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Cette fois, je vais faire différent. Au lieu d'une critique au vitriol assaisonnée de quelques métaphores bien senties - l'impression de traverser le Palais de la Découverte au pas de course sans rien comprendre - je vais décrire ce qui peut faire un bon livre, en prenant prétexte ce récent volume de Bernard Fontaine, qui en est tellement loin. Que ceux qui veulent juste savoir ce que ce texte vaut s'arrêtent ici: nul, et même si 10 fois moins cher que 36 euros, de l'argent gâché.

Je crois de plus en plus qu'il y a deux façons d'aborder un sujet. Une première est de partir des détails et des faits. Dans son expression la plus simple, cela donne des livres de pures descriptions, des dictionnaires ou des livres de références, comme les nombreux Osprey consacrés aux armes, véhicules, avions, uniformes. A l'opposé, on peut construire un livre à partir d'une intuition, d'une thèse, qui sert de boussole à l'auteur pour s'orienter dans la masse de faits, démêler l'utile du superflu. Évidemment, si on voit bien qu'un Glantz part du détail et qu'un van Creveld d'une thèse, la plupart des ouvrages combinent les deux approches, et les meilleurs parviennent à un équilibre convaincant - pour n'en citer que quelques uns parmi mes récentes lectures: Frieser, Tooze, Evans, Lopez.[1]

Je commencerai ici à revoir le livre de Bernard Fontaine par le détail, l'article suivant prenant une vue d'ensemble.

La première chose est tellement élémentaire qu'on a honte de la rappeler: un texte se doit d'avoir été relu, et d'être sans fautes d'orthographe, sans erreurs de mise en page, sans qu'on se cogne à des coquilles tous les paragraphes. Il paraît que c'est le boulot de l'éditeur. Que faut-il alors penser de l'Harmattan et de ses centaines d'ouvrages[2]? Ou du "directeur de collection"? Ont-ils jeté un oeil sur ce qui sortait des presses...?[3]

En plus de nuire au confort de lecture, un tel laisser-aller crie "amateurisme". Toute formule, tout chiffre en devient suspect[4]. D'autant - second conseil - que c'est sur les données chiffrées que les critiques les plus simples porteront. Par exemple, si on dit que 10% de 10 mégawatts font 100 kilowatts, on peut avoir des doutes. Ou encore, s'il est suggéré que multiplier des secondes par des joules donne des joules, c'est qu'on a dû confondre énergie et puissance[5].

On apprécie aussi que les données soient récentes, et d'autant plus si elles sont faciles d'accès. Ainsi, si seulement quelques lignes sont consacrées aux budgets militaires, il n'y a pas de raison que dans un livre paru en 2012 on ait choisi les chiffres américains de 2007 et les français de... 2003[6]. Sans parler qu'à moins de 2 milliards d'euros, le budget de recherche militaire de la France ne fait 1.1% du PIB (p.199), que s'il y a eu une erreur dans le calcul du pourcentage... Toutes ces approximations sur l'élémentaire contaminent les points plus techniques et on se demande, chaque fois qu'est citée la puissance d'un laser, s'il n'y a pas une faute de frappe dans le texte.

Les sources sont aussi un point d'attention, mais chausse-trappe celui-ci. Au moins Bernard Fontaine mentionne-t-il quasiment tout le temps ses sources. Et comme il s'agit pour l'essentiel de sites internet, j'ai pu en vérifier la pertinence facilement. Le piège est ailleurs: les sources révèlent la profondeur de la recherche: l'auteur apporte-t-il des éléments de sa propre recherche (expérimentations, témoignages etc.)? S'est-il plongé dans des archives, des articles scientifiques, complémentés par des entretiens? Utilise-t-il la littérature secondaire (mémoires, commentaires, interprétations, colloques etc.)? Ou est-ce qu'il recopie juste des articles de magazines et des pages wikipedia? La sentence est cruelle: Les armes à énergie dirigée est largement basé sur une recherche web, certes poussée, mais collectant d'abord ce qui a été publié dans la presse, citant ici un article du Monde, là du Nouvel Observateur, plus loin de Science & Vie, d'Aviation Week ou d'un site web en déshérence. Il n'y a eu aucun effort pour contacter ces journalistes - même les français - afin de savoir d'où ils tiraient leurs propres informations et pour mettre en perspective leur propos. Est-ce que j'ai déjà parlé d'amateurisme?

Si on remonte un niveau un petit plus haut, on arrive à la pédagogie de l'écriture, à la façon dont les arguments sont présentés. Il faut à la fois être clair, et sur chaque petit sujet, complet. Sur les points techniques - nombreux dans le texte - on veut Boileau: Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Le lecteur, ayant fait quelques études d'ingénieur, s'il est loin d'être expert dans tous les domaines, a croisé suffisamment d'enseignants pour reconnaître ceux qui savent présenter un sujet. Bernard Fontaine n'est pas de ceux-là. Il explique avec maladresse ce qu'il devrait connaître sur le bout des doigts [7] [8]. Et il fait dans la facilité plutôt que dans la valeur ajoutée.

Je détaille un exemple: une limite au laser est que l'air absorbe certaines longueurs d'ondes, en particulier celle du laser CO2. Bernard Fontaine nous rappelle donc le spectre d’absorption optique de l'air. La courbe est banale pour tout ingénieur, mais le serait moins si Fontaine poussait l'effort jusqu'à positionner les longueurs d'onde des laser en face des zones d'absorption ou de transmission. Il est trop paresseux pour cela: aucune conclusion n'en sort. Mais, sur le même thème, une autre limite au laser, si on veut par exemple en faire une arme de destruction d'un missile en vol, est que les métaux ont tendance à réfléchir la lumière plutôt qu'à l'absorber. Il aurait donc été intéressant de nous montrer, en complément du problème de l'air-qui-absorbe, celui des métaux-qui-font-miroir. Il se trouve que les courbes correspondantes sont bien connues des industriels faisant de la découpe laser. Fontaine a été trop paresseux pour aller les chercher - ou peut-être, n'en a-t-il pas eu l'idée...

Remontons encore. En plus de la façon dont les arguments sont présentés, on apprécie qu'ils soient Mutuellement Exclusifs, Collectivement Exhaustifs (MECE). Par exemple si les limites d'un système sont son coût, son énergie et ses dimensions (p.34), on est dans la redondance: c'est parce qu'il nécessite beaucoup d'énergie et parce qu'il est énorme que le système est coûteux... En d'autres termes, il ne suffit pas d'étaler tous les points sur la table en désordre, mais il faut penser à les organiser.

Et ceci est valable aussi bien au niveau d'un paragraphe que de l'ouvrage entier, ce qui nous amène à quitter l'approche par détail pour prendre celle qui englobe le texte en entier. Car à quoi sert-il de tartiner des formules ou de faire la zoologie des appareillages de puissance? Quel est le but de cet ouvrage? J'en reparle dans une prochaine note.

Notes

[1] La distinction entre les deux approches est bien sûr celle de la 2nde dimension du MBTI

[2] La libraire qui partage ma vie me souffle que l'Harmattan, c'est "quasi du compte d'auteur, tu vois, à côté d'eux, les autres, là, que tu lis tout le temps, Economica, c'est Hachette"

[3] Petit florilège, très loin d'être exhaustif: Le laser à des caractéristiques (p.124), Le milieu actif et constitué d'ions de titane dans une matrice de saphir. (p.128), des bandes d’absorption et d'émission très large (p.128), le programme Star War (sic) (p.156 et ailleurs), leur histoire est beaucoup plus récents (p.156), une bonne partie de ces satellites, développée pour..., est munis (p.177), proposé par le résident (sic) des Etats-Unis (p.185), bas é dans l'espace (p.189), l'entreprise Lookheed (p.189 et ailleurs), missile SUD au lieu de SCUD (p.218), source OTA au lieu de OTAN (p.188), Al203 (au lieu de Al2O3 - p.109), d'on (sic) objectif militaire (p.234), les molécules Xe2, XeHg, XeAr, Ar2, Kr2, Xe2, KrF, XeF (cherchez le mot compte double, p.121), le système inclue (p.255), aibone laser (p.375). On voit aussi de nombreuses (note en bas de page) (p.84, par exemple) qui suggèrent qu'il y a eu un moment l'idée d'en avoir; des indentations oubliées (comme p.152, où le texte annonce quatre techniques pour seulement 3 puces, deux paragraphes ayant été regroupés involontairement); enfin beaucoup de créativité dans la mise en page des quelques tableaux, par exemple celui de la page 326, dans lequel les mots sont tantôt centrés, tantôt alignés à gauche, parfois alignés à droite ou bizarrement espacés; ou encore dans celui de la page 317, où certains mots 'trop longs' dépassent des cases...

[4] j'ai repéré quelques exemples de formules fausses, que mon faible niveau en html ne me permet pas de recopier ici (mea culpa)

[5] Ces deux exemples sont page 51

[6] Le site de l'OCDE contient moult données économiques à la fois récentes et cohérentes entre elles. Celui du SIPRI est spécifiquement dédié aux dépenses militaires. Il a fallu à l'auteur de ces lignes 40 secondes pour identifier ces sites

[7] Deux exemples, dès le début du livre: la présentation de l'émission spontanée, la base du laser, est bien plus simple sur wikipedia. Un peu plus loin, on doit suivre plusieurs formules, saupoudrées de termes techniques tel que 'libre parcours moyen', pour simplement énoncer que la convection est plus efficace que la diffusion...

[8] Certains universitaires ne se priveront pas de souligner que Bernard Fontaine est 'directeur de recherche' et non 'professeur', cad qu'il n'a pu développer de compétences pédagogiques adaptées, par exemple, à des élèves-ingénieurs. Il y a toutefois suffisamment de 'professeurs' n'ayant su non plus développer ces compétences pédagogiques pour qu'on en tire une quelconque conclusion