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La fresque de Thierry Lentz, dont on m’a mis en mains le premier volume, rafraichit avec brio les études napoléoniennes, étant à la fois d’une érudition sans faille et d’un accès facile - dans la lignée de Jean Tulard, mais suffisamment différent pour en être plus que la continuation.

Ce premier tome se concentre sur l’ascension du pouvoir impérial jusqu’à son point haut, en 1810. Un second abordera le déclin, et surtout un troisième reprendra sous un prisme sociologique l’ensemble de la période[1]. Le volume se concentre donc sur l’événementiel militaire, diplomatique, et sur les grandes lignes des affaires intérieures à la France, dans une structure mi-chronologique mi-thématique qui fonctionne bien. On suit les campagnes sans être distrait d’autre chose, puis on passe naturellement aux évolutions de politique franco-française, dans un découpage qui conduit le lecteur avec fluidité et clarté à travers tous les développements. Le tout est bien écrit, dans un ton apaisé plutôt que passionné.

Le texte s’appuie sur une exploitation érudite de toutes sortes de sources, au point qu’il faut en dire quelques mots. Thierry Lentz a l’excellente habitude, à chaque fois que possible, de se référer à la première occurrence d’une source: il préfère citer la correspondance de Napoléon ou les articles du Moniteur que des mémoires ou une source secondaire. Et, embrassant tout ce qui s’est publié depuis deux siècles, il alterne avec bonheur des références modernes ou d’autres datant du 19ème siècle. Par exemple, quand il décrit Wagram, il se réfère plutôt à une étude militaire publiée en 1899 - pour lui la plus complète - qu’à toute enquête plus récente. Il a aussi le goût bienvenu des sources non-françaises, évidemment pertinentes pour parler, par exemple, de la Hollande ou de l’Espagne. Surtout, il embarque avec bienveillance ce que ses prédécesseurs - de Madelin à Tulard - ont réfléchit et écrit: d’accord avec leurs jugements, il les cite plutôt que les paraphraser; en désaccord, il souligne sans acrimonie et sans manquer de respect où son interprétation diffère. Bref, il se comporte en auteur apaisé et modeste, la profondeur de son texte et son érudition tranquille étant une des façons les plus fines de séduire le lecteur.

Au fil du texte, on voit qu’un sujet intéresse particulièrement Thierry Lentz: le pouvoir et sa portée, à la fois dans la personne de Napoléon lui-même et dans le "système" continental qu’il tente d’établir. Le texte s’ouvre sur un long développement sur le sacre de 1804 et les quelques précautions constitutionnelles entourant le rôle d’empereur, puis détaille leur suppression en 1807, et la façon dont Napoléon finit par s’irriter de tout ce qui peut même à faible intensité ressembler à une "opposition". Lentz nous montre en permanence ce que font les principaux ministres (Fouché, Talleyrand, Cambaceres, Savary), aussi bien pour faire vivre la réalité de l’administration lorsque l’empereur est en campagne que pour personnifier le développement du pouvoir absolu, quand Fouché et Talleyrand tombent en disgrâce.

La même attention est portée à la mise en place du "système" continental qui se forme traité de paix après traité de paix. Sans entrer dans le détail géographique des annexions et révisions de frontières, leur énumération après chaque passe d’armes permet à Lentz de montrer comment la méthode évolue. L’intérêt de Lentz pour les "napoléonides" - les parents de l’empereur nommés à la tête de tel ou tel royaume et qui peuvent être baladés de l’un à l’autre comme de simples préfets - participe de la même illustration de l’exercice du pouvoir, où l’on voit s’ajouter une singulière dimension familiale.

Surtout, le texte se concentre sur les limites du systèmes, ses failles: la pression mise sur le Pape et sa résistance, tout comme l’échec patent en Espagne, mais aussi tous ces "craquements" perceptibles en 1809 qui montrent que l’Europe des nations est en train de naître et que les choix de Napoléon - la création d’une nouvelle dynastie, le rapprochement avec la vieille noblesse - sont à contretemps.

Alors que Tulard[2] donnait l’impression d’un Napoléon hésitant, terriblement humain, on garde du Lentz l’impression d’un individu décidé, souvent brutal, habile politiquement jusqu’à son sacre ou au moins jusqu’après Iena, mais devenant tellement cassant et arrogant qu’il ne peut que susciter rancoeur et hostilité.

Je n’ai pas un point de vue de connaisseur sur l’abondante littérature napoléonienne, mais je ne peux que recommander la lecture de Thierry Lentz, qui séduit par son ton modéré et sa clarté, et par la subtilité des messages qu’il fait passer.

Notes

[1] Ils sont déjà sur ma pile, c’est promis, j’en parlerai quand je les aurai lus

[2] que j’ai lu il y a fort longtemps et dont je ne me souviens peut-être plus très bien