Les armes à énergie dirigée est l'occasion de se mettre dans la peau de l'auteur. A un stade précoce de son travail, il se pose la question de ce qu'il cherche à faire. Faisons le tour des possibles.

L'ambition peut être de faire "un guide des armes à énergie dirigées", un "dictionnaire" si on veut, un ouvrage de référence que l'on consulte en fonction du besoin.

On peut aussi vouloir écrire un "manuel technique" sur les armes à énergie dirigées, manuel destiné aux étudiants voire aux professionnels, ne négligeant aucun aspect technique et entrant dans le détail de la recherche la plus contemporaine.

Une autre ambition, fort différente, peut être d'écrire "l'histoire des armes à énergie dirigées", d'en faire un récit, avec toutes sortes de péripéties, de succès, d'échecs, de hasards. Et ce récit peut aussi bien être technique que diplomatique ou économique, même si mélanger les différents aspects est difficile.

Ou encore, l'auteur peut vouloir faire une analyse, détailler comment ces armes ont bouleversé ou vont bouleverser l'art militaire, la diplomatie, les doctrines opérationnelles, c'est-à-dire prendre prétexte d'un changement (de nouvelles armes) pour aborder un thème plus vaste.[1]

Mais ce qui est certain, c'est qu'il faut décider entre ces objectifs. On se rend bien compte que, suivant les cas, la méthode de recherche et la structure du livre seront différentes. Un "guide" voudra être exhaustif et descriptif, tandis qu'une "analyse" mettra des priorités et voudra être réfléchie. Un "manuel" prendra la peine de détailler chaque pas, chaque hypothèse, chaque démonstration, tandis qu'une "histoire" aura le ton d'un récit et n'hésitera pas à intégrer des anecdotes.

La seule chose qui n'est pas possible est de vouloir tout faire d'un coup, tout mélanger. Par exemple, décrire un à un les différents types de laser (chap 3 et chap 4), ou les sources, accumulateurs et transformateurs d'énergie (chap 2), voire toutes les applications civiles (chap 11 et 12), c'est faire un "guide". Mais aborder l'histoire des différents programmes d'armement c'est justement écrire une "histoire" (chap 5-6), et entrer dans le détail de la physique des laser (chap 1), c'est faire un "cours technique". Décrire un à un les armements eux-mêmes (chap 7 et 9), c'est du "guide" mais aborder - fort mal, nous le verrons - la défense contre les armes à énergie dirigée (chap 10), ou se projeter sur l'évolution à venir des armes (chap 16) c'est de "l'analyse".

Et il faut revenir sur terre: on comprend vite que ce que Bernard Fontaine aurait dû faire, c'est un dictionnaire des armes à énergie dirigée. Le texte est si souvent une juxtaposition de courtes sections sans lien entre elles qu'on se demande pourquoi l'auteur a ajouté des passages narratifs. Dans un guide, le lecteur aurait butiné en fonction de son envie sans espérer que passer au travers de x méthodes de transformation d'énergie et de n acronymes de programmes le mène quelque part. Le lecteur n'aurait pas été frustré, après avoir subi la description de 10 types de laser (chap 4), de l'absence complète de synthèse, du fait qu'il n'y ait même pas un embryon de réponse à la question "au bout du compte, là-dedans, c'est quoi les trucs utiles?".[2]

Ensuite, le périmètre de l'étude doit être explicité, sinon pour le lecteur, du moins dans l'esprit de l'auteur. Il faut qu'il y ait une limite au champ d'investigation, même si cette limite a toujours un côté arbitraire. Si le propos, par exemple, est de parler des "armes", à "énergie dirigée", on écartera évidemment les "applications civiles du laser" (chap 11-12-13-14), les "satellites militaires" qui ne sont pas liés aux armements (p.176-184), les "techniques de production d'électricité" (chap 2), et de façon générale tout ce qui aurait plutôt sa place dans "le guide du laser pour les petits et les grands".

Oh, on se doute que Bernard Fontaine, qui a visiblement consacré sa vie au laser, soit tenté de parler de tout ce qu'un laser peut faire. Mais se serait-il concentré sur un thème précis qu'il aurait évité une erreur plus douloureuse: la superficialité dans les sujets annexes. A la limite, si on tient absolument à faire une digression sur les satellites militaires, très bien! mais plus qu'une énumération des engins en orbite, plantée là sans lien avec ce qui précède ou ce qui suit. Et si veut absolument évoquer les applications civiles des laser de puissance - par exemple pour découpe, soudage, usinage de métaux -, ou bien on en fait juste une note de bas de page, ou bien on traite le sujet proprement. Un chapitre de généralités enfilées les unes derrière les autres sans avoir interrogé le moindre professionnel est justement ce qu'il ne faut pas faire.

Dans la construction d'un texte, l'étape suivante consiste à organiser sa pensée. Comment aborder "les armes" à "énergie dirigée"? Par ordre chronologique? Par technologie (échelle de puissance, coût etc.)? Par application (armes anti-missiles, anti-personnel etc.)? Par faisabilité (technique, coût...)? Le choix n'est pas toujours évident, mais, de nouveau, il faut qu'il y en ait un. Commencer par décrire les technologies de laser, puis, un à un, les programmes d'armement, puis enfin les applications, c'est être certain de perdre le lecteur qui, s'il veut se refaire le film, doit tenter de lier des informations éparpillées dans 3 chapitres[3].

On se rend compte que, sans doute, le mieux aurait été d'aborder le sujet par objectif des armes. Il aurait fallu traiter à fond des armes anti-personnel (laser aveuglants et autres joyeusetés) avant de passer aux destructeurs de mines, et finir, dans un crescendo de complexité, par les systèmes anti-missiles. On se rend compte surtout, en pensant à tout ça, qu'il n'y a guère eu de réflexion d'ensemble, et que l'auteur s'est lancé dans son texte sans trop réfléchir à ce qu'il voulait en faire.

Pour finir, si on tient à mettre encore plus d'intelligence dans son texte, on peut vouloir analyser[4]. Et pour cela, poser des questions, souligner les points obscurs, expliciter ses hypothèses, discuter ses conclusions.

Ici, sur les armes à énergie dirigée, il y avait un sujet en or: dans quelle mesure les systèmes anti-missiles, dont on parle depuis 40 ans, ont la moindre réalité. Difficile de rêver d'une discussion aussi intéressante! Si le texte touche, par hasard, au sujet - un passages rappelant la complexité de conception d'un système combinant détection de missile, pointage, et mise à feu d'un anti-missile - , l'analyse s'arrête net[5]. De l'état de la technique, et des coûts de réalisation, rien. L'existence de contre-mesures - de la saturation des défenses au simple fait de peindre de la peinture réfléchissante sur le missile - n'est qu'effleurée et n'est surtout pas mise en regard de l'efficacité des systèmes à énergie dirigée. En d'autres termes, il n'y a malheureusement aucune intelligence, aucune analyse, juste des bouts d'arguments lâchés au hasard dans la nature.

Bon, au moins Bernard Fontaine aura la satisfaction de se dire qu'on n'aura jamais autant parlé de son livre qu'ici.

Notes

[1] Il existe encore d'autres objectifs, que j'omets ici. Par exemple, l'auteur peut avoir besoin d'une publication pour sa carrière, cas dans lequel le lectorat visé n'est pas le public, même spécialisé, mais simplement le jury de l'instance qui lui donnera une promotion. L'auteur peut aussi publier pour son propre ego, pour se dire qu'il a réussi à écrire quelque chose dans sa vie, pour que l'objet posé sur sa cheminée lui apporte admiration de ses petits enfants et questions polies de ses invités à dîner. Je n'ai pas perçu ces objectifs dans le livre de Bernard Fontaine.

[2] En toute honnêteté, l'auteur finit, page 200 - chapitre 7, bien après la description des objets - par donner un tableau comparant les avantages et limites de 5 types de laser. Mais c'est juste un coup de chance: de résumé des faits, on n'en trouve jamais après les longs passages descriptifs.

[3] L'absence d'index n'aide pas non plus...

[4] L'exercice n'est pas indispensable dans un livre d'histoire, où la simple mise en évidence de faits inédits a déjà de la valeur

[5] Si bien qu'on prend conscience que l'auteur a juste recopié ce qu'il a lu quelque part ailleurs, et qu'il n'a en aucun cas réfléchi par lui-même