des opérations allemandes.