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Le Yasukuni, ce grand temple shinto de Tokyo, dédié aux soldats tombés au combat, est l'objet de polémiques qui semblent fort lointaines au lecteur occidental. Le sujet est symbolique, émotionnel, politique, idéologique, en un mot, abstrait, et d'autant plus difficile à appréhender qu'il vient d'une culture éloignée. Le livre de Takahashi détaille avec pédagogie et intelligence les différents aspects entourant ce sanctuaire. Passionnant par moments, il donne, chaque page, à réfléchir à la nature et aux contradictions des sites commémoratifs.

Takahashi procède par petites touches pour évoquer un à un les aspects historiques et politiques du sanctuaire. Le Yasukuni tire sa légitimité de temple "pas comme les autres" d'un rescrit de l'empereur Meiji, à la fin du 19ème siècle, demandant qu'il soit le lieu réunissant les âmes des soldats morts au combat. Les noms de ces soldats sont collectés et nommés un à un dans le temple, et des célébrations périodiques en rappellent le souvenir. Les visites officielles, notamment celles du premier ministre Koizumi entre 2001 et 2006, ont provoqué des protestations internationales, le temple étant perçu comme pro-militariste[1]. C'est à la lecture de Takahashi que l'on comprend les aspects polémiques de ce temple, qui n'a en fait rien à voir avec, par exemple, la tombe du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe parisien.

Devenir une "âme célébrée au Yasukuni" est une décision appartenant au temple seul, suivant des critères dont Takahashi montre les contradictions. Sont inclus les soldats tombés au champ d'honneur, mais seulement ceux qui se sont battus du "bon côté", cad pour l'empereur. Les ennemis ne sont naturellement pas admis, et, comme les premiers conflits sont les guerres civiles du début de l'ère Meiji (jusqu'en 1877), les sujets japonais s'étant mobilisé dans le "camp d'en face" sont exclus des commémorations: il ne suffit pas d'être japonais pour accéder au Yasukuni. Dans une sorte de nostalgie de la période coloniale, des non japonais sont célébrés au Yasukuni, par exemple des auxiliaires tawainais ou coréens décédés pendant la seconde guerre mondiale. Par contre, les civils victimes du conflit - et le le Japon en compte un nombre considérable - ne sont pas retenus. Les criminels de guerre ont été ajoutés, y compris Tojo Hideki et les autres criminels de classe A, alors qu'ils ne sont pas décédés au combat, que certains ne sont pas même des militaires, et que, tous n'ayant pas été pendus par les alliés, certains sont morts de mort naturelle bien après la guerre... Le Yasukuni est donc loin d'être un lieu de commération des "victimes" de la guerre, quelles qu'elles soient: il se concentre bien sur les militaires, et pas n'importe lesquels.

C'est que, en détaillant la nature des célébrations jusqu'en 1945, Takahashi met en évidence que la commération des âmes n'a pas pour but de consoler les familles ou de rappeler les horreurs des guerres. Au contraire, il s'agit de préparer les générations suivantes à leur propre sacrifice, de convaincre les familles qu'il n'y a de plus grand honneur que de voir leurs enfants donner leur vie pour l'empereur et se retrouver au Yasukuni. Non pas "plus jamais ça" mais "soyez fier que votre tour vienne". On perd de vue aujourd'hui combien le temple transmettait l'idéologie totalitaire d'avant guerre, comment le Yasukuni représentait le "shinto d'Etat", un shinto au-dessus des autres shinto, dont le principe était de mettre le service à l'empereur au-dessus de tout. Et Takahashi pointe avec finesse que cet état d'esprit perdure: le temple a toujours refusé les demandes de familles, aussi bien du Japon que de Taiwan ou de Corée, que leurs proches ne soient plus célébrés au Yasukuni. Son argument: les familles n'ont pas à discuter de la présence ou non au Yasukuni, c'est un problème qui les dépasse. Pour le dire autrement, les individus sont dépossédés du moindre droit, comme pendant la période impérialiste. Le principe de fonctionnement reste l'empereur, pas le peuple japonais.

Takahashi passe beaucoup de temps à discuter les différentes polémiques qui ont entouré le statut du Yasukuni depuis la guerre. Ses propos sont clairs, parfois très intéressants, mais il semble toujours s'arrêter à la surface des arguments sans oser se demander ce qui les motive. Par exemple, dès les années 1960, les politiciens envisagent de changer le statut du temple, mais se heurtent à la constitution japonaise, qui prévoit séparation de l'église et de l'état. Rendre un statut civil au temple demanderait de supprimer tellement d'aspects religieux que les propositions de lois finissent par être abandonnées. Les défenseurs du Yasukuni en viennent donc à envisager de changer la constitution japonaise, cette constitution qui a été imposée par les USA en 1946. On se dit tout du long que Takahashi va enfin dépasser les discussions juridiques sur le statut technique du temple pour chercher les sous-jacents plus ou moins avouables, par exemple en inversant cause et conséquence, en se demandant si l'objectif n'est pas la révision de la constitution et le moyen le Yasukuni - mais il frustre le lecteur en n'allant jamais au-delà des apparences.

La dernière partie du livre, quand Takahashi tente de proposer une sorte de mémorial qui soit dénué de l'idéologie détestable restant attachée au Yasukuni, est peu convaincante. Pour Takahashi, un mémorial lié aux victimes des guerres n'a de sens que si on est assuré qu'il n'y a pas de guerre future, pour éviter d'avoir à ajouter de nouvelles "âmes" au fur et à mesure, et à se poser la question du caractère juste ou non des conflits. Il s'attache à réfuter toutes les autres possibilités, parfois contre l'évidence, et d'abord porté par sa conviction pacifiste plutôt que, par exemple, un désir de reconciliation nationale ou asiatique. Le texte porte moins, et on sent trop qu'il est écrit vers 2005, quand le Japon, suivant les USA au Moyen-Orient, aventure pour la première fois des forces armées en dehors de son pays.

Ce Morts pour l'empereur a l'originalité de rentrer dans le détail des religions pratiquées au Japon - un aspect difficile à percevoir pour l'oeil occidental - en restant à la fois précis et simple d'accès. Il rappelle la puissance d'influence du "shinto d'état" avant et pendant la guerre, comme une des illustrations les plus fines de ce en quoi consistait le totalitarisme local. Reprenant un à un tous les points modernes entourant le temple Yasukuni, il est d'une lecture vivifiante.

Notes

[1] il y a des passages fort amusants où Takahashi montre avec obstination le caractère creux et irresponsable des déclarations de Koizumi suite à ces protestations