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L’étude du renseignement, une fois dépassés ses côtés anecdotiques, a la capacité de transformer l’histoire: si on découvre que chaque camp lisait le courrier de l’autre, il faut tout ré-interpréter. Le texte de Ken Kotani, un jeune historien japonais spécialiste du sujet, est le premier étudiant systématiquement l’organisation et les résultats de l’espionnage et du contre-espionnage japonais. Il apporte une perspective inédite sur le Japon en guerre, montrant en particulier comment l’armée dépassait la marine, et suggérant que la qualité du renseignement précédant la déclaration de guerre - et qui permit le succès des attaques de Hawai ou de l’invasion de la péninsule malaise - tenait plus à des bouts de ficelle qu’à une démarche systématique.

Alors que tout ce qui concerne le renseignement peut rapidement se révéler embrouillé tant les types d’interception et la juxtaposition des services spécialisés complexifie le travail de l’historien, Ken Kotani nous donne un texte court et clair porté par une structure limpide. Il sépare et compare l’armée et la marine japonaises, car il apparaît que les contacts entre elles, s’ils existaient bien pour le planning des opérations, étaient rares en termes de renseignement. Et il aborde les types de renseignement un par un: le renseignement ouvert (la lecture de journaux, de publications, etc.), l’interception de signaux (SIGINT), l’espionnage (HUMINT), et enfin le contre-espionnage. Le lecteur n’est jamais perdu et, si être familier des événements de la période est naturellement utile, on arrive à suivre même sans être un spécialiste.

La nature des sources que Kotani exploite est un sujet en soi. On le sait, très peu d’archives survivent au Japon, même si Kotani en trouve quelques unes. Il s’appuie sur les quelques mémoires d’anciens officiers ou d’agents japonais, en notant que même agés, les auteurs restent méfiants, craignant toujours que la justice américaine les poursuivent. Mais surtout, il se penche sur les données tirées des interceptions d’autres pays, pour, par ricochet, estimer ce que savait le renseignement japonais. Plusieurs trouvailles de Kotani viennent ainsi de Finlande, de Bulgarie, du Mexique et même de Vichy. L’ouverture des archives alliées permet également de comparer les télégrammes originaux avec les versions interceptées par le Japon, et donc d’estimer le temps de décodage ou le maillon faible des chaînes de communication. La Chine nationaliste s’avère ainsi l’allié le plus risqué: protégé par une faible cryptologie, tout ce qui lui est dit est transmis aux japonais. Les anglais et américains en sont conscients mais ne veulent prévenir les chinois: cela dévoileraient que, eux aussi, décryptent les communications...

Ces détails nourrissent la perspective sur les méthodes de renseignement. Obtenir quoi que soit directement par un agent est rare en temps de paix, exceptionnel quand la guerre a commencé. L’URSS est une cible prioritaire de l’armée japonaise jusqu’en 1943, mais le NKVD est si strict que les agents japonais qui franchissent la frontière ne reviennent pas, ou sont alors transformés en agents doubles. Aux USA, il semble n’y avoir pas eu plus de 3-4 agents en tout, et sans aucune efficacité.

Le décodage des signaux semble avoir été plus fertile, mais était concentré au mauvais endroit. D’après Kotani, l’armée japonaise a, avant 1941, réussi à percer plusieurs codes alliés, comme le code diplomatique des britanniques (en s’introduisant de nuit dans un consultat au Japon pour aller photographier les tables gardées dans le coffre) ou celui des garde-frontières soviétiques (en faisant passer devant eux un, puis deux, puis trois soldats, et en repérant quels étaient les changements dans les messages d’alerte envoyés). Surtout, elle vient à bout du code de la marine américaine - ce dernier décrit comme particulièrement solide - mais garde sa source pour elle, et ne révèle surtout pas cet exploit à ses homologues de la marine...

La marine semble incapable de décoder quoi que ce soit, et se contente de mesurer les volumes de messages. L’expérience lui permet d’anticiper les principales opérations américaines: le volume de messages gonfle environ 2 mois avant, le trafic venant des sous-marins suit environ 2 semaines avant, et le silence radio tombe sur l’ensemble en gros une semaine avant l’opération elle-même. Elle a donc une idée générale de l’axe d’attaque, même si elle ne peut déterminer, par exemple, si le coup est prévu sur Guam ou sur Saipan (à 200km l’une de l’autre, quand même). Le tout sonne comme primitif par rapport à ce dont les autres belligérants sont capables, mais on voit que même avec ces techniques, il n’est pas possible aux américains de "surprendre" leur adversaire dans la moindre de leurs opérations amphibies.

De toutes les façons, le service du renseignement, surtout celui de la marine, n’a aucun poids dans les décisions militaires. Son responsable participe pour la première fois à une discussion opérationnelle en 1945 seulement. Kotani rappelle que, le terme japonais pour "renseignement" signifiant aussi "information", les décideurs n’attendent pas forcément une synthèse, et considèrent des éléments bruts suffisants. L’armée a une perspective différente: elle a depuis longtemps saisi l’importance du renseignement, à commencer par la collecte d’information sur les manœuvres que la diplomatie japonaise pourrait tenter, par exemple pour finir la guerre en Chine. Les services concurrents sont une des cibles explicites des équipes, les diplomates savent qu’ils ne peuvent librement communiquer avec leur hiérarchie, la confiance règne...

Le livre de Kotani est plutôt descriptif, avec des faits, que refléchi, avec des analyses (à part dans une vingtaine de page sur 1941, mais traitant justement du seul domaine hyper connu). La plupart des points sont toutefois inédits, et tout ce qui concerne l’espionnage entre japonais et soviétiques en Mandchourie, tout comme la vision claire de ce que savait, ou plutôt ne savait pas, la marine japonaise, sont des nouveautés. On ne peut regretter cette courte lecture.